Dan les ruines du present

Ağaca balta vurmuşlar ‘sapı bendendir’ demiş.

Quand la hache vint dans la forêt, les arbres dirent : son manche est l’un d’entre nous.

(proverbe turc).

Raoul Peck, le cinéaste haïtien, ouvre son film – Der Junge Karl Marx (2017) – dans les forêts de Prusse. Les paysans ramassent du bois. Ils ont l’air d’avoir froid et d’être affamés. Nous entendons des chevaux au loin. Les gardes et les aristocrates sont proches. Ils sont venus revendiquer l’indépendance de l’État. à tout ce qui se trouve dans la forêt. Les paysans courent. Mais ils n’ont pas d’énergie. Ils tombent. Les fouets et les lances des aristocrates et les gardes les frappent. Quelques-uns des paysans meurent. On ne leur permet même pas de récolter du bois mort.

Le jeune Karl Marx, installé à Cologne en 1842, est consterné par la violence contre les paysans allemands. Les paysans, écrivait-il, connaissent le châtiment. Ils sont battus, voire tués. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est leur crime. Pour quel crime sont-ils en train d’être punis ?

Peck est malin d’ouvrir son film avec ce dilemme, car c’est la question que chaque personne sensible devrait se poser aujourd’hui. Quel est le crime pour lequel les pauvres du monde sont punis ? Pauvreté et guerre produisent des réfugiés de la faim et des bombardements, mais on leur refuse la mobilité, on leur refuse toute sortie de leur situation difficile. Ils connaissent les punitions qu’ils subissent: l’indignité, la starvation et la mort. Ils le savent mieux que quiconque. Ce qu’ils ignorent, en revanche, c’est leur crime. Qu’ont-ils fait pour mériter ça ?

L’écrivain dominicain-américain Junot Diaz s’est rendu à Haïti après le tremblement de terre dévastateur de 2010. Dans un essai mémorable intitulé ‘Apocalypse’, Junot Diaz a souligné qu’Haïti représentait une mise en garde par rapport au “nouveau stade zombie du capitalisme, où des nations entières sont réduites, par l’alchimie économique, à un état quasi-vivant. Autrefois, un zombie était un personnage dont la vie et l’œuvre avaient été capturées par des moyens magiques. On s’attendait à ce que ces vieux zombies travaillent 24 heures sur 24 sans relâche. Le nouveau zombie ne peut s’attendre à aucune forme de travail – le nouveau zombie attend juste de mourir”.

Et le nouveau zombie ne peut pas non plus être autorisé à chercher à se nourrir, se loger ou se soigner. Le nouveau zombie doit réellement juste attendre de mourir. C’est la punition. Mais quel est le crime ?

 


Partie 1: la structure.

La division internationale de l’humanité

Aadmi tha, bari mushqil se insaan hua.

Nous étions des gens. C’est avec beaucoup de difficulté que nous sommes devenus humains.

-Akbar Illahabadi.

Le président américain Donald Trump menace d’anéantir la Corée du Nord, l’Iran et le Venezuela. C’est le nouvel “Axe du Mal”, un concept de son prédécesseur George W. Bush utilisé en 2002, mais qui n’incluait alors pas le Venezuela. Il comprenait en revanche l’Irak, que les États-Unis ont bombardé en 2003 dans le cadre de son invasion illégale du pays. Depuis lors, les États-Unis ont également détruit la Libye et d’autres pays dont Haïti, qui est maintenant en majorité sous occupation américaine et onusienne. Comme un dragon blessé, les États-Unis fouettent la planète avec leur queue. et crachent du feu sur les populations, détruisant les pays, écrasant ses ennemis. Ses blessures ne sont pas fatales, mais stratégiques. Les États-Unis possèdent toujours l’armée la plus puissante et sont capables de détruire n’importe quel pays par bombardements aériens, ou par l’utilisation d’armes de destruction massive. Mais ils utilisent cette supériorité de puissance dans des manières qui ne servent pas toujours positivement leurs ambitions. Le fait que les États-Unis soient le pays le plus puissant du monde n’en font pas une entité quasi-divine; ils commettent leurs propres erreurs, lesquelles doivent être analysées méticuleusement par celles et ceux qui privilégient l’humanité contre la soumission.

Il y a du fer dans l’âme de l’impérialisme. Il utilise son immense puissance militaire contre les êtres humains et puis – de manière opportune – oublie le coût humain de la souffrance qui s’ensuit. Il n’y a jamais eu de compte à rendre pour l’emploi d’armes nucléaires contre le Japon en 1945, ni pour le bombardement hideux de la Corée dans les années 1950, ni les bombardements massifs du Vietnam dans les années 1960 et 1970, ni la guerre sans fin contre l’Afghanistan ou la destruction de l’Irak et de la Libye. Le fer est si fortement inscrit dans l’âme qu’il n’y a pratiquement aucune inquiétude lorsque les États-Unis lancent une bombe énorme sur l’Afghanistan. Le les autorités locales – sous pression des États-Unis et du gouvernement afghan – ont refusé de permettre à des journalistes l’accès au site de l’impact, pour des raisons de sécurité. Quand les gens autour de la bombe ont parlé, leurs paroles étaient effrayantes. “La terre ressemblait à une un bateau dans la tempête’, a dit Mohammed Shahzad. “C’est comme si comme si le ciel tombait”. Le maire d’Achin – Naveed Shinwari – déclara: ‘Il n’y a aucun doute que ISIS a été brutal, et qu’ils ont commis des atrocités contre notre peuple. Mais je ne vois pas pourquoi la bombe a été larguée. Elle a terrorisé notre peuple. Mes proches pensaient que la fin du monde était arrivée. “

C’est comme une ère d’anéantissement, quand le monde semble au bord du chaos climatique planétaire, induit par le capitalisme, et du chaos nucléaire.

Il convient donc de faire une pause et d’enregistrer les paroles graves de ceux qui ont déjà fait l’expérience de l’anéantissement – les survivants de l’utilisation par les États-Unis d’armes de destruction massive contre le Japon. Torako Hironaka, qui a survécu à l’attaque à la bombe atomique américaine sur Hiroshima a fait une liste dans son journal de ce dont elle se souvenait:

  1. Des vêtements de travail brûlés.

  2. Une femme nue.

  3. Des filles nues pleurant en disant: “Stupide Amérique”.

  4. Un champ de pastèques.

  5. Avec les chats, les cochons et les gens morts: c’était juste un enfer sur terre.

Dans son Journal d’Hiroshima (1955), écrit au lendemain de l’attaque nucléaire, Michihiko Hachiya écrivit:

Ceux qui le pouvaient marchaient silencieusement vers les banlieues dans les collines lointaines, l’esprit brisé, l’initiative disparue. Quand on leur a demandé d’où ils étaient venus, ils ont montré la ville du doigt et ont dit : ” Par là “, et quand on leur a demandé où ils allaient, ils ont dit : ” Par là “. Ils étaient si brisés et confus qu’ils bougeaient et se comportaient comme des automates. Leurs réactions avaient étonné les gens de l’extérieur, qui racontaient avec étonnement le spectacle de longues files de gens qui s’accrochaient à un chemin étroit et accidenté alors qu’à proximité se trouvait une route douce et facile qui allait dans la même direction. Les étrangers ne comprenaient pas qu’ils étaient témoins de l’exode de gens qui marchaient dans le royaume des rêves.

Les paroles des hibakusha, les survivants de l’attaque nucléaire, sont essentielles pour notre époque, où il semble que l’anéantissement est à l’horizon. Ce sont des mises en garde contre la complaisance. Ils fournissent la chaleur de la survie humaine contre la dureté du fer et la haine.

Les événements naturels catastrophiques – ouragans et élévation du niveau de la mer – captivent notre imagination, alors que les îles des Caraïbes sont ravagées par le vent et les inondations et que les îles des mers du Sud disparaissent dans les océans. L’eau noie la terre comme le capital noie les rêves de survie humaine. Les données des agences internationales nous montrent que l’emploi formel est un rêve impossible pour des millions de nos compatriotes sur la planète. Cependant, il y a toujours un emploi dans l’armée. Les guerres continuent sans fin. Des avenirs impitoyables attendent les jeunes. Leur confiance en l’humanité est fragile.

Il existe une division internationale de l’humanité. C’est comme s’il y avait un mur qui sépare notre humanité ; ceux qui vivent dans des zones de grande guerre et de tragédie sont séparés de ceux qui vivent avec l’illusion de la paix, dans des pays qui produisent les conditions de la guerre mais nient d’y avoir participé.

Comment comprendre un monde de chômage et d’anéantissement, de pauvreté, de catastrophe climatique et de guerre ? Quels concepts avons-nous pour saisir ces réalités complexes ? Les modes de pensée issus du positivisme nord-américain – théorie des jeux, analyse de régression, modèles multiniveaux, statistiques inférentielles – ne permettent pas d’offrir une théorie générale de notre condition. Imprégnées d’une compréhension simpliste du pouvoir et négligeant le rôle des élites dans notre monde, ces approches sont peut-être en mesure d’expliquer tel ou tel aspect de notre monde.

Mais peuvent-elles expliquer la relation entre la crise endémique produite par la mondialisation, l’incapacité du néolibéralisme à gérer cette crise et l’émergence du néo-fascisme comme son consensus actuel ? Ont-ils les concepts – comme l’impérialisme – qui sont essentiels à l’analyse du monde réel dans lequel nous vivons et non du monde illusoire imaginé par les premiers principes des sciences sociales bourgeoises ? Peut-on comprendre pourquoi l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) veut bombarder ce pays ou pourquoi le Fonds monétaire international (FMI) veut extraire sa livre de chair de ce pays ? Ont-ils de quoi expliquer pourquoi les pays du monde dépensent plus d’argent dans l’arsenal de la répression que dans la production de biens sociaux, pourquoi il y a plus de policiers dans nos rues que de travailleurs sociaux et d’artistes ?

La mondialisation

Où les gens gagnent-ils le “revenu par habitant” ? Plus d’une âme affamée voudrait le savoir.

-Eduardo Galeano.

Le concept utilisé pour expliquer le démantèlement de la vie sociale à travers le monde est le néolibéralisme. Le néolibéralisme est essentiellement une plate-forme politique conçue par des agences multinationales telles que le Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale ainsi que par des intellectuels qui encerclent ces institutions. Ces intellectuels ont a absorbé la logique bourgeoise selon laquelle c’est l’ingéniosité des entreprises qui fait l’histoire, plutôt que le travail social des êtres humains. Ils disent que ce sont les entreprises qui créent des emploi et, par conséquent, pour faire fonctionner l’économie, il faut se soumettre aux besoins de celles-ci. Le moteur de l’histoire est considéré comme étant le Capital – les entreprises et les entrepreneurs. Il n’est pas considéré comme un travail social – les travailleurs qui construisent notre avenir et dont le travail acharné produit les marchandises qui améliorent notre présent.

Les universitaires critiques à l’égard de la politique néolibérale se tournent vers les projets du Premier ministre britannique Margaret Thatcher et le président américain Ronald Reagan pour expliquer comment le néolibéralisme a changé le monde. C’est comme si ces chefs étaient comme des sorciers, conjurant des politiques publiques comme si elles venaient de nulle part, conduisant leur agenda à travers les institutions de la planète. Ils sont devenus les promoteurs de la privatisation des biens collectifs et de la cannibalisation des ressources sociales. C’est effectivement le cas. Mais pourquoi ? Pourquoi ont-ils déménagé vers la privatisation et la cannibalisation ?

Une approche idéaliste de l’histoire de l’humanité n’est pas adéquate. Le néolibéralisme n’est pas sorti de nulle part. Il a été mis en œuvre par ces gouvernements pour résoudre les problèmes pratiques posés par les problèmes structurels dans l’évolution du mode de production mondiale. Le capitalisme a toujours été à la recherche d’un marché mondial, désireux de s’émanciper des limites fixées par les gouvernements nationaux, de trouver de nouvelles ressources et de nouvelles techniques de produire des biens à moindre coût et de trouver de nouveaux marchés où vendre ces produits à des prix plus élevés. Mais les grandes ambitions mondiales du capital ont été freinées par des limitations technologiques – telles que l’incapacité d’accéder à l’information en temps réel depuis partout dans le monde – et par des mouvements de la classe ouvrière qui exigeaient que les États-nations restreignent le capital au profit des travailleurs. Mais dans les années 1970, certaines barrières technologiques avaient été dépassées et le pouvoir de la classe ouvrière avait été plus ou moins vaincu. Le capital était maintenant capable de monter sur son char et d’observer la planète d’en haut, de la regarder depuis ses satellites, d’accumuler des informations sur ses ordinateurs et de chercher les travailleurs les moins chers et les marchés les plus lucratifs. Cette position divine du capital inaugure l’ère de la mondialisation.

Une ère véritablement magique s’est ouverte au capital. L’évolution technologique arriva rapidement alors qu’un flot de travailleurs a défilé en file indienne vers ses usines mondiales et qu’un nouveau régime de propriété intellectuelle s’est développé pour protéger les gains du capital malgré les objections politiques des États affaiblis du monde entier. Le peu de pouvoir étatique qu’avaient les paysans et travailleurs fut redistribué aux capitalistes autour du monde. Maintenant, on pourrait vraiment dire que l’Etat fonctionne comme un comité pour gérer les affaires communes de la bourgeoisie.

La condition politique de la mondialisation a été posée par la crise de la dette du Tiers-monde, induite par le système financier occidental. Une forte hausse des taux d’intérêt aux États-Unis en 1979 – un épisode appelé le “choc Volcker” (nommé d’après Paul Volcker, président de la Réserve fédérale américaine) – – a secoué les économies du Tiers-Monde. Ce que Volcker a fait par sa politique monétaire a été d’exporter l’inflation depuis les côtes des États-Unis jusqu’au reste du monde. Les taux d’intérêt élevés du dollar signifiaient que taux interbancaire de la City londonienne (le LIBOR, en anglais) a grimpé en flèche. Sans qu’il y ait de faute de leur part, les États du Tiers-Monde se sont retrouvés à des niveaux catastrophiques d’endettement envers les banques commerciales et les gouvernements occidentaux. La situation des quinze pays lourdement endettés (sur la base de l’évaluation de la Banque mondiale) en est illustrative. En 1970, ces quinze pays avaient un total de dette publique extérieure de 17,9 milliards de dollars (9,8 % de leur Produit national brut, PNB). En 1987, le chiffre était passé à 402,2 milliards (47,5% de leur PNB). Le service de la dette ou les paiements d’intérêts sur ce prêt était monumental – d’un paiement élevé de 2,8 milliards de dollars (1970), il atteint un montant ingérable de 36,3 milliards de dollars (1987). En 1991, les chiffres étaient devenus incontrôlables. Le dette extérieure totale des pays du tiers monde s’élevait à 1,4 billion de dollars, ce qui représentait 126,5 % de l’investissement du total des exportations de ces pays. Cela signifie que le montant dû aux banques commerciales et aux les gouvernements ont été supérieurs au montant gagné par l’exportation de biens et de services.

La crise de la dette du Tiers-Monde a écrasé la capacité de ces Etats à fournir des biens sociaux à leurs populations. UNICEF – l’Agence des Nations Unies pour l’enfance – a noté que cette crise de la dette s’est traduite par une baisse de 25 % du revenu moyen dans les années 1980, une décennie perdue. Le 37 les pays les plus pauvres du monde ont réduit leurs dépenses par habitant sur la santé de 25 % et sur l’éducation de 50 %. L’UNICEF s’intéressait aux enfants. Il a estimé qu’en 1988, un demi-million d’enfants sont morts de maladies évitables dues à la crise de la dette. Ce qui veut dire, selon l’’UNICEF, que 40 000 enfants mouraient chaque jour à cause du système financier. À l’époque, le président tanzanien Julius Nyerere l’a dit clairement, “Faut-il affamer nos enfants pour payer nos dettes ?”

La crise de la dette dans le Tiers-Monde avait détruit la confiance politique de nombreux États d’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine – ce qui signifie qu’ils n’avaient pas de marge de négociation lorsque les entreprises sont arrivées chez eux pour négocier des ” zones de libre-échange ” et d’autres avantages. C’est la crise de la dette qui a affaibli le pouvoir de négociation des États post-coloniaux, en affaiblissant la résolution de leurs dirigeants et la confiance culturelle de leurs élites nationalistes. La dépendance est une conséquence d’un manque d’indépendance. “Celui qui vous nourrit”, a dit Thomas Sankara, du Burkina Faso, ” vous contrôle “. Alors c’est ce qui s’est passé.

C’était sur les tombes de ces enfants et sur la faiblesse des États du Tiers-Monde que la nouvelle architecture de la mondialisation serait construite. Il y eut trois éléments dans cette nouvelle dynamique : le développement de nouvelles technologies, la livraison de millions de nouveaux travailleurs aux entreprises monopolistiques qui menaient des stratégies d’accumulation, et la création d’un nouveau régime de propriété intellectuelle.

Tout d’abord, les nouvelles technologies – comme les communications par satellite, l’informatisation et les porte-conteneurs – ont donné aux entreprises la capacité de gérer des bases de données à l’échelle mondiale en temps réel et de déplacer les marchandises aussi vite que possible. Les entreprises peuvent désormais démanteler des usines et les mettre en place dans plusieurs pays en même temps – un processus connu sous le nom de désarticulation de la production. Chaque usine peut produire une partie de la marchandise finale, et l’entreprise est en mesure – grâce à des informations détaillées contenues dans sa base de données exclusive – pour juger quel pays est le moins cher pour la production. Le capital n’a plus besoin de construire des usines près des marchés visés, ou de construire une usine géante. Cela appartient à un passé révolu. Aujourd’hui, le capital peut profiter des petites variations des prix des coûts des intrants pour construire des usines plus petites dans de nombreux endroits différents. Grâce aux progrès techniques dans le transport – la conteneurisation, par exemple – le capital peut déplacer les parties des marchandises rapidement et à un prix relativement bon marché, et il est relativement facile de déplacer les marchandises vers les marchés. Les moyens technologiques pour supprimer la production locale et l’étendre à travers le monde entier sont disponibles.

Deuxièmement, les obstacles érigés par la révolution d’octobre en Russie, la révolution chinoise et le projet d’autodétermination dans le Tiers-monde ont commencé à s’effondrer dans les années 1980 à cause de la crise de la dette du Tiers Monde, la chute de l l’URSS et l’ouverture du marché du travail chinois aux capitaux étrangers. Des millions de travailleurs, auparavant à l’abri des demandes de l’économie mondiale, devenaient maintenant la proie du marché capitaliste mondial. Ils attendaient que l’usine désarticulée fasse son entrée dans leur vie.

Troisièmement, des représentants de l’élite capitaliste mondiale entrèrent dans la dernière étape du Cycle d’Uruguay (de 1986 à 1994) des négociations autour de l’Accord général sur le commerce et les tarifs douaniers (GATT – General Agreement on Trade and Tariffs). Ils firent en sorte que les droits de propriété intellectuelle être entre les mains du capital plutôt que de la société. Auparavant, la propriété intellectuelle était dévolue au processus par lequel un bien a été produit, et non pas dans le bien en tant que tel. Cela permettait aux gens de trouver de nouveaux moyens de fabriquer des biens et donc de valoriser la science et de la technologie. La rétro-ingénierie des marchandises était possible, ce qui était crucial pour le secteur pharmaceutique qui pouvaient ainsi des médicaments vitaux pour les pauvres. Après la partie finale du GATT, qui a donné naissance à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1994, l’idée de la propriété intellectuelle a changé. Désormais, le bien lui-même devait être breveté, ce qui signifie que le capital peut extraire une de quiconque produit ce bien – indépendamment de leurs propres innovations ce faisant. Cela signifie également que la valeur des biens produits à l’extérieur des régions où est concentré la majorité du capital – Nord Amérique et Europe de l’Ouest – seront protégés par ce nouveau régime de propriété intellectuelle. En outre, le nouveau cadre de la propriété intellectuelle – grâce au brevetage des nanotechnologies, de la génomique et de la biotechnologie transgénique – a fourni aux grandes entreprises alimentaires un nouveau pouvoir sur l’agriculture qui va au-delà du contrôle sur la terre ferme. Ce régime a également fourni aux “entreprises d’information” la base de la nouvelle poussée vers la ‘colonisation numérique’, à savoir le vol de données par de grandes “entreprises d’information” dans le but de consolider de nouveaux désirs par le biais de nouvelles des moyens de surveillance des consommateurs et par la fourniture de contenu principalement occidental pour les gens de toute la planète (la mort lente de la ” neutralité du réseau ” en tant que principe de l’Internet social est un autre indicateur de l’utilisation de cette colonisation digitalisée). Il s’agissait du nouveau cadre juridique de la l’architecture de la production désarticulée.

L’Organisation mondiale du commerce a vu le jour à la suite d’une soi-disant “grande affaire ” (‘Grand Bargain’), comme l’économiste Omar Dahi l’a nommé. La plupart des pays du Sud, paralysés par la crise de la dette, a renoncé à sa politique industrielle et à la protection de ses travailleurs et de ses marchés en échange de son agriculture et de ses matières premières extraites. En réalité, ce qui a été perdu, c’est la souveraineté économique dans l’industrie comme dans l’agriculture.

Ces développements technologiques, la mise en œuvre de la des millions de travailleurs potentiels et le nouveau régime de règles de propriété intellectuelle ont permis aux entreprises d’exercer leurs activités à l’échelle mondiale. Elles ont utilisé deux stratégies différentes dans la chaîne mondiale des marchandises pour produire des biens et des services. D’abord, ils ont déplacé toute leur production à l’étranger dans un seul pays. Il s’agit de ce que l’on appelle l’externalisation de l’investissement étranger direct (Foreign Direct Investment, FDI). L’entreprise multinationale en question devra, une fois installée là-bas, faire des investissements ailleurs pour construire l’infrastructure physique pour la production. Dans un deuxième temps, pour produire leurs marchandises, les entreprises multinationales n’ont qu’à engager des sous-traitants, lesquels s’affrontent dans une compétition de type “nivellement vers le bas” (“race to the bottom”). La “sous-traitance sans lien de dépendance” – pour reprendre les termes de l’économiste politique John Smith – a permis aux entreprises multinationales de sauver leur capital et de ne supporter presque aucun risque dans le processus de fabrication. Dans les deux cas, par externalisation de l’investissement étranger direct ou sans lien de dépendance, le capital a dès lors un avantage important grâce à l’arbitrage sur la main d’oeuvre, c’est-à-dire l’emploi d’une main d’oeuvre plus vulnérable et aux coûts les plus faibles pour produire les marchandises, tout en vidant de leur substance et de leurs richesses les sociétés du Nord comme du Sud.

Cette nouvelle géographie de la production affaiblit le pouvoir des travailleurs en supprimant les deux les cadres institutionnels qui le construisent, à savoir les syndicats et la nationalisation. Comment les travailleurs peuvent-ils créer des syndicats dans ces entreprises délocalisées et sous-traitantes, fonctionnant avec des marges faibles, dirigées par des patrons qui n’ont aucun remords d’utiliser les moyens les plus violents pour exploiter le travail de travailleurs remplaçables? Comment des États où les travailleurs sont parvenus à prendre le pouvoir peuvent nationaliser des parties de leur procès de production s’ils ne contrôlent pas l’intégralité de ce dernier? Les travailleurs n’ont accès à aucune de ces deux moyens de défendre leurs intérêts. Leur propre mouvement pour changer le monde est étouffé par les caractéristiques, similaires à des camps de concentration, des zones franches industrielles d’exportation et par les usines maquiladora.

Ce système de sous-traitance permet aux entreprises du Nord de ne plus investir leur capital dans le processus de production. Nike, Apple et d’autres n’investissent pas dans des usines. Ce sont des entreprises de marque. Les profits grâce aux rentes qu’ils perçoivent en tant marque sont astronomiques, mais ne sont pas réinvestis significativement dans des projets productifs. Ce n’est pas étonnant que ces entreprises accumulent des grosses sommes d’argent liquide ou qu’elles envoient des quantités énormes de capitaux dans le casino financier improductif. Au lieu d’investir cet argent dans des entreprises productives ou de le mettre à profit du bien commun social, elles l’accumulent dans des circuits financiers où leur but est de produire plus d’argent à partir de l’argent qu’elles avancent, en évitant l’intermédiaire de la production. Pas de surprise alors que les gens qui contrôlent certaines de ces grandes entreprises s’enrichissent de façon obscène. Oxfam a estimé dans une étude que huit hommes possèdent ensemble une richesse similaire à celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité. Leur richesse est le résultat direct de la sous-traitance sans lien de dépendance, établie par la désarticulation de la production et par l’expansion énorme du secteur financier en plein essor résultant du fait qu’il ne soit plus nécessaire d’investir avant tout dans la production.

Non seulement les riches et les entreprises ont amassé d’énormes sommes d’argent, mais ils ont aussi été – plus de – plus de ces 40 dernières années – égoïstes avec cet argent. Les entreprises nord-américaines, à elles seules, détiennent 1,9 billion de dollars en espèces aux États-Unis et 1,1 billion de dollars de plus sur leurs comptes offshore. Les banques américaines détiennent 1 billion de dollars de liquidités en réserve. C’est un total de 4 billions de dollars. Ajouter les liquidités détenues par des entreprises et des banques en Europe et au Japon et les montants totaux montent à 7,3 billions de dollars, un chiffre qui n’inclut pas l’”argent noir” thésaurisé au Luxembourg, à Singapour, en Suisse et d’autres “paradis” bancaires de ce genre. Selon une étude du National Bureau of Economic Research à partir de chiffres de la Banque internationale des règlements, les paradis fiscaux contiennent environ 5,6 billions de dollars (pour 2007). La richesse offshore, dans ces paradis fiscaux, s’élève à à environ 10 % du PIB mondial total. Dans certains pays (comme les Émirats arabes unis), la richesse extraterritoriale est supérieure à 70 % du PIB. Les élites des Émirats arabes unis, du Venezuela, d’Arabie saoudite, de Russie et d’Argentine font de leurs pays ayant le plus de richesses outre-mer en pourcentage de la richesse mesurée en PIB. Ce vaste trésor d’argent accumulé signifie que les entreprises et les individus les plus riches ont externalisé la stagnation au cœur du monde: ils ont refusé d’investir cet argent dans le programme dans le domaine du travail social utile, tout en demandant toujours plus de coupes dans le budget de l’Etat, lequel est financé par les impôts sur les travailleurs et les paysans, ainsi que l’abaissement du niveau de vie de ces deux groupes. Il n’y a pas de plus grand scandale que cette constipation structurelle du capital, ce que l’on peut appeler une “grève de l’investissement”.

Sur la base de cette sinistre réalité, il est nécessaire de développer, en utilisant un langage commun et qui fait sens, le concept de “grève fiscale”. Ceux qui détiennent du capital, qui sont les maîtres de la propriété, ont été depuis plusieurs décennies en grève contre les régimes fiscaux. Ils utilisent leurs vastes richesses soit pour cacher leur d’argent, soit pour modifier les lois fiscales pour qu’ils puissent augmenter les protections dont ils bénéficient. Ce vaste réservoir de richesses n’est pas utilisé de manière substantielle ni productive. Lorsque ces richesses sont utilisées, c’est pour gonfler le marché boursier et diverses bulles d’autres actifs. La version la plus obscène de cette utilisation du capital est au centre de la finance mondiale, à Wall Street. La turbulence profonde de cette dynamique a été mise en évidence lors de l’explosion de 2007-08 de la plus grande bulle d’actifs à avoir éclaté jusqu’à présent – la Marché immobilier américain. A l’apogée de l’expansion du secteur du logement et de l’immobilier américains, le gouvernement américains avait fourni aux banques des liquidités par l’intermédiaire du “Greenspan Put”, du nom du chef de la Réserve fédérale américaine qui régulièrement inondait les marchés avec du capital, ce qui ensuite provoquait et était utilisé pour alimenter la croissance des bulles spéculatives, comme par exemple les prix de l’immobilier. Sans aucun véritable régime de sécurité sociale ou de pension, la sécurité sociale pour la retraite pour les résidents américains plus âgés de la classe moyenne avait évolué de sorte à être basée sur l’augmentation des prix des logements et de l’immobilier. Puisque ce type de biens était ainsi la base de la sécurité sociale des retraités, la classe moyenne américaine accepta volontiers le-dit “Greenspan Put” et encouragea le développement hors de contrôle de la finance pour en bénéficier au cours terme.

Alors que le prix des logements fournissait à la classe moyenne américaine et à des sections supérieures de la classe ouvrière avec le rêve d’une retraite digne, le crédit bancaire leur a permis de consommer à des taux qui étaient bien supérieurs à leurs revenus. Le marché américain fonctionne comme “l’acheteur de dernier recours” pour le marché mondial, en aspirant continuellement des biens et services ainsi que des ressources de toutes sortes provenant de toute la planète. L’échelle de la consommation américaine est astronomique. Seulement 5 % de la population mondiale les États-Unis consomment au moins un quart de l’énergie disponible au niveau mondial. Si tout le monde sur la planète vivait comme un citoyen américain, alors au moins quatre Terres entières seraient nécessaires pour maintenir ce niveau de consommation. L’échelle de la la consommation, alimentée par le Greenspan Put et par le crédit octroyé par l’intermédiaire du système bancaire international, permet au consommateur américain de devenir un acteur incontournable par rapport aux fabricants, comme la Chine et le Mexique. Ainsi, le l’inflation des marchés d’actifs et l’entrée de crédit bon marché dans le secteur de la consommation américain n’est pas irrationnel par rapport à ce système, mais au contraire parfaitement rationnel. Le système est conçu de cette façon, sa rationalité est le moteur du système. d’une crise à l’autre, du chaos au chaos.

Lorsque le marché de l’immobilier américain – un marché correspondant à une bulle surgonflée – éclata Greenspan, l’un des leaders de l’économie américaine monétariste, a déclaré qu’il était ” choqué “. Quand Greenspan a comparu devant le Congrès américain en 2008, il a été confronté à de vives questions de la part du représentant Henry Waxman (de Californie) :

Greenspan : J’ai fait une erreur en présumant que le l’intérêt personnel des organisations, en particulier des banques et d’autres, étaient tels qu’ils étaient capables de protéger leurs propres actionnaires et leurs actionnaires. dans les entreprises.

Waxman : En d’autres termes, vous avez découvert que votre vision du monde, votre idéologie, n’était pas juste, et ne fonctionnait pas.

Greenspan : Absolument, précisément. Vous savez, c’est précisément la raison pour laquelle j’ai été choqué, parce que j’ai été depuis quarante ans ou plus convaincu par de très nombreuses preuves que ça marchait exceptionnellement bien.

L’idéologie de Greenspan, sa théorie, était imparfaite. Il fut choqué – et pourtant cela n’a pas eu d’impact sur l’état d’esprit de la théorie économique ou sur les politiques publiques proposées. Le monétarisme est sorti indemne de cette crise. La politique macro-économique est restée dans les mains des technocrates qui ont défendu l’idée qu’il n’était pas nécessaire qu’il y ait une discussion politique sur leurs choix. Ils étaient au-dessus de la politique, dans le domaine de la théorie, une théorie dont Greenspan lui-même avait dit au Congrès américain qu’il fut surpris qu’elle soit erronée. L’ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, le dit clairement: “Le danger d’un coup d’État, de nos jours. ne vient pas d’un tank, mais d’une banque”. Pas besoin de coup d’état militaire (sauf dans certains pays) quand les lobbyistes bien payés et les banquiers bien dressés ont pris en otage la démocratie.

La grève fiscale a permis aux particuliers de détenir d’importantes quantités de richesse sociale. Cette richesse, au-delà de ce qu’un individu ou une famille pouvait consommer, a créé le culte morbide de philanthropie. Les riches donateurs sont devenus les héros de notre époque, avec Bill Gates glorifié pour son travail sur la médecine et avec d’autres hommes et femmes riches sont considérées comme des promoteurs de la lutte contre la pauvreté. Ce sont des personnes qui sont devenues des acteurs principaux des politiques sociales par opposition aux besoins produits démocratiquement d’un pays. De cette façon, la politique publique est désormais définie moins sous l’impulsion des institutions démocratiques et plus par des agendas pilotés par les donateurs. Comme Sarah Mukasa, du Forum Féministe Africain, l’a dit : ” Nous devons mettre en garde contre les tentatives de dépolitisation de l’économie et du développement et d’empêcher que ce [nouveau développement] d’être entièrement défini par les donateurs”.

Les grèves fiscales sont accompagnées par l’insistance les décideurs politiques officiels (appuyés par la pleine force des grandes puissances du capital) que les fonctionnaires doivent équilibrer les comptes des finances publiques. Les gouvernements doivent maintenir l’équilibre budgétaire malgré le fait que le capital réduit sa part de financement du Trésor public. Cela signifie que les gouvernements sont obligés soit de vendre des actifs pour lever des fonds afin de maintenir les institutions sociales existantes, soit de s’en prendre à ces biens sociaux, c’est-à-dire de les supprimer graduellement. Cette exigence de “responsabilité financière”, ainsi que la grève fiscale mentionnée plus haut, sont des causes de l’appauvrissement des finances publiques. Il n’est donc pas étonnant que les charges, les risques et la pression aient été transférées de l’Etat sur le dos de la société. Ce que la main invisible a détruit, le coeur invisible de la collectivité a dû récupérer et protéger: les coûts sociaux de la mondialisation ont endommagé la société, dont la cohésion a due être maintenue par davantage encore de travail social, principalement par les femmes au sein des familles.

Le néolibéralisme

La philosophie d’une société sans espoir, L’homme mange l’homme, l’homme ne peut pas planifier une Société Whiteman FMI ou des subventions, et comme des mendiants, nous continuons tendre les mains.

-Kalamashaka, Ni Wakati.

Les États modernes, avec des engagements gagnés par leur population grâce à des luttes soutenues, n’ont pas pu éliminer immédiatement toutes les prestations sociales. La garde d’enfants, l’éducation, les transports, l’air pur, l’aide sociale, pensions : tous ces gens avaient forcé leurs États de leur fournir des biens sociaux. Elles faisaient partie du minimum définition de la civilisation moderne. C’est la grève fiscale, la responsabilité financière et les revendications du public pour les biens sociaux qui ont produit le néolibéralisme. Le néolibéralisme, en d’autres termes, a été le produit d’une solution bourgeoise de politique publique pour répondre à la crise de la mondialisation.

Les grèves de l’investissement et de la fiscalité et la responsabilité fiscale ont ruiné les budgets publics. Les gouvernements bourgeois n’ont tout simplement pas réussi à trouver les moyens de s’acquitter de leurs obligations. Des biens publics, gagnés grâce à des luttes intenses, et les parties non marchandisées de la nature ont été mise aux enchères. Cette privatisation a recueilli des fonds pour maintenir les finances fragiles des États modernes. Des entités internationales telles que le FMI et les banques commerciales ont puni les États qui n’ont pas suffisamment réduit leurs finances publiques en abaissant la cote de leurs obligations et en les empêchant de lever des capitaux à court terme pour se protéger de la spirale de l’endettement. Le contrôle des institutions occidentales contre les ” pays en développement ” est maintenant bien connu. Un rapport de la Banque mondiale datant de 2007 a révélé qu’au moment de la fin de l’année précédente “seulement 86 pays en développement [avaient] été notées par les agences de notation. Parmi ceux-ci, 15 [n’avaient] pas été notés depuis 2004. Près de 70 les pays en développement [n’avaient] jamais été notés”. Dans d’autres termes, les agences de notation privées – Fitch, Moodys et Standard & Poors – ignorent ces pays et de ce fait, il leur est difficile de lever des capitaux dans les marchés commerciaux. C’est le FMI qui note ces pays, souvent de manière négative, ce qui rend l’argent cher pour eux. Non seulement ces pays sont perdants parce que leur PIB est sous-déclaré (puisqu’ils exportent des produits de valeur à bas prix, qui sont réévalués vers le haut quand ils entrent dans la zone impérialiste), mais ils souffrent également du fait d’être perçus comme étant des emprunteurs à haut risque. Il s’agit du piège finance-développement: les nations qui sont pauvres en capital sont destinées à le rester indéfiniment. La vente au rabais de leurs actifs nationaux se présente comme le seul moyen de contenir l’hémorragie de leurs budgets nationaux.

L’argent collecté grâce à la privatisation continue à être utilisé pour le service de la dette de l’État, ainsi que pour payer les importations d’énergie coûteuses. C’est de l’argent qui ne se traduit pas en nouvelles infrastructures ni en davantage de biens sociaux; il est rarement utilisé pour investir dans l’éducation afin d’accroître les compétences de la population. C’est fondamentalement … une forme de vol. Une étude récente par Global Financial Integrity et le Centre for Applied Research (Norwegian School of Economics) a révélé que le montant total de l’aide, des investissements et des revenus qui sont entrés dans les pays en “voie de développement” depuis l’extérieur en 2012 s’élevait à 1,3 billion de dollars. C’est beaucoup d’argent. Mais ensuite, l’étude s’est penchée sur le débit sortant des pays en voie de développement cette même année et a découvert que le chiffre est de 3,3 billions de dollars. Dans d’autres termes, les pays en voie de développement ont subi une hémorragie de 2 billions de dollars au bénéfice de l’Occident. Depuis 1980, cette fuite de richesses s’est élevée à un total de 16,3 billions de dollars. Les nations les plus riches, comme des vampires, ont drainé la richesse des nations les plus pauvres – pas pendant la période de l’ère du haut colonialisme, bien que ce fut aussi le cas, mais dans notre époque contemporaine. De quoi est composé cet argent qui fuit le monde en développement ? Il s’agit de trois paquets: une dette de 4,2 billions de dollars. (près de quatre fois le montant total de l’aide), les revenus réalisés par les entreprises étrangères rapatriées vers le Nord et la fuite illégale et non réglementée des capitaux (non seulement de l'”argent noir”, mais aussi par la facturation commerciale faussée, qui s’élevait elle-même à à 700 milliards de dollars en pertes de capital). Pour le Sud, donc, les fonds pour le développement social ne sont tout simplement pas accessibles facilement.

La situation n’est pas plus facile dans les pays du Nord, où les obligations néolibérales des États ont conduit à un transfert de la politique sociale dans le secteur privé. En fait, la prédominance des politiques néolibérales initiée dans ces pays du Nord s’est progressivement mondialisée. Les réductions d’impôts pour les riches et les régulations laxistes concernant le rapatriement par les entreprises des profits dans les pays où celles-ci sont enregistrées ont diminué les ressources détenues dans les budgets nationaux. D’énormes dépenses militaires et dans les services de sécurité creusent dans les réserves du trésor national. L’argent n’est pas alloué aux services sociaux essentiels, dont l’éducation et le domaine de la santé. Il devient alors l’obligation privée de chaque citoyen de trouver des moyens de payer pour ce qui devrait être une fonction sociale garantie. Par conséquent, l’endettement des particuliers augmente lorsque ceux-ci vont faire des études ou se former et quand ils tombent malades. Les jeunes adultes tout comme les travailleurs âgés sont forcés de payer leurs études par l’endettement, car cette éducation a été promise comme le moyen pour les individus d’avancer professionnellement. La dette des étudiants aux États-Unis est maintenant de 1,3 billions de dollars, et au Royaume-Uni, de 500 milliards de dollars. Ce modèle de privatisation des biens sociaux a été rapidement exporté dans le reste du monde. La dette des étudiants augmente actuellement autant en Chine qu’en Afrique du Sud, en l’Inde et au Mexique. Aux Etats-Unis, 85% de la population dispose d’une assurance maladie et pourtant, en 2012, les résidents américains ont dépensé 2,7 billions de dollars de leurs propres poches pour des soins de santé. Une étude de 2010 a montré que 40% des résidents américains avaient des problèmes pour payer leurs factures médicales. La dette médicale est la principale raison pour laquelle les particuliers aux États-Unis déclarent faillite. Ce ” modèle américain ” de privatisation a entraîné une augmentation des faillites dans le monde à cause de ces frais de santé néfastes. En Inde, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale de la santé ont constaté que 52,5 millions de personnes ont été appauvris par les coûts des soins de santé en 2011. Chaque année, comme la Banque mondiale et l’OMS le montrent, près de cent millions de personnes tombent dans la “pauvreté extrême” à cause des coûts des soins sanitaires. Ce nombre s’élève à 180 millions de personnes par an si le seuil est relevé pour les l’extrême pauvreté de 1,90 à par jour jour comme revenu.

La gratuité de l’enseignement universitaire, un gain majeur pour la démocratie sociale, disparaît progressivement à travers le monde. le monde. L’endettement à l’université étouffe la capacité de des étudiants d’expérimenter avec de nouvelles idées. Ils sont impatients de trouver des cours qui leur permettraient d’améliorer leur capacité à trouver un emploi bien rémunéré une fois qu’ils auront obtenu leur diplôme. À cette fin ils passent leur temps à trouver des stages sans salaire, dont la croissance a été astronomique au cours des deux dernières décennies. Les étudiants recherchent des cours de ” coaching ” pour les aider avec leur anglais, les faire entrer dans des écoles supérieures privées et ils espèrent que ces efforts et investissements seront récupérés par des emplois qui sont de moins en moins disponibles. Cela signifie que les cours qui remettent en cause l’ordre social dominant ou qui initient les étudiants à la pensée novatrice (que ce soit dans le domaine des arts ou dans celui des diverses sciences) semblent moins attrayants. L’université devient moins un incubateur social et plus un tremplin vers la réussite individuelle – non pas motivée par la cupidité, mais à cause du désespoir provoqué par l’endettement. Cela a un impact sur la vie intellectuelle en général. “Dans le passé”, la Professeur Issa Shivji de l’Université de Dar es Salaam a déclaré, “nos universités étaient fières d’être des centres de controverse ; maintenant, nous aspirons à devenir des centres d’excellence. Vous ne pouvez pas atteindre l’excellence si vous avez des idées controversées”. En d’autres termes, le discours de l'”excellence” draine l’énergie qui est requise pour les nouvelles réflexions, en particulier l’élaboration d’une pensée contre-hegémonique enracinée dans l’expérience des travailleurs, des paysans et des chômeurs.

Comment l’économie allait-elle fonctionner dans ces conditions-là? La doctrine néolibérale misait sur l’expansion illimitée du consumérisme financé par la dette (comme indiqué ci-dessus), ainsi que la création de nouvelles technologies et ressources qui permettraient miraculeusement une hausse des taux de croissance et la production de la richesse sociale nécessaire aux à la consommation des biens sociaux. Rien de tout ça n’a eu lieu, cependant. Au contraire, ces deux éléments causèrent une croissance importante de l’endettement et l’inflation des prix des actifs fut à l’origine d’une augmentation supplémentaire de la turbulence de l’économie mondiale. Pour que l’économie continue de croître, les gens ordinaires ont dû s’endetter perpétuellement.

L’endettement est un élément du plan visant à maintenir l’économie en marche, pour s’assurer que la surabondance de produits trouve un acheteur. La prolifération des la publicité pour créer de nouveaux désirs est évidente dans le paysage visuel qui nous entoure. Les entreprises ont développé des théories sophistiquées de la segmentation du marché pour cibler des désirs plus fins et de produire des sous-cultures de consommation. La demande est créée pour des biens qui sont soit non-essentielles, soit de nouvelles versions d’anciens produits qui ne nécessitent pas d’être remplacés (tels que l’obligation d’acheter de nouveaux téléphones ou de nouvelles voitures). Cette tendance d’obsolescence programmée contribue certainement à l’expansion d’un marché saturé, mais en même temps crée d’énormes volumes de déchets. La production annuelle de déchets, selon une étude de la Banque mondiale, s’élève à 1,3 milliards de tonnes, soit environ 11 millions de tonnes de déchets par jour. Il a été estimé que 99% de ce qui est acheté est jeté dans les six mois qui suivent. L’étude de la Banque mondiale montre que d’ici 2025, le total quotidien des ordures aura de probablement triplé et que d’ici 2100, la quantité totale de déchets annuels dépasserait 4 milliards de tonnes. Depuis 1950, le monde a généré 9 milliards de tonnes de déchets plastiques – dont seulement 9% sont recyclés. L’image miroir de l’obsolescence planifiée pour élargir le marché en décroissance est celle des montagnes de déchets qui trouvent refuge au fond des fonds marins, sous forme de gaz toxiques après incinération et dans les décharges qui s’infiltrent dans l’eau potable précieuse et les terres fertiles. Le volume des ordures et la destruction de la nature érodent lentement la capacité du capitalisme à galoper vers sa propre version du Nirvana.

Plus qu’une politique économique, le néolibéralisme fonctionnait comme un programme culturel opportun. La promesse d’un monde de marchandises est l’attrait du néolibéralisme. Mais sous ce masque, il y a un appel à vivre sa vie comme si on n’était pas un être humain, mais une entreprise commerciale. L’idée d’une culture d’entreprise ou de l’entrepreneuriat attire des personnes de tous horizons, mais – comme le montrent de nombreuses recherches en psychologie – cette culture a un impact sur les personnes inégal. Ceux qui ont moins de ressources ne peuvent pas facilement s’épanouir au sein d’une culture d’amélioration et de motivation des individus par eux-mêmes, et vivre selon l’idéal dominant où l’individu est le seul à avoir la responsabilité de sa situation, alors que les conditions de vie réelles dépendent avant tout du hasard et des origines sociales. La dépression et l’insécurité sont les résultats d’une société qui est de plus en plus animée par une volonté chimérique du succès immédiat fondé sur le talent ou le dynamisme des individus eux-mêmes. Tout échec est un coût qui est à la charge de l’individu. “La vie psychique du néolibéralisme”, comme l’a dit la sociologue Christina Scharff, n’endommage pas seulement la société, mais la personnalité humaine. Elle sape cultures de solidarité en faveur des cultures de consumérisme et d’individualisme – conduisant, en somme, à une plus grande dispersion de l’anxiété et moins de cohésion sociale. Dans ce registre, l’Organisation mondiale de la santé a estimé qu’au cours des 45 dernières années, les taux de suicide ont augmenté de 60%. Le suicide est maintenant, et toujours selon l’OMS, parmi les trois principales causes de décès parmi les hommes et les femmes âgés de 15 et 44 ans. L’idéologie du néolibéralisme, aussi séduisante soit-elle,, a des effets néfastes au sein d’une société inégale, en particulier parmi les jeunes.

Les données sur la pauvreté de notre temps sont tout à fait scandaleuses. Commençons par le fait que 22.000 des enfants meurent chaque jour à cause de la pauvreté. Tous les dix secondes, un enfant meurt de faim. Environ la moitié de la population mondiale vit avec moins de 2,50 $ par jour. Les taux d’endettement des ménages dans la plupart des pays ont augmenté de manière astronomique, ce qui est souvent lié à un mécanisme de consommation financée par l’endettement chez les classes moyennes. Il y a des conséquences négatives de ces informations: le fait que la richesse mondiale, provenant de l’exploitation du travail social, a été séquestrée par un très petit nombre de personnes ; et que la l’amélioration de la souffrance d’un très grand nombre de personnes ne seront au mieux que sporadiques et insuffisants.

Les anciennes catégories qui ont été mises de côté par la sciences sociales, telles que l’humiliation, la frustration, la désolation, l’aliénation, ou la colère, nous seront nécessaires pour pouvoir comprendre la réalité de notre monde de misère et de bidonvilles. Au lieu de lutter contre la grève fiscale, les gouvernements à travers le monde cherchent à piéger et tromper les masses populaires par des moyens ingénieux, comme la lutte contre les drogues ou la guerre contre terreur, en mobilisant tout un vocabulaire suggérant l’inévitabilité des mesures de contrôle. Ce sont des termes tels que “sécurité”, “surveillance”, “atténuation des risques”, “analyse de sensibilité”, “dangers”. Une richesse sociale qui pourrait être utilisée pour vaincre la pauvreté est aujourd’hui de plus en plus utilisée pour renforcer l’arsenal de la “sécurité”.

Un rapport de 2016 de l’Institute for Economics and Peace a montré que le coût total annuel de la violence est d’environ 13,6 billions de dollars, dont la moitié (6,6 billions de dollars) est allouée aux dépenses militaires et un quart (3,5 billions) à la sécurité intérieure. Le coût total de la violence représente 13,3 % du PIB mondial. Puisque l’engagement déclaré de l’Aide officielle au développement ne représente que 0,7 % du PIB, cet écart entre l’aide et la violence montrent que le marché a échoué. Le néolibéralisme, qui consiste fondamentalement à détruire l’aspect social des politiques étatiques au profit de la dimension militaire de l’État, n’a pas de solution adéquate à l’aggravation de l’inégalité ni au sentiment croissant de désespoir qui a émergé dans une grande partie de la planète. Les pistolets et armes à feu servent à intimider les populations, mais ils ne leur fournissent pas quelconque espoir d’un avenir meilleur.

Le néofascisme

I just don’t want a poor person.

—Donald Trump.

La fixation sur Donald Trump est un instinct naturel. C’est le plus agressif des “hommes forts”, un ensemble de chefs d’État autoritaires, dont notamment Rodrigo Duterte aux Philippines. Narendra Modi en Inde ou Recip Tayyip Erdogan en Turquie. Parmi ces hommes, Trump est en charge de l’État le plus puissant, avec des capacités militaires énormes et avec la prépondérance des États-Unis dans les institutions internationales financières et diplomatiques.

Trump, de même que les néofascistes européens, fournissent une opposition rhétorique superficielle au néolibéralisme. Ils ne s’opposent au néolibéralisme de manière significative, puisqu’ils restent engagés à des politiques qui stimulent la croissance économique et réduisent le salaire social. Dans leurs cas, les critiques réelles de la mondialisation ne se situent pas au niveau des programmes politiques concrets, mais uniquement aux niveaux politique et rhétorique. C’est seulement dans ces contextes, lors de discours destinés à leurs électorats, que Trump et les néofascistes mentionnent des projets de souveraineté économique. Ils râlent au sujet des pertes d’emplois et des accords commerciaux, mais, comme les néolibéraux, ils n’ont aucune alternative réelle à la mondialisation à proposer. Ils sont piégés par les contradictions matérielles de celle-ci: d’énormes profits accaparés par les entreprises multinationales, alors que la misère ne cesse d’augmenter pour la majorité de la population du monde, laquelle produit cette richesse sociale sans y avoir accès.

Le néofascisme est l’inverse de la vie psychique du néolibéralisme. L’atmosphère culturelle du néolibéralisme fait émerger la croyance selon laquelle le succès provient du développement personnel, que l’auto-direction est le moteur de l’excellence et de la richesse. C’est l’attitude du romancier et philosophe Howard Roark, un personnage imaginé par Ayn Rand dans son roman Fountainhead (1943), qui estime qu’il faut laisser tomber les “amateurs” pour que des gens talentueux et motivés – comme lui – puissent gagner. Mais qu’arrive-t-il à ceux qui ne ” gagnent ” pas, qui ne peuvent ” réussir “, qui ont du mal à vivre à un niveau qu’ils estiment nécessaire pour satisfaire leurs désirs ? L’échec ne peut pas être perçu comme personnel, mais il n’est pas non plus compris en termes structurels. C’est quelqu’un d’autre – le bouc émissaire – qui est présenté comme étant à l’origine de l’échec d’un citoyen donné et non ses propres erreurs ou les obstacles que la structure du système impose au progrès social. Ceux qui échouent, conformément aux critères d’Ayn Rand, regardent par-dessus leurs épaules pour trouver quelqu’un à blâmer. C’est, comme l’écrivait Ernst Bloch il y a près d’un siècle, une ” escroquerie d’accomplissement “: une communauté fausse et brutale qui se substitue à une communauté véritablement humaine. Si le néolibéralisme accuse l’individu pour ses “échecs”, le néofascisme met la faute sur le bouc émissaire.

Ce que promettent les néofascistes est en réalité loin de correspondre à une souveraineté économique structurée tant autour des États-nations qu’autour de la classe ouvrière. Leur rhétorique est caractérisée par un nationalisme économique, mais en fait leurs programmes politiques concrets se limitent à un nationalisme culturel. Ils sont obsédés par une homogénéité culturelle qui n’est qu’une fiction:-une Europe sans minarets ni hijabs, une Inde sans musulmans, des Etats-Unis sans Mexicains. Le sentiment anti-immigrant est le véhicule politico-rhétorique par lequel ils expriment leur nationalisme. La question du commerce cesse d’être liée aux principes de l’échange et devient de plus en plus lié au racisme. Il y a peu de conversations sérieuses à propos du lien entre les taux accrus de la productivité en Occident, sous l’impulsion de la technologie, et les pertes d’emplois dont ils sont une des causes principales. Le commerce n’a joué qu’un rôle marginal dans l’hémorragie des emplois de “cols blancs”. Une discussion économique sérieuse est laissée de côté alors que des solutions potentielles aux souffrances sont cachées par des slogans comme “Build the Wall’ et des propositions d’interdire l’entrée de musulmans (“Muslim Ban”) ou de bannir la viande boeuf (“Beef Ban”), la guerre contre “les trafiquants de drogue, les braqueurs et les paresseux”; des slogans d’une signification forte pour celles et ceux qui souffrent de leurs conséquences pratiques, par mais de faible signification pour la population qui souffre d’insécurité économique. C’est la cruauté du néofascisme, la forme politique dominante de notre époque.

Les descendants d’Ayn Rand, ceux qui croient qu’ils ont réussi, sont maintenant en charge et représentent une partie importante de Wall Street, de la Finanzplatz, de Dalal Street, et dans la City de Londres. Les “réformes” fiscales de l’administration de Trump sont indicatives du favoritisme à l’égard des enfants d’Ayn Rand plutôt qu’aux populations dépossédées. Les riches sont à l’aise avec le néofascisme, même si un peu gênés par l’obscénité culturelle qui l’accompagne. La grève fiscale reste sacro-sainte. Tout comme la grève des investissements. Aucun de ces problèmes n’est menacé par le “nationalisme” des néofascistes qui se satisfont sans problème de s’en prendre aux plus vulnérables plutôt qu’aux classes propriétaires.

Les néofascistes n’ont aucune obligation de masquer leur belligérance, pour se cacher derrière des phrases telles qu’”interventionnisme humanitaire” ou “sécurité”. Ils favorisent la violence et cherchent à l’utiliser par des doses allopathiques pour renforcer et préserver leur pouvoir. Les appels à la recolonisation vont de pair avec les appels au vol des ressources naturelles. Leurs guerres – internes et externes – sont la prophylaxie contre l’échec de leur fantasme de souveraineté culturelle. Ils ne peuvent pas traduire leur projet d’homogénéité culturelle dans le monde réel, et par conséquent ils intimident par la force brute celles et ceux qui sont perçus comme étrangers, comme des êtres humains inférieurs.

L’impérialisme

Quand l’impérialisme se sent faible, il a recours à la force brute.

Hugo Chávez.

Ni le néolibéralisme ni le néofascisme ne sont capables de promouvoir un programme humaniste pour répondre aux contradictions produites par la mondialisation. Les gens sont présentés comme des objets jetables, et le bien-être commun est négligé. Nous faisons face à un monde misérable.

Il est important de dire directement que cette nouvelle l’architecture de production est maintenue par l’extorsion diplomatique et légale ainsi que l’intimidation militaire. Lorsque des pays ne sont pas d’accord avec les arrangements institutionnels qui profitent principalement à des multinationales établies dans le Nord, ou si des politiques mettant en cause la propriété des élites sont instaurées, la pleine force des médias dominants et de la hiérarchie militaire des pays du Nord est mobilisée. La pression internationale sur le Venezuela, la Corée du Nord et l’Iran. est une démonstration visible de l’impérialisme, à savoir le pouvoir extra-économique utilisé par des Etats à notre l’époque du capitalisme hyper-monopolistique de sous-traitance.

Les États-Unis ont été depuis plus d’un demi-siècle et restent le principal gendarme de la structure impérialiste. Ils font la liaison entre les membres d’un réseau d’alliés qui contient d’un côté les pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), et d’autre part d’importants alliés régionaux tels que l’Arabie saoudite, l’Inde, et la Colombie. Les États-Unis, de même que leurs alliés européens, doivent essayer de maintenir une certaine cohésion au sein de cette grande alliance, malgré des contradictions insurmontables en son sein. Les États-Unis ont clairement fait comprendre qu’aucun rivaux contestant l’hégémonie présumée ne seraient tolérés, les principaux rivaux de notre temps étant la Chine et la Russie. Le Forum économique mondial estime qu’en 2017, les États-Unis avaient la plus grande économie dans le monde (18 billions de dollars, soit un peu plus de 24 % de la taille de l’économie mondiale), mais que la Chine était la deuxième plus grande économie (11 billions de dollars, soit 14,84 % de la taille de l’économie mondiale). Le FMI montre que l’économie chinoise a connu une croissance de 6,7 % en 2016, alors que celle de l’économie américaine fut beaucoup plus latente, à 1,6 %. Une étude de PricewaterhouseCooper affirme que la Chine sera la plus grande économie d’ici 2050. En d’autres termes, la Chine est sur le point de devenir la première économie du monde. En outre, le dynamisme de l’économie chinoise ne va plus être basé sur le travail à bas salaires, mais sur l’amélioration de la productivité grâce à la technologie. Le rapport de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle de 2016 a montré que l’année précédente, la Chine avait déposé le plus de demandes de brevets, deux fois le nombre de demandes déposées par des entités établies aux États-Unis. En 2015, la Chine a en fait déposé un tiers des demandes de brevets au niveau mondial. Cela peut indiquer que la Chine pourra peut-être remettre en question la domination américano-occidentale de la stratégie globale d’accumulation par la sous-traitance et les outils de propriété intellectuelle.

Si ces rivaux, la Chine et la Russie, deviennent des pôles puissants, alors ils remettraient en cause les trois piliers du système de production désarticulée et accumulation mondiale du capital qui favorise actuellement l’Occident: la sous-traitance entre parties indépendantes, les droits de propriété intellectuelle et le recours à la violence par l’Occident pour atteindre ses propres fins. Il y a des signes discrets que ces trois piliers sont en effet remis en question. Les deux premiers le sont certainement, bien qu’il faille plusieurs décennies avant qu’ils ne puissent être totalement mis de côté. Le troisième pilier, le monopole sur la force, sera plus difficile à secouer. Les États-Unis, en 2016, ont dépensé dans l’armement plus que les huit autres plus gros dépensiers suivants additionnés (Chine, Russie, Arabie saoudite, Inde, France, Royaume-Uni, Japon et Allemagne). Avec 611,2 milliards de dollars, les États-Unis surpasse largement le deuxième pays qui dépense le plus, à savoir la Chine, qui n’a dépensé que 215,7 milliards de dollars en comparaison. L’augmentation du budget militaire américain, proposée par le président Donald Trump, constituera une somme supérieure à la dépense militaire totale de 69,2 milliards de dollars par le troisième pays, la Russie. Les États-Unis ont aussi une présence militaire massive, avec 800 bases réparties dans plus de soixante-dix pays différents. Le Royaume-Uni, la Francce et la Russie ont ensemble un total de 30 bases militaires à l’étranger. La Chine a une base militaire étrangère, à Djibouti, dans l’ombre d’une énorme base américaine dans le même pays. Les bases militaires de la Russie se trouvent principalement dans l’ex-Union soviétique (principalement dans l’Asie centrale), avec deux bases dans les bords de l’Asie (en Syrie et au Vietnam). Rien n’indique que ces puissances que sont la Chine et la Russie seront en mesure de de contester la suprématie militaire américaine à un moment donné. Tout au plus, ils seront en mesure d’arrêter comportement agressif des États-Unis dans les opérations de changement de régime, comme en Syrie par exemple.

Malgré leur faiblesse militaire, ces pays ne peuvent pas être subordonnés facilement. Si trop de pression est mise sur eux, ils se fermeront sur eux-mêmes, ou alors chercheront à construire leurs propres réseaux d’accumulation en dehors des paramètres des institutions occidentales. La Chine a déjà commencé à mettre en place une structure de production et d’accumulation qui représenterait un danger pour le système de production délocalisée dont bénéficient les entreprises occidentales actuellement: des projets comme la nouvelle “Route de la Soie”, les investissements en Afrique et les développements relatifs à la propriété intellectuelle, par exemple. Une pression excessive contre la Russie et la Chine pourrait pousser cette dernière à quitter progressivement le système bancaire occidental et d’arrêter sa dépendance envers les marchés occidentaux pour la vente de ses produits. La tâche complexe de l’impérialisme moderne réside dans le dilemme entre se montrer agressif face à ces rivaux tout en les empêchant de quitter l’orbite de l’Occident.

L’usage de la force militaire à des fins économiques est évident dans les cas de l’expansion de l’OTAN vers la Russie et de l’encerclement de la Chine. Ces affrontements sont observables à travers les conflits “chauds” en Ukraine et en Corée du Nord, et les conflits “froids”, comme par exemple dans la mer de Chine du Sud. Ni la Russie ni la Chine ne sont prêtes à faire des concessions économiques à l’Occident. La Chine est l’épine dans le pied pour les États-Unis, notamment par rapport aux excédents commerciaux de la Chine. Le comportement de la Chine par comparaison au Japon est instructif. Dans les années 1980 et 1990, les excédents commerciaux du Japon représentaient aussi un danger du point de vue des États-Unis. Le gouvernement japonais a cédé à deux reprises aux pressions politiques américaines pour réévaluer le yen au profit du dollar (les Accords du Plaza de 1985 et le Reverse Plaza Accord de 1995). Lorsque le peuple japonais a élu en 2010 un gouvernement réformiste sur une promesse de supprimer la base militaire américaine à Okinawa, la secrétaire d’Etat des États-Unis, Hillary Clinton, est intervenue directement pour forcer le Premier ministre, Yukio Hatoyama, à démissionner. Cependant, il n’a pas été aussi facile de forcer la Chine à réévaluer sa monnaie ou permettre Washington de dicter le fonctionnement de son système politique. Il a donc été impératif de contester l’utilisation par la Chine des voies navigables et de menacer sa sécurité avec la présence bases militaires et les survols. Dans le même registre, il y a l’expansion de l’OTAN vers l’Est, en violation des accords entre les Soviétiques et les Allemands lors de la réunification allemande pour que les premiers acceptent que l’Allemagne unifiée rejoigne l’OTAN. Hans-Dietrich Genscher, le ministre allemand des affaires étrangères avait alors dit à son homologue soviétique, Eduard Shevardnadze: “Nous sommes conscients des enjeux complexes que soulève l’intégration de l’Allemagne unifiée à l’OTAN. Pour nous, une chose est sûre: l’OTAN ne s’étendra pas vers l’Est.”

Mais l’OTAN l’a fait néanmoins, et ce faisant a menacé directement la sécurité de la Russie, en utilisant une stratégie agressive de bouclier anti-missile. La crise ukrainienne est une conséquence évidente de l’expansion de l’OTAN Celle-ci n’est pas seulement pour protéger les pays le long du périmètre russe, mais pour s’assurer que ces pays restent dans les tentacules d’un bloc politico-économique dominé par l’Occident plutôt que par la Russie ou la Chine. La force des armes est la main de fer dans le gant de velours de la mondialisation.

À l’abri du regard du public, les maîtres du monde, les États du G7, continuent leurs manigances en dépit de la crise financière mondiale. La marge de manœuvre politique en général est limitée par leur influence dans les institutions internationales, ce qui laisse des possibilités en matière de subventions pour ces pays riches, mais laisse peu de liberté d’action aux pays du Sud. La pression exercée sur les pays du Sud contre leurs besoins en matière de sécurité alimentaire est un exemple. Un autre exemple est l’Accord sur le commerce des services (TISA) imposé par les États-Unis et l’Union européenne et leurs ” très bons amis ” (en anglais “Really Good Friends”, un terme artistique étrange utilisé par les États-Unis et l’UE pour désigner le bloc qu’ils ont formé). La majorité de ces derniers sont des pays à revenu élevé, avec seulement deux États à faible revenu (le Pakistan et le Paraguay) ayant participé aux négociations. La TISA préconise la privatisation des services publics et le contrôle des données par les grandes entreprises en dehors des territoires où ces données sont collectées. L’objectif du programme TISA est de mettre de côté l’ancien projet de développement et de le remplacer par une stratégie de “commerce électronique” pour réduire la pauvreté. Selon un rapport de l’UBS, ce programme de “e-commerce”, au lieu de mettre fin à la pauvreté, ne ferait qu’aggraver la situation. Avec le commerce électronique, les pays du Sud “seront confrontés à la menace de la quatrième révolution industrielle, compromettant les emplois peu qualifiés par une automatisation extrême, mais n’auront peut-être pas la capacité technologique de profiter des gains relatifs qui pourraient être redistribués par une connectivité extrême”. Cela signifie que le colonialisme numérique donne à une poignée d’entreprises – Facebook, Amazon, Netflix et Google (FANG) – le pouvoir de fournir des services dans le monde entier, de recueillir des données et de réaliser des gains d’efficacité qui profiteront au capital mais auront un impact négatif sur les travailleurs et la société.

Aux côtés du TISA se trouve le régime commercial mis en place par l’Occident sur les deux rives de l’Eurasie – le Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP) pour l’Atlantique et l’Accord de partenariat transpacifique (TPP) pour le Pacifique. Le TTIP et le TPP lient un ensemble de pays aux réseaux occidentaux d’hégémonie commerciale et maintiennent les pays les plus faibles hors des réseaux de la Chine et de la Russie. Les deux ont été négociés en secret et, sans une fuite occasionnelle, l’ensemble du contenu de la discussion ne serait pas connu du public. Les lois nationales seraient mises de côté avant le TTIP et le TPP, et le Nord occidental établirait unilatéralement un programme pour les autres “partenaires” de ces traités. L’un des documents qui ont été divulgués donne à penser que les États-Unis exercent une ” grande pression ” sur les pays pour qu’ils parviennent à surmonter les divergences d’opinion sur les questions de propriété intellectuelle. Dans le débat sur l’investissement, l’un des documents montre que “les États-Unis n’ont fait preuve d’aucune souplesse dans leur proposition”. Le résultat de ces “négociations” est généralement une victoire pour l’Occident. La position dominante de l’Occident continue d’être écrasante. Ses règles continueront de subordonner les économies du Sud à l’avantage de l’Occident. Toute règle commerciale qui affaiblirait le régime de propriété intellectuelle dont profitent les grandes entreprises monopolistiques occidentales sera carrément rejetée par les dirigeants occidentaux. C’est l’essence même de la pression impérialiste dans les discussions commerciales.

Le président américain Donald Trump a signé un accord exécutif pour démanteler le TPP. Voir le rejet du TPP par Trump comme un changement est une illusion. Le véritable enjeu du PPT n’est pas les règles commerciales en tant que telles, mais la Chine et même pas la Chine per se, mais l’émergence de rivaux qui pourraient réécrire les règles du commerce et créer de nouveaux réseaux pour la production et l’accumulation au niveau mondial. Le 5 octobre 2015, l’ancien président américain Barack Obama a déclaré : “Nous ne pouvons pas laisser des pays comme la Chine écrire les règles de l’économie mondiale”. Le PPT n’était pas l’essence du problème. C’était l’isolement de la Chine et la prévention de toute forme d’ingérence par un rival dans l’écriture des règles de l’ordre mondial. Trump a donné un ton beaucoup plus sévère, mais il dit en fait exactement la même chose. La Chine, un pays souverain avec la deuxième plus grande économie du monde, ne doit pas être autorisé à la table des négociations lorsque les “règles de l’économie mondiale” sont écrites.

L’impérialisme de notre période actuelle s’articule sur de deux axes. Tout d’abord, sur le plan institutionnel, les pays du Nord ont mis en place une série d’organisations, comme l’OMC (Organisation mondiale du commerce) qui représente le seul forum de discussion sur les enjeux du commerce et du développement. En même temps, le Nord a subordonné à son influence d’anciennes institutions, telles que l’ONU (Nations Unies), de sorte que celles-ci correspondent objectifs et projets des pays dominants, notamment par rapport à l’usage de la force. Deuxièmement, sur le plan idéologique, le bloc des pays du Nord s’est opposé à toute proposition d’alternative à l’ensemble des programmes politiques connus sous le nom de néolibéralisme. La croissance tirée par le secteur privé au profit du secteur privé était considérée comme la seule voie logique pour le développement. Il s’agit donc du nouvel impérialisme – ce qu’on appelle des institutions mondialisées qui suivent la projet politique néolibéral alors même que les néofascistes se plaignent des menaces qui pèsent sur leur culture.

Dans les années 2000, le premier élément majeur d’opposition au nouvel impérialisme fit son apparition au niveau inter-étatique. En 2003, de nombreux États membres de l’ONU ont remis en question le désir américain d’étendre son activité militaire en Irak, et lors d’une réunion de l’OMC à Cancun les pays émergents ont bloqué le programme de propriété intellectuelle des pays du Nord. Ces deux développements, parmi d’autres, ont servi de base à l’émergence du projet des BRICS (Brésil-Russie – Chine – Inde – Afrique du Sud). Qu’était le bloc BRICS à ses débuts ? Ce n’était pas une plateforme anti-impérialiste. Un projet anti-impérialiste aurait exigé que le bloc BRICS s’attaque à l’impérialisme aux niveaux tant institutionnel qu’idéologique. Le groupe des BRICS n’était qu’un défi institutionnel à l'”unipolarité”, une initiative par quelques grands États de façonner un monde multipolaire.

Le groupe BRICS a certainement tenté de mettre en place une nouvelle structure institutionnelle indépendante de celle dominée par le Nord: la Nouvelle Banque de développement par opposition à la Banque mondiale ; l’Accord sur la réserve pour contingence (Contingent Reserve Arrangement) comme alternative au Fonds monétaire international; la demande de sièges permanents pour les pays BRICS au Conseil de sécurité de l’ONU. Il y eut une proposition d’une agence de notation pour les pays du Sud, pour contrer l’hégémonie de Fitch, Moody’s et Standard & Poors. Il y a aussi eu l’idée d’autres monnaies pour dénommer le commerce interétatique. Moins convaincant, il y eut des discussions à propos d’un nouveau système de sécurité.

Mais le bloc BRICS, étant donnée la nature de ses classes dominantes (et en particulier avec l’ascendance actuelle de la droite au Brésil et en Inde) n’a pas d’alternative idéologique à l’impérialisme à proposer ou offrir. Les politiques intérieures adoptées par les États du BRICS peuvent être désignées comme néolibérales avec des caractéristiques méridionales (du Sud) – avec un accent sur les ventes de marchandises, les bas salaires des travailleurs et les excédents recyclés qui sont envoyés au Nord sous forme de crédit, malgré le fait que d’une part les moyens de subsistance de leurs propres citoyens (des pays du BRICS) sont menacés d’être complètement détruits, et d’autre part qu’ils ont développé de nouveaux marchés dans d’autres pays, souvent plus vulnérables, qui faisaient autrefois partie du bloc du tiers-monde. Au sein du BRICS, il y a peu de discussion ou volonté de défendre la souveraineté alimentaire, de créer des emplois décents, et de lutter contre le pouvoir des banquiers. En fait, les nouvelles institutions des BRICS seront rattachées au FMI et au dollar, à défaut d’alternatives viables pour le commerce et le développement. La Contingency Reserve Arrangement devra s’appuyer sur la surveillance du FMI et sur les accords conclus avec le FMI pour être capable mesurer ses propres prêts. Le dollar est omniprésent dans ces mécanismes. L’attraction aux marchés occidentaux continue de dominer le projet de croissance économique des pays du BRICS. Les besoins astronomiques de leurs propres populations sont ignorés lors des choix des programmes politiques.

Et enfin, le projet des BRICS est incapable de contrer la domination militaire des Etats-Unis et de l’OTAN. Quand l’ONU vote pour autoriser les “membres de prendre toutes les mesures nécessaires”, comme dans le cas de la Résolution 1973 sur la Libye, elle donne essentiellement carte blanche au monde occidental d’agir par la force militaire. Aucune alternative régionale est en mesure d’intervenir par rapport à de tels décisions de l’ONU. Les interventions militaires russes en Crimée en 2014 et en Syrie en 2015 sont des indications que la domination militaire des États-Unis peut être légèrement affaiblie, mais pas contrée totalement. Les États-Unis sont une puissance mondiale avec des bases sur chaque continent et la capacité d’effectuer des attaques aériennes presque partout. Les mécanismes régionaux pour la paix et la résolution des conflits sont affaiblis par la présence mondiale de l’OTAN et de la machine de guerre des États-Unis. Une puissance militaire écrasante se traduit en pouvoir politique. Les BRICS ont peu de moyens, à l’heure actuelle, pour contester ce pouvoir.

Alliances russes et chinoises à travers l’Eurasie en matière de sécurité et d’économie ne sont pas des signes de la création d’un pôle alternatif à l’impérialisme occidental. Ce ne sont que des signes d’une position défensive contre la menace d’agression impérialiste, avec l’économie russe, sous le poids des sanctions, cherchant à se réfugier dans les excédents commerciaux chinois et, d’autre part, la prudence de la Chine confortée par la confiance de la Russie. Les exercices navals russo-chinois lors de l’impasse américano-coréenne de 2017 et l’entrée des forces russes en Asie occidentale, avec le soutien de la Chine, est un signe que la Russie ne va pas permettre une domination totale des Etats-Unis – comme cela a été le cas depuis 1991. Ce qu’ils veulent, c’est protéger leur souveraineté et la zone d’influence autour de leur territoire – et non pas concurrencer la puissance impérialiste américaine autour du globe.

Ce que nous avons plutôt qu’un conflit inter-impérialiste est un conflit inter-capitaliste, avec les pays du BRICS – principalement la Chine – cherchant à obtenir une part plus large du marché mondial et s’opposant à un bloc économique occidental affaibli.

Les tensions entre le programme nationaliste “America First” de Trump et l’ordre politico-économique qui s’appuie sur de vastes réservoirs de main-d’œuvre intégrés à l’orbite capitaliste depuis les années 1990 ont conduit la crise inter-capitaliste à prendre des dimensions inter-étatiques. Les fantasmes occidentaux de domination chinoise remontent au moins à une décennie, lorsque les excédents chinois (et d’autres pays) ont sauvé l’ordre financier occidental qui risquait l’effondrement. Mais ces fantasmes n’ont pas toujours été traduits de la rhétorique à la politique. Mais nous faisons face désormais à ce danger que cela soit mis en pratique. Le premier ministre chinois Xi Jinping l’a dit clairement lors de la réunion de Davos en 2017 : “Personne ne sortira vainqueur d’une guerre commerciale”. Ce qu’il voulait dire, ce n’est pas simplement une guerre commerciale, mais un conflit interétatique avec des résultats déconcertants. Alors que les rivalités inter-capitalistes accèlèrent, la possibilité de conflits interétatiques – et par la suite, de conflits inter-impérialistes – ne doit pas être sous-estimée.

L’impérialisme continue de structurer l’ordre mondial. mais plus sous la forme ni d’un colonialisme brut, ni du néocolonialisme du milieu du 20e siècle. Voici six contours de l’impérialisme du 21e siècle :

(1) Maintenir le système de l’alliance, avec les États-Unis en tant que plaque tournante et leurs alliés secondaires (le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, le Japon et d’autres) comme les postes stratégiques avancés. Sur le bord extérieur de ce système, on retrouve les alliés subsidiaires, comme la Colombie, l’Inde, Israël et l’Arabie saoudite. Ces alliés sont essentiel à la portée mondiale de la puissance américaine. N’importe quelle menace aux alliés sera rapidement réprimée par la pleine force de l’armée américaine et avec l’oléoduc ouvert de l’armée l’équipement et la formation en provenance de l’Atlantique à leurs alliés subsidiaires.

(2) Veiller à ce qu’aucune contestation de l’alliance ne puisse émerger. La fin de la Guerre froide a marqué la disparition de la principale menace à cette alliance, à savoir l’Union soviétique et ses satellites. Depuis lors, les États-Unis et ses alliés ont fait en sorte de supprimer toute contestation du système. La pression s’est accrue sur la Chine et la Russie par le biais de l’expansion de l’OTAN en Europe orientale et du renforcement des forces américaines dans la région du littoral du Pacifique. L’émergence de l’Amérique du Sud a dû être freinée, que ce soit par les coups d’État “classiques” (comme au Honduras) ou par les coups d’État postmodernes (comme au Brésil). BRICS, ALBA, ou toute autre soupe alphabétique qui veut créer une base de pouvoir alternative doit être détruite.

(3) S’assurer que la confiance en soi des États-Unis reste grande. Au cours de la première guerre du Golfe de 1990-91, le président américain G. H. W. Bush avait déclaré que le “syndrome du Vietnam” avait été vaincu. Les États-Unis se sentaient à nouveau suffisamment confiants d’agir en tant que grande puissance sur la scène mondiale – sans craindre d’exercer toute sa force. Les guerres par procuration des années 1980 pouvaient être mises de côté et oubliées. Les États-Unis pourraient désormais exercer une domination complète sur ses adversaires. Des appels en faveur d’un “nouveau siècle américain” a émergé après la guerre des Etats-Unis contre l’Irak en 2003. Il y avait une crainte que le fiasco en Irak menacerait la confiance américaine. Il fallait écraser cette possibilité. Il était important de raviver à nouveau l’image que les Etats-Unis ont d’eux-mêmes comme primus inter pares – le premier parmi ses pairs, le “pouvoir indispensable” comme l’avait nommé la Secrétaire d’Etat Madeleine Albright. Les menaces contre l’Iran et la Corée du Nord sont des exemples concrets de ces fanfaronnades.

(4) Pour protéger la chaîne mondiale des marchandises, qui est la base de la production industrielle et dont les profits sont accaparés par des entreprises transnationales établies dans les pays du Nord. La délocalisation des sites de production et les lois de propriété intellectuelle permettent à ces entreprises d’avoir beaucoup plus de pouvoir tout au long de cette chaîne mondiale de marchandises que les organisations de travailleurs et les États-nations. Les puissances diplomatique et militaire que constituent le système d’alliance du Nord est utilisé contre les politiques de nationalisation et les biens intellectuels collectifs. Les mécanismes de sous-traitance de la discipline de travail permettent aux pays du Nord de maintenir des normes morales élevées alors qu’ils dépendent entièrement de conditions de travail brutales qui rendent les relations sociales toxiques.

(5) Garantir le passage en toute sécurité les matières premières extraits des puits et des mines, à des taux très inférieurs à ce qui pourrait être payé aux travailleurs et travailleuses qui s’occupent de cette extraction. Les pratiques inhumaines et néfastes pour l’environnement sont effectuées dans des forêts et des déserts à l’abri des regards, où toute manifestation sera réprimée au nom d’une guerre imaginée, comme la “guerre contre la terreur” ou la “guerre contre la drogue” . Tant les partenaires subsidiaires du Nord que les États émergents comptent sur les exportations de matières premières pour leurs programmes de croissance, ce qui permet au Nord de se laver les mains des horreurs qui existent dans l’obscurité, hors du contrôle direct des multinationales occidentales.

(6) Assurer la puissance financière du Nord global, que ce soit en protégeant la famille royale de l’Arabie Saoudite afin d’assurer les flux de pétrodollars vers les banques du Nord ou en veillant à ce que les dettes contractées par les pays pauvres soient intégralement remboursées. Lorsque la crise financière a frappé le monde atlantique (Amérique du Nord et Europe), le Nord a supplié les grands États d’Asie (la Chine, l’Inde et l’Indonésie) de fournir des liquidités au système. En échange, le Nord promit de supprimer son centre de pouvoir, le Groupe des Sept (G7), et de le remplacer par le Groupe des Vingt (G20). Après le rétablissement des banques, cette promesse a été oubliée. Le pouvoir financier devait être rétabli. C’était l’essentiel, le reste fut négligé.

Le défi lancé par le groupe des BRICS a perdu de son importance et n’est plus une possibilité concrète. Cela a beaucoup à voir avec ses propres contradictions internes, la montée de la droite au Brésil et en Inde, ainsi que la dérive vers la droite en Afrique du Sud, et la baisse des prix des marchandises qui ont frappé au cœur du pouvoir économique des BRICS. Le projet des BRICS a échoué, pour l’instant, à rééquilibrer l’ordre mondial. La Chine et la Russie ont à eux seuls dû endosser le rôle de lancer un modeste défi à l’impérialisme occidental. Mis sous tensions sur les deux rives de l’Eurasie par des manœuvres militaires et des menaces occidentales contre l’Iran et la Corée du Nord, ainsi que par les sanctions imposées à la Russie comme conséquence de l’intervention en Crimée, la Russie et la Chine ont signé des accords économiques et commerciaux ainsi que des accords militaires et stratégiques. Ces liens économiques et commerciaux, en particulier pour les ventes d’énergie, restent cependant modestes. Les manœuvres navales chinoises et russes au large des côtes de la Corée du Nord et l’entrée de navires de guerre chinois dans la Méditerranée près des navires russes sont des signes qu’ils ne permettront pas à l’Occident d’utiliser sa force unilatéralement pour façonner un monde à son avantage. Mais ce sont des postures défensives, incapables de rééquilibrer complètement l’ordre mondial et encore moins d’offrir une alternative à cet ordre. Il est difficile de dire s’ils seront capables de soutenir leur stratégie défensive en ces temps de néofascisme : les avions russes et chinois atterriront-ils à Téhéran et à Pyongyang pour empêcher un changement de régime dans ces deux États frontaliers d’Eurasie ?

 


Partie 2: L’auto-détermination.

La décomposition de l’agent de l’histoire

Général, votre char est un véhicule solide. Il détruit une forêt et écrase une centaine de personnes. Mais il n’a qu’un défaut : il a besoin d’un chauffeur.

-Bertolt Brecht, A German War Primer.

Que nous reste-t-il à faire ? Partout sur la planète, il y a de nombreux mouvements sociaux importants et impressionnants: les luttes ouvrières, pour la dignité, pour défendre le droit de bénéficier des ressources naturelles, pour défendre le droit de contrôler son propre corps. Il s’agit des principales voies de résistance face aux puissants.

Pendant cent ans, les usines et les bureaux ont rassemblé un grand nombre de travailleurs dans un environnement dense de surveillance et de productivité. Le capital, motivé par sa soif inextinguible de profits, considérait la création d’énormes usines et bureaux comme avantageux, c’est-à-dire servant ses propres intérêts. L’échelle de production était en effet bénéfique au capital: en produisant des quantités énormes de marchandises, le capital pouvait faire baisser le prix des matières premières et saturer le marché par son volume. Les petites entreprises ont fait faillite. L’art d’exercer des métiers spécialisés disparurent progressivement, car les ouvriers prirent leur place dans des lignes de production sans fin, où ils dépensaient leur énergie sur des tâches de plus en plus petites qui, une fois mises en commun (en dehors du contrôle des ouvriers), créent des marchandises. Aucun ouvrier ne produisait toute la marchandise, mais tous les les travailleurs, ensemble, se chargeaient de le faire. Cela a fait des travailleurs individuels ” un appendice de la machine”, comme l’écrivait Marx dans Capital (1867). Les exigences intellectuelles demandées des travailleurs ont diminué, et les artisans ont vu leur compétence remplacée par la chaîne de montage et les machines. La vie des travailleurs est devenue centrée autour de l’usine, et la classe ouvrière s’est retrouvée traînée, comme Marx l’a écrit, “sous les roues du Juggernaut du capital”.

L’avantage dont bénéficiait le capital est vite devenu un inconvénient. Le regroupement d’un grand nombre de travailleurs dans une seule entreprise leur permis de communiquer entre eux. Des discussions sur leur problèmes communs et leurs causes furent donc possibles. C’est dans ces conversations et ces actions que le mouvement syndical moderne s’est développé. Les usines en étaient le centre parce que les travailleurs y étaient concentrés en grande densité. Elles étaient aussi des pièges pour le capital: de l’argent y ayant été investi, la moindre seconde de production gaspillée se traduisait en pertes pour les patrons. Cela signifiait que si les travailleurs pouvaient faire la grève du travail, ils mettraient alors le capital sous pression. Au cours de cette période, en Grande-Bretagne par exemple, la majorité des travailleurs salariés n’étaient pas employée dans le secteur des usines; ils étaient employés comme dans le secteur des services domestiques. Mais les travailleurs de ce dernier secteur n’avaient pas l’avantage d’être dans une seule usine, où ils auraient pu s’organiser ensemble et où leur grève ferait pression sur le capital. Si un.e serviteur domestique protestait, on s’en débarrassait. C’était plus dur de se débarrasser de tout un personnel dans une usine. C’est pourquoi les usines sont devenues la plaque tournante du mouvement syndical, et c’est la raison pour laquelle les marxistes et les socialistes considéraient les syndicats comme les centre de l’avenir socialiste. Cela révèle également comment le sexisme d’une partie du mouvement syndical a été reproduite dans la stratégie du syndicalisme du secteur industriel : la majorité de la classe ouvrière, difficile à organiser parce que dispersée dans les maisons des propriétaires, se trouvaient à l’extérieur de la zone d’intervention et d’hégémonie des organisations ouvrières.

Vers le milieu du XXe siècle, cent ans après l’arrivée du mouvement syndical, le capital a eu recours à de nouvelles méthodes d’exploitation. Nous sommes alors entré, comme nous l’avons dit plus haut, dans l’ère de la production désarticulée. Les petites usines n’ont plus le même niveau de densité de travailleurs que les grandes. Lorsqu’une marchandise est produite dans différents pays, le capital est avantagé par rapport aux nations, et la nationalisation d’usines par un gouvernement populaire devient difficile, car seule une partie de la chaîne de production peut être nationalisée. La chaîne de production de marchandises annule la stratégie de la nationalisation. La délocalisation de la production rend l’action des syndicats difficile, car le capital peut à présent menacer de fermer et relocaliser une usine s’il y a une grêve. Par conséquent, les investissements du capital sont moins fixés géographiquement qu’auparavant. Les entreprises monopolistiques n’ont alors aucun remords à abandonner un collaborateur, puisque une grande partie de la production est sous-traitée dans toutes les régions du monde. En d’autres termes, les nouvelles techniques de production ont désavantagé le syndicalisme. C’est aussi dans ces nouvelles usines plus petites et dispersées que les ouvrières sont devenues une un groupe si crucial, elles ont été amenées à travailler pendant moins d’une décennie de leur vie, épuisées par l’accélération de l’activité dans les usines et renvoyées ensuite dans leurs vies rurales d’où elles viennent, des déchets du capitalisme contemporain.

Avec les travailleurs qui doivent parcourir de longues distances pour des emplois précaires, la journée de travail a été allongée de telle sorte que le temps de loisir est minime, voire inexistant, et par conséquent le temps nécessaire à la reproduction des remparts de la classe ouvrière et de la paysannerie a été rongé. Le temps des trajets quotidiens a volé une partie du temps qui était dédié à la communauté et à la solidarité. La vie sociale a été effilochée car le temps a été volé non seulement par des employeurs. mais par la structure de l’insécurité et du travail à temps partiel. On consacre souvent plus de temps à la recherche d’un emploi qu’au travail lui-même.

De plus, la culture du syndicalisme a été endommagée par la culture des marchandises. Les gens ont été de plus en plus convertis par des médias, l’industrie de la publicité et les institutions de l’éducation, de travailleurs en des consommateurs. Cette nouvelle identité ne doit pas être ne doit pas, selon cette idéologie, être définie par rapport au milieu de travail, mais par rapport aux habitudes de consommation. Les centres commerciaux et les publicités incitent les gens de différentes classes sociales à s’imaginer comme quelqu’un d’autre.

Si ce n’est pas des centres commerciaux, alors des salles religieuses (temples, mosquées, églises) sont redevenus des salves pour les travailleurs informels déplacés, dont les corps battus et la conscience sont maintenant rachetés par le salut promis par les prédicateurs de différentes religions. Le pentecôtisme en Amérique latine, le christianisme protestant en Chine, etc. ont fait sentir leur présence avec acharnement là où la culture syndicale et socialiste avait été importante dans le passé. Les communautés sont créées autour du désir des marchandises et de la foi. Celles-ci sont devenues plus attrayantes dans de nombreux milieux que la culture de l’union et des sociétés socialistes.

Si ce n’est pas des centres commerciaux, alors des salles religieuses – temples, mosquées, églises – sont devenus une fois de plus des pommades pour les travailleurs informels déplacés, dont les coups ont été les corps et la conscience sont maintenant rachetés à travers le salut promis par les prédicateurs de différentes religions. croyances religieuses. Le pentecôtisme en Amérique latine, protestant Le christianisme en Chine et ainsi de suite ont obstinément fait leur présence s’est fait sentir là où la culture syndicale et socialiste qui se tenait jadis au pouvoir. Les communautés sont créées autour de le désir de marchandises et autour de la foi. Elles sont devenues plus attrayantes dans bien des milieux que les culture de solidarité, des syndicats et des sociétés socialistes.

Le syndicalisme, dans ce contexte, est présenté comme anachronique. Il est dépeint dans le discours dominant comme faisant partie de la société du passé, et ses slogans sont dépeints comme un souvenir de l’époque où il n’y avait pas de centres commerciaux et de publicités. Mais ce n’est pas tout, puisque même des sentiments plus généraux d’unité, tels que le nationalisme et le patriotisme, ont été altérés. Ils sont devenus de simples modes de vie, et non pas des attributs culturels significatifs. On peut prétendre à être nationaliste sans aucun engagement aux gens qui composent la nation. La version dure du nationalisme ne traite pas bien la dissidence. Les étudiant.e.s, journalistes, travailleurs.euses, paysan.ne.s, femmes – quiconque veut suggérer qu’il y a les problèmes liés au “consensus” national est perçu comme étranger à la nation. Le “nationalisme” qui est acceptable est une forme haineuse et irréfléchie de cohésion sociale qui ne nécessite pas de construire une nouvelle société, mais repose plutôt sur la violence.

Le chômage structurel et l’élargissement du secteur informel ont transféré les griefs hors du lieu de travail et dans les rues. La vie et survie dans les rues font émerger des activités qui pourraient être considérées comme illégales, que ce soit dans le commerce de la drogue, du sexe, des armes ou même le troc. L’existence de ces activités fournit à l’État une excuse pour entrer en guerre contre la population. La nature de l’État devient alors centrée sur la sécurité plutôt que le bien-être social de la collectivité, et donc de criminaliser et discipliner la population plutôt que d’en prendre soin. Les idéologies qui plaident en faveur d’un État plus petit (comme le néolibéralisme) n’ont aucun problème avec un appareil d’état élargi au nom de la sécurité. Tom Clausen de la Bank of America représente un exemple de cette approche: “Quand les gens sont désespérés, il y a des révolutions. C’est évidemment dans notre propre intérêt personnel de faire en sorte que cela ne se passe pas. Il garder le patient en vie, parce que sinon on ne peut pas créer le remède”. Pour éviter que la situation aboutisse à une révolution, il n’y a que deux chemins ouverts à l’élite: des concessions pour éviter les pires effets de la politique néolibérale (ce qui correspond au libéralisme) ou des mesures de sécurité brutales pour écraser l’esprit de révolte (ce qui correspond au fascisme). Mais, en réalité, à notre époque, une seule voie s’ouvre lorsque le néolibéralisme et le néofascisme trouvent un terrain d’accord et de coopération, à savoir, envoyer la police anti-émeute dans les rues. Le fossé se rétrécit entre la force du “libre-échange” et de l'”intervention humanitaire”, entre les chaînes mondiales de marchandises qui s’étendent dans le monde et les guerres de changement de régime qui brisent des États et créent le chaos. La force est, comme l’écrivait Marx en 1867, ” elle-même une puissance économique “.

 

La recomposition de l’agent de l’histoire

Nos tienen miedo porque no tenemos miedo.

Ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur d’eux.

-Berta Cáceres.

Que fait le mouvement de gauche dans le contexte actuel, avec la désarticulation de la production, la culture du consumérisme et la montée de l’État sécuritaire? Il n’y a pas de réponses faciles, mais il y a des enjeux fondamentaux. Il ne peut y avoir de renouveau complet du pouvoir syndical sans un renouveau de la culture des travailleurs(es). Ce retour est aussi impossible sans prendre en compte la désarticulation de la production, et le besoin par conséquent de construire le pouvoir des travailleurs(es) où ceux et celles-ci vivent lorsqu’il est impossible de le faire là où ils travaillent. Le but est de construire le pouvoir des travailleurs en général, et pas seulement des ouvriers des usines. De grands changements sociaux et économiques sont en train d’émerger et vont attiser de la frustration et de la colère au sein des travailleurs. C’est le rôle des sentinelles des travailleurs, à savoir les syndicats et les partis, d’être préparées lorsque de telles vagues d’agitation apparaissent, c’est-à-dire lorsque les conditions objectives de la détresse conduisent à une éruption subjective de la protestation. Pour c’est pourquoi, la recomposition de la classe ouvrière et de la paysannerie est essentielle.

La promesse du syndicalisme, c’est de construire le pouvoir des travailleurs. Construire le pouvoir des travailleurs ne signifie pas seulement créer des syndicats sur le lieu de travail, notamment dans les usines et dans les champs. Il ne fait aucun doute qu’il reste important d’organiser les travailleurs à travers des syndicats. Mais de nouveaux moyens et tactiques créatifs d’organisation des travailleurs(es) sont requis, car ces anciennes méthodes sont confrontées à des difficultés dans plusieurs secteurs, dont notamment les zones de production destinées à l’exportation et le travail domestique. Par exemple, certaines des activités d’organisation politiques les plus dynamiques dans le monde se sont déroulées dans les lieux où vivent les travailleurs, alors qu’ils luttent pour survivre à la hausse des prix des produits essentiels, dont l’eau, et pour créer des espaces de sécurité pour leurs familles. De telles luttes, qui prennent place autour d’espaces comme l’eau et les espaces publics, ont galvanisé les travailleurs et les paysans autour des notions de ” communauté ” ou de ” voisinage “, des termes qui n’ont pas une connotation de classe dans le sens superficiel, mais dont le caractère de classe est perceptible si les observe dans une perspective matérialiste. Après tout, la “communauté” que les travailleurs de Cochabamba (Bolivie), organisée par les syndicalistes, ont défendue pendant les “guerres de l’eau” n’était pas une abstraction, mais la communauté concrète des travailleurs dont la vie était déchirée par la privatisation. Ils savaient que leur communauté était un fait tangible dans leur vie, la solidarité qu’ils ressentent à l’égard de l’autre. nécessaire pour lutter contre la privatisation de l’eau et l’accès à l’eau potable et des liens sociaux auxquels ils devaient s’attacher et qu’ils devaient reconstruire pour survivre dans les luttes prolongées qui les attendaient.

Plusieurs exemples ont montré l’efficacité d’organiser les mouvements des travailleurs et paysans à partir et dans les endroits ou ceux-ci vivent. On peut mentionner le mouvement Abahlali baseMjondolo (AbM ou les habitants de bidonvilles) en Afrique du Sud, le Movement dos Trabalhadores Sem Terra au Brésil (MST, le mouvement des travailleurs sans-terre), ainsi que deux organisations appartenant au mouvement communiste indien, la Fédération démocratique de la jeunesse d’Inde (Democratic Youth Federation of India, DYFI) et l’Association démocratique des femmes d’Inde (All-India Democratic Women’s Association, AIDWA). Les bidonvilles sont les les maisons des travailleurs et des paysans de notre temps. Il s’agit de zones encombrées, avec un soutien minimal de la part de l’État. L’agence ONU-Habitat estime qu’un quart de la population mondiale vit dans des bidonvilles. Dans certaines villes dans les pays du Sud, la moitié de la population vit dans des bidonvilles, où il n’y a pas assez d’abris, un manque de propreté l’eau, un assainissement insuffisant et peu ou pas de soins d’établissements de santé et d’enseignement. Les chiffres des agences internationales semblent être des sous-estimations. Par exemple, le bidonville de Khayelitsha au Cap (Afrique du Sud) est considéré comme ont 400 000 habitants, bien que ceux qui travaillent dans le bidonville disent que la population réelle est au moins trois fois ce nombre. À Dharavi à Mumbai (Inde), il y a entre 1 million et 1,5 millions de personnes, tandis que celle de Ciudad Neza, à Mexico (Mexique) abrite un million de personnes. Le plus grand bidonville du monde serait Orangi, à Karachi (Pakistan), qui abrite plus de 2,5 millions de personnes. Des travailleurs du secteur informel vivent dans ces bidonvilles; ils représentent dans certains pays près de la totalité de la main d’oeuvre du pays (le secteur informel en Inde, par exemple, représente 90 % de la main-d’œuvre). Ces populations de travailleurs sont en dehors des règles sociales de la politique du travail menée par l’Etat et souvent également en dehors du réseau des syndicats.

La richesse sociale n’arrive pas jusqu’à ces endroits. Le bon côté de l’État y est largement absent. Par conséquent, les populations de ces zones s’appuient sur a) leur propre ingéniosité et leur propre organisation ; b) les marchés produits par des gangsters, ainsi que des ordres religieux et des ONG ; (c) le travail essentiel et invisible des femmes parmi ces populations de travailleurs, dont les efforts pour maintenir l’intégrité de leurs familles sont élémentaires à la reproduction sociale. Le premier élément mentionné (a) démontre la possibilité du socialisme. C’est dans cet espace social que l’on voit se former des coopératives et de groupes d’entraide par et pour la classe des travailleurs. Le deuxième (b) est le défi le plus important, puisqu’il s’agit de l’espace social que les organisations religieuses et la mafia exploitent et où ils creusent leurs propres tentacules au plus profond de la vie de la classe ouvrière. Ces éléments, y compris les ONG (organisations non-gouvernementales), constituent un obstacle structurel à la croissance de la gauche. Mais la gauche a compris qu’elle ne se développera pas simplement en défiant ces entités de manière frontale. Les expériences vécues dans les pays du Sud nous ont montré que la gauche devra prouver par son travail dans l’arène de la reproduction sociale que c’est en effet une meilleure alternative à la religion et à la charité ainsi que la mafia. Des organisations de gauche travaillent déjà à la création de plates-formes pour aider la classe ouvrière dans ses luttes pour l’eau et l’électricité, le logement et les services de rue, les écoles et les soins de santé – tout en travaillant aux côtés de la classe ouvrière alors qu’elle commence à fournir ces services de façon relativement souple et autonome. C’est une activité dangereuse. Cela veut justement dire se confronter aux gangs, groupes religieux et ONG , qui ont tous des intérêts clairs à défendre. En même temps, l’intervention de la gauche dans ces espaces de la société contribue à socialiser le travail de reproduction sociale effectué en grande partie par des femmes, et en privé. Beaucoup de travail devra être fait pour construire les institutions de reproduction sociale parmi les travailleurs et les paysans, et les intellectuels auront la lourde tâche d’étudier ces initiatives, d’écrire à leur sujet pour les partager dans différents contextes et pour échanger les meilleures pratiques et résultats qui ont été obtenus à partir de ce dynamisme populaire.

De plus, le pouvoir de la classe ouvrière, à notre époque, est en train de se (re)construire avec beaucoup d’énergie en s’opposant contre les clivages sociaux et hiérarchies de genre, religieuses et autres types de relations hiérarchiques et de domination. Pendant une partie du 20ème siècle, les marxistes s’inquiétaient souvent de ce que ces clivages de la hiérarchie sociale pourraient menacer l’unité de la classe ouvrière ; en fait, ces divisions au sein de la société ont déjà brisé l’unité (et le faisaient à l’époque également) et le fait de négliger ces questions ne fait qu’exacerber la désunion et la méfiance des travailleurs. La lutte pour la dignité des travailleurs et des paysans n’est pas quelque chose qui se situe en dehors de la lutte politique des classes sociales. C’est précisément l’essence même d’une politique de classe qui veut nous libérer de l’oppression et de l’exploitation et revendiquer le potentiel positif des sociétés humaines. Les travailleurs et les paysans ne peuvent être forts politiquement que s’ils sont unis. 180 millions de travailleurs en Inde, regroupés autour du mouvement syndical, ont déclenché une grève en septembre 2016. Parmi les enjeux de cette mobilisation, il y avait des questions politiques de division sociale, et notamment la division entre les travailleurs syndiqués du secteur formel et les travailleurs non syndiqués du secteur informel (parmi lesquels une grande quantité de femmes, comme les travailleuses de la santé publique ou de l’éducation de la petite enfance). Ces travailleurs et travailleuses ont démontré qu’un élément central de la lutte des ouvriers et paysans est le combat contre les hiérarchies sociales, le sectarisme religieux et la misogynie.

Une contrainte majeure à la construction du pouvoir des travailleurs a été la culture dominante et bourgeoise de marchandisation, dans laquelle les individus sont définis comme des consommateurs. Sous l’influence des médias privés et de la publicité, l’idéologie dominante a transformé des notions comme l’histoire ou la collectivité: en plus de la marchandisation intégrale de la condition humaine, l’histoire est sensée représenter uniquement un ensemble d’actions et d’interventions par des individus, en supprimant ainsi l’ensemble des luttes collectives menées par les classes populaires au fil du temps. Ces idées sont profondément inscrites dans les médias et dans le discours académique, où l’on a tendance à hésiter de prendre en compte l’importance de l’action collective populaire et, dans le même registre, où règne le sentiment que la transformation radicale de la société n’est ni souhaitable, ni même possible. Cela implique la nécessité d’une lutte culturelle pour enrichir les explications l’histoire de gauche, pour souligner et mettre en valeur la contribution fondamentale des ouvriers et paysans au cours de l’histoire mondiale. Les jeunes générations ne sont souvent pas conscientes de cette histoire de luttes sociales et de la gauche. La lutte pour introduire l’histoire de la gauche, des travailleurs et des paysans dans l’imagination de la jeunesse est essentielle, et non tangentielle, à toute lutte pour reconstruire la force politique de la gauche. Les intellectuels sympathisants devront établir des liens avec les mouvements populaires pour contribuer à la mise en œuvre de ce programme.

En d’autres termes, les idées et le débat intellectuel font partie intégrante des mouvements orientés vers un avenir meilleur. Par exemple, le régime culturel dirigé par des groupes médiatiques privés diffuse le message que l’Occident est bienveillant lorsqu’il bombarde des pays et leurs impose des politiques commerciales qui détruisent leur agriculture. Lorsque les États-Unis tuent des personnes en Afghanistan ou en Somalie, l’évènement est décrit comme un accident, alors que quand il s’agit du meurtre d’un citoyen par un gouvernement décrit comme problématique, ce genre de tragédie est perçu comme une caractéristique fondamentale et inhérente au pays ou à la civilisation en question. Lorsque des pratiques commerciales imposées par l’Occident sont les causes de la destruction de la production du coton au Mali, les médias le décrivent comme un effet des lois de la nature; à l’inverse, lorsqu’un pays décrit comme problématique par ces mêmes médias commet une erreur dans ces choix économiques, on attribue cela à l’infériorité et la défaillance d’un modèle économique raté. Le contrôle de l’histoire est un problème, mais le contrôle des représentations médiatiques du présent en est une autre. Un média d’entreprise étroit et sclérosé – qu’il s’agisse de CNN International ou de Globo – est saturé d’un cadre idéologique qui considère les guerres de changement de régime menées par les Occidentaux comme acceptables et les politiques commerciales menées par les Occidentaux comme inévitables. Il est crucial de lutter contre le contrôle institutionnel de ces médias et leur cadre idéologique, ainsi que de fournir des réseaux alternatifs pour le trafic d’informations.

Quelle est la tâche de l’intellectuel socialiste à côté du travail accompli par les organes politiques des mouvements sociaux du peuple ? Dans une période antérieure, il était considéré comme relativement logique que les intellectuels socialistes tirent des leçons des mouvements sociaux, en évaluant les alternatives qu’ils proposaient et en construisant à partir de ces observations des théories pour le futur. Cette position de l’intellectuel socialiste n’est plus évidente ou complètement pertinente aujourd’hui. Beaucoup d’intellectuels socialistes, pour diverses raisons, se trouvent à l’écart des mouvements. Les raisons en sont multiples : l’embourgeoisement de la classe intellectuelle (les intellectuels des médias et de l’académie), la décomposition des mouvements et l’adoption de l’idée qu’un changement majeur n’est tout simplement pas possible et l’embarras dans l’ère postmoderne de prendre fermement position pour des valeurs considérées comme non fondées et contingentes. Néanmoins, des millions d’intellectuels dans le monde n’ont pas été touchés par ces développements, mais continuent d’entretenir des liens étroits avec les mouvements et de jouer un rôle essentiel avec eux. L’une des tâches de Tricontinental : Institute for Social Research est de rassembler ces intellectuels au-delà des frontières nationales et d’inspirer par leur travail -d’autres à se joindre à des projets qui se font en étroite association avec des mouvements sociaux et politiques à des fins émancipatrices.

Si nous regardons de plus près nos mouvements, nous pouvons relever les différents enjeux du combat politique qui nous intéresse: une politique macro-économique sous contrôle démocratique, des salaires sociaux, la construction d’infrastructures pour répondre aux besoins de la population, briser le cercle vicieux de la grève fiscale des entreprises et de l’élite, convertir les banques d’entités privées en services publics, assurer un gagne-pain à tout le monde et le logement pour tous. Ce sont les éléments d’un avenir meilleur. C’est aux intellectuels de prendre ces idées et de promouvoir des débats à leur sujet. Il est important de créer et maintenir un cadre intellectuel orienté vers un ordre social, culturel, économique et politique alternatif et basé sur l’expérience des mouvements eux-mêmes. Il importe également de récupérer deux idées qui ont été érodées par l’assaut de l’idéologie bourgeoise: les idées socialistes de l’humain et de l’avenir.

La culture des marchandises et l’idée que les gens sont des consommateurs ont endommagé la notion de l’humain. Les socialistes boliviens ont recherché dans leurs propres traditions pour élaborer un vocabulaire pour parler du caractère humain, d’une société humaine qui n’est pas subsumée par les normes sociales capitalistes. David Choquehuanca, secrétaire exécutif de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de nos Amériques (ALBA), parle de Qhapag ñan, la voie du bien vivre, avec la nécessité de créer non pas des consommateurs et des propriétaires, mais iyambae, une personne sans propriétaire. Être une personne sans propriétaire est, comme le dit Choquehuanca, “l’avenir, le chemin des gens qui cherchent une vie meilleure”. De tels efforts pour raviver l’idée de l’humain et de la vie en commun de la communauté humaine, exigent beaucoup d’efforts, efforts déjà visibles dans les mouvements de masse qui luttent contre la réduction de la prise de décision humaine à la logique du livre de comptes en partie double.

En tant qu’intellectuels socialistes, il est important que nous récupérions l’idée même que le présent n’est pas éternel et qu’une transformation est possible. La possibilité d’une telle transformation n’est rien d’autre que l’idée de l’avenir. Il n’y a pas de débat entre nous sur l’existence d’un passé et d’un présent. Ce sont des termes qui vont de soi. Mais il y a un débat sur l’avenir. Nous savons que demain viendra, puis après-demain, puis le mois prochain et enfin l’année prochaine. Mais il s’agit d’un temps purement séquentiel – comme le présent qui s’étend vers l’extérieur. Mais ce n’est pas l’idée de l’avenir. S’il y a une idée de l’avenir dans le “sens commun”, elle a été saisie par la technologie: la technologie, et non l’être humain, est devenue l’idée de l’avenir. On imagine à notre époque que de nouvelles percées technologiques pourront résoudre nos crises sociales – de nouvelles technologies vertes pour nous libérer du changement climatique, de nouvelles technologies numériques et nanotechnologies pour nous libérer de la stagnation économique. Le déterminisme technologique a fait en sorte que les problèmes qui traversent les rêves de milliards de personnes n’ont pas de barrières sociales ou politiques ; ils sont entièrement techniques. C’est une conception simpliste de l’histoire et de l’avenir. Certes, certains développements technologiques seront essentiels pour un monde meilleur, mais la technologie elle-même ne façonnera pas l’histoire. Les anciennes hiérarchies héritées de la richesse et du pouvoir devront être confrontées avant que ces percées technologiques n’aient un impact social positif et ne se contentent pas de fournir de plus en plus de richesse et de pouvoir à ceux qui sont au sommet des hiérarchies héritées.

Une notion optimiste de l’avenir implique d’être ouverts à l’idée que le présent ne sera pas éternel. Des transformations sont possibles, de nouvelles solutions pour les problèmes actuels sont nécessaires, de nouveaux horizons doivent être construits. Ces solutions viendront de des gens qui savent – au fond d’eux-mêmes – que la l’organisation sociale de notre société est inadéquate à nos espoirs et à nos rêves. Nos mouvements nous donnent un indicateur de ces horizons. Nous devons faire en sorte que nos sciences sociales ne soient pas engluées dans le cynisme de l’impossible.

La bestialité organisée de notre temps, avec le refus de fournir aux gens la nourriture dont ils ont besoin et la vente effrénée d’armes à des nations qui ne disposent que de maigres ressources publiques, ne sont guère condamnées de façon significative. Le cynisme et le nihilisme sont à l’ordre du jour. Cela ouvre la porte à une attitude blasée à l’égard de l’idée d’humanité, de l’effort nécessaire pour produire la liberté humaine. Toutes les traditions connues de l’humanité semblent être gravement menacées. Des concepts tels que la démocratie, la paix et la culture ont été usés et menacent de disparaître. Ils signifient si peu, souvent une coquille fragile des idées puissantes qu’ils pourraient devenir. Il est clair pour nous que quelque chose dans notre monde est en train de mourir. Ce qui n’est pas si clair, c’est ce qui est en train de naître pour remplacer l’ordre ancien.

Trente millions de personnes sont actuellement au seuil de la famine. Ils aimeraient s’enfuir vers la nourriture et loin de la sécheresse, des incendies de forêt et de la guerre. Pressé entre la fin des moyens d’existence et le refus d’autoriser la migration, les pauvres de notre monde subissent une punition pour un crime qui leur est inconnu. Qu’ont-ils fait pour mériter leur sort ? Pourquoi sont-ils punis alors qu’ils n’ont pas commis de crime ?

 


Bibliographie

• Annette Alstadsaeter, Niels Johannesen and Gabriel Zucman, ‘Who Owns the Wealth in Tax Havens? Macro Evidence and Implications for Global Inequality’ (National Bureau of Economic Research, 2017).

• African Development Bank, African Development Report 2015 – Growth, Poverty and Inequality Nexus: Overcoming Barriers to Sustainable Development (African Development Bank, 2016).

• Christina Scharff, ‘The Psychic Life of Neoliberalism: Mapping the Contours of Entrepreneurial Subjectivity’, Theory, Culture and Society (2015).

• Corina Rodríguez Enríquez, ‘Economía feminista y economía del cuidado’, Nueva Sociedad (2015).

• Daniel Hoornweg and Perinaz Bhada-Tata, What a Waste. A Global Review of Solid Waste Management (World Bank, 2012).

• Deborah James, ‘Twelve Reasons to Oppose Rules on Digital Commerce in the WTO’ (CEPR, 2017).

• Elisabeth Armstrong, Gender and Globalisation: The All-India Democratic Women’s Association and Globalisation Politics (Tulika, 2013).

• Global Financial Integrity, Illicit Financial Flows to and from Developing Countries: 2005-2014, (Global Financial Integrity, 2017).

• John Smith, Imperialism in the Twenty-First Century: Globalisation, Super-Exploitation and Capitalism’s Final Crisis (Monthly Review, 2016).

• Junot Diaz, ‘Apocalypse’, Boston Review, 2011.

• Jorge Máttar y Luis Mauricio Cuervo, eds., Planificación para el desarrollo en América Latina y el Caribe: Enfoques, experiencias y perspectivas (CEPAL, 2016).

• Jürgen Weller, ed., Brechas y transformaciones. La evolución del empleo agropecuario en América Latina (CEPAL, 2016).

• Melissa Wright, Disposable Women and Other Myths of Global Capitalism (Routledge, 2006).

• Michihiko Hachiya, Hiroshima Diary (University of North Carolina Press, 1995).

• Omar Dahi and Firat Demir, South-South Trade and Finance in the Twenty-first Century: Rise of the South or the Second Great Divergence (Anthem, 2016).

• Prabir Purkayastha, ‘Net Neutrality in the Age of Internet Monopolies’, The Marxist (2015).

• Spotlight on Sustainable Development 2017: Reclaiming Policies for the Public (Civil Society Reflection Group, 2017).

Strongmen: Trump-Modi-Erdogan-Duterte, edited by Vijay Prashad (LeftWord, 2018).

The Economic Value of Peace 2016 (Institute for Economics and Peace, 2016).

The Long View: How will the global economic order change by 2050? (PricewaterhouseCoopers, 2017).

• UNCTAD, Trade and Development Report (UNCTAD, 2017).

• UNCTAD, World Investment Report (UNCTAD, 2017).

• UNICEF, The State of the World’s Children 2016: A Fair Chance for Every Child (UNICEF, 2016).

• Utsa Patnaik and Prabhat Patnaik, A Theory of Imperialism (Tulika, 2016).

• Vijay Prashad, The Poorer Nations: A Possible History of the Global South (Verso, 2013).

• Vijay Prashad, No Free Left: the Futures of Indian Communism (LeftWord, 2015).

• Wendy Wolford, This Land is Ours Now: Social Mobilisation and the Meaning of Land in Brazil (Duke, 2010).

World Intellectual Property Indicators – 2016 (World Intellectual Property Organisation, 2016).

Ils rendent dangereuses les eaux du Pacifique

Qu’est-ce que RIMPAC ?

Depuis 1971, les États-Unis et leurs alliés organisent les exercices Rim of the Pacific (RIMPAC). Les partenaires initiaux de ce projet militaire étaient l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande (Aotearoa), le Royaume-Uni et les États-Unis, qui sont les membres d’origine du réseau de renseignement Five Eyes (maintenant Fourteen Eyes) établi pour partager des informations et mener conjointement des exercices de surveillance. Ce sont aussi les principaux pays anglophones de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN, créée en 1949) et sont membres du traité stratégique ANZUS (Australie, Nouvelle-Zélande et États-Unis), signé en 1951. RIMPAC est désormais un exercice militaire biennal majeur impliquant plusieurs pays de divers niveaux   d’allégeance au Nord (Allemagne, Belgique, Brésil, Brunei, Chili, Colombie, Équateur, France, Inde, Indonésie, Israël, Italie, Japon, Malaisie, Mexique, Pays-Bas, Pérou, Philippines, République de Corée, Singapour, Sri Lanka, Thaïlande et Tonga).

RIMPAC 2024 a débuté le 28 juin et se poursuivra jusqu’au 2 août. Il se déroule à Hawaï, territoire illégalement occupé par les États-Unis. Le mouvement indépendantiste hawaïen a une histoire de résistance à RIMPAC, considéré comme un élément de l’occupation étasunienne de la terre hawaïenne souveraine. L’exercice implique plus de 150 avions, 40 navires de surface, trois sous-marins, 14 forces terrestres nationales et d’autres équipements militaires de 29 pays, bien que la majeure partie de la flotte provienne des États-Unis. L’objectif de l’exercice est l’« interopérabilité », c’est-à-dire l’intégration des forces militaires (principalement navales) d’autres pays avec celles des États-Unis. Le commandement et le contrôle principaux de l’exercice sont gérés par les États-Unis, qui sont le cœur et l’âme de RIMPAC.

Pourquoi RIMPAC est-il si dangereux ?

Les documents et déclarations officielles liés à RIMPAC indiquent que les exercices permettent à ces marines militaires de s’entraîner « à un vaste éventail d’opérations potentielles à travers le monde ». Cependant, les documents stratégiques des États-Unis comme le comportement des responsables étasuniens qui dirigent RIMPAC, montrent clairement que c’est la Chine qui est le centre d’intérêt. Les documents stratégiques indiquent aussi sans ambiguïté que les États-Unis considèrent la Chine comme une menace majeure, voire comme la principale menace, pour leur domination et qu’ils estiment devoir la contenir.

Cet endiguement s’est opéré par la guerre commerciale contre la Chine, mais surtout par un réseau de manœuvres militaires étasuniennes. Ces manœuvres comprennent l’établissement de nouvelles bases militaires dans les territoires et les pays autour de la Chine ; le recours à des navires militaires étasuniens et alliés pour provoquer la Chine par des exercices de libre navigation ; la menace  de positionner des missiles nucléaires étasuniens à courte portée dans des pays et territoires alliés, y compris Taïwan ; l’extension de l’aérodrome de Darwin, en Australie, pour positionner des avions étasuniens équipés de missiles nucléaires ; le renforcement de la coopération militaire avec les alliés des États-Unis dans  l’est de l’Asie dans des termes montrant précisément que l’objectif est d’intimider la Chine ; enfin, la tenue d’exercices RIMPAC, tout particulièrement au cours de ces dernières années. La Chine avait été invitée à participer à RIMPAC 2014 et RIMPAC 2016, alors que les niveaux de tension n’étaient pas si élevés, mais elle n’a plus été conviée depuis 2018.

Bien que les documents de RIMPAC suggèrent des fins humanitaires à ces exercices militaires, il s’agit d’un cheval de Troie. Par exemple, lors de RIMPAC 2000, les militaires ont conduit l’exercice d’entraînement d’assistance humanitaire internationale  .  En 2013, les États-Unis et les Philippines ont collaboré pour fournir une aide humanitaire suite au typhon dévastateur Haiyan. Peu après, en 2014, les États-Unis et les Philippines ont signé l’accord de coopération renforcée en matière de défense permettant aux États-Unis d’accéder aux bases de l’armée philippine pour entretenir leurs dépôts d’armes et leurs troupes. En d’autres termes, les opérations humanitaires ont ouvert la porte à une coopération militaire accrue.

RIMPAC est un exercice militaire de tirs réels. La partie la plus spectaculaire est celle de l’exercice de naufrage (Sinking Exercise, SINKEX), qui consiste couler des navires de guerre déclassés au large des côtes d’Hawaï. Le navire cible de RIMPAC 2024 sera l’USS Tarawa  embarcation d’assaut amphibie de  40 000 tonnes qui fut l’une des plus importantes dans sa période de service. L’impact environnemental de ces naufrages répétés dans les eaux proches des nations insulaires n’a pas été étudié, pas plus que celui de la conduite de ces vastes exercices militaires non seulement dans le Pacifique mais aussi ailleurs dans le monde.

RIMPAC est une composante de la nouvelle guerre froide contre la Chine que les États-Unis imposent à la région. Il est conçu pour provoquer un conflit. Cela fait de RIMPAC un exercice très dangereux.

Quel est le rôle d’Israël dans RIMPAC ?

Israël, qui n’est pas un pays riverain de l’océan Pacifique, a d’abord participé à RIMPAC 2018, puis à RIMPAC 2022 et RIMPAC 2024. Bien qu’Israël n’ait pas d’avions ou de navires impliqués, il participe néanmoins à la composante « interopérabilité » qui comprend l’établissement d’un commandement et d’un contrôle intégrés ainsi qu’une collaboration dans la partie renseignement et logistique de l’exercice. Israël participe à RIMPAC 2024 alors même qu’il mène un génocide contre les Palestiniens de Gaza. Bien que plusieurs des États observateurs de RIMPAC 2024 (comme le Chili et la Colombie) aient ouvertement condamné le génocide, ils poursuivent leur participation aux côtés de l’armée israélienne à RIMPAC 2024. Il n’y a eu aucune mention publique de leur réticence quant à l’implication d’Israël dans ces dangereux exercices militaires conjoints.

Israël est un pays colonial qui poursuit son apartheid meurtrier et son génocide à l’encontre du peuple palestinien. Dans le Pacifique, les communautés autochtones d’Aotearoa (Nouvelle-Zélande) jusqu’à Hawaï ont manifesté  contre RIMPAC au cours des 50 dernières années, affirmant que ces exercices se déroulent sur des terres et des eaux volées, qu’ils méprisent l’impact négatif sur les communautés autochtones sur les terres et les eaux desquelles des exercices de tirs réels sont organisés (y compris les zones où des essais nucléaires atmosphériques ont déjà été effectués), et qu’ils contribuent à la catastrophe climatique générant la montée des eaux et menaçant l’existence des communautés insulaires. Bien que la participation d’Israël à RIMPAC ne soit pas surprenante, le problème n’est pas seulement son implication, mais plutôt l’existence même de RIMPAC. Israël est un État d’apartheid qui se livre à un génocide, et RIMPAC est un projet colonial qui menace les peuples du Pacifique et de Chine d’une guerre d’annihilation.

Te Kuaka ((Aotearoa)
Red Ant (Australie)
Workers Party of Bangladesh (Bangladesh)
Coordinadora por Palestina (Chili)
Judíxs Antisionistas contra la Ocupación y el Apartheid (Chili)
Partido Comunes (Colombie)
Congreso de los Pueblos (Colombie)
Coordinación Política y Social, Marcha Patriótica (Colombie)
Partido Socialista de Timor (Timor Oriental)
Hui Aloha ʻĀina (Hawaï)
Communist Party of India (Marxist–Leninist) Liberation (Inde)
Federasi Serikat Buruh Demokratik Kerakyatan (Indonésie)
Federasi Serikat Buruh Militan (Indonésie)
Federasi Serikat Buruh Perkebunan Patriotik (Indonésie)
Pusat Perjuangan Mahasiswa untuk Pembebasan Nasional (Indonésie)
Solidaritas.net (Indonésie)
Gegar Amerika (Malaisie)
Parti Sosialis Malaysia (Malaisie)
No Cold War
Awami Workers Party (Pakistan)
Haqooq-e-Khalq Party (Pakistan)
Mazdoor Kissan Party (Pakistan)
Partido Manggagawa (Philippines)
Partido Sosyalista ng Pilipinas (Philippines)
The International Strategy Center (République de Corée)
Janatha Vimukthi Peramuna (Sri Lanka)
Tricontinental: Institute for Social Research
Communist Party of Nepal (Unified Socialist)
CODEPINK: Women for Peace (États-Unis)
Nodutdol (États-Unis)
Party for Socialism and Liberation (États-Unis)

Les Congolais se battent pour leurs propres richesses

Ce dossier a été réalisé en collaboration avec le Centre culturel Andrée Blouin, le Centre de Recherche sur le Congo-Kinshasa (CERECK), Likambo Ya Mabele (mouvement civico-écologique) et l’Institut Tricontinental de recherche sociale.

Nous sommes profondément reconnaissants au Dr Eyamba Bokamba, au Dr Georges Nzongola-Ntalaja, à Marie Claire Faray, à Muadi Mukenge, à Patricia Lokwa Servant, à Lubangi Muniania, à Kambale Musavuli, au professeur John Higginson et à d’autres personnes pour leur contribution indispensable.

Ce dossier est dédié aux millions de Congolais qui ont perdu leurs vies au fil des ans pour répondre aux exigences du capitalisme ; aux combattants de la liberté des soulèvements de Telema, dont la persévérance a influencé les élections présidentielles de 2018 ; et à Cédrick Nianza, Armand Tungulu, Floribert Chebeya, Thérèse Déchade Kapangala Mwanza, Rossy Tshimanga et Luc Nkulula qui ont sacrifié leurs vies pour la vision d’un Congo renouvelé.

Les œuvres d’art présentées dans ce dossier cherchent à mettre en lumière la lutte séculaire du peuple congolais contre le colonialisme et pour la souveraineté nationale. À l’exception de deux contributions des célèbres artistes congolais Barly Baruti et M Kadima, les œuvres d’art présentées ont été créées pour cette publication grâce à une collaboration entre le département artistique de Tricontinental : Institut de recherche sociale et le collectif d’artistes du Centre culturel Andrée Blouin à Kinshasa. Ces artistes dévoués et talentueux ont passé des semaines en studio à discuter du contenu du dossier et à créer ces œuvres d’art, dont certaines n’ont pas pu être incluses dans ce dossier. S’inspirant de photographies historiques et contemporaines qui ont fait l’objet de recherches collectives, ces images présentent le peuple congolais comme protagoniste, et non comme victime, de l’histoire.

Andree Blouin logo

Likambo Ya Mabele logo

CERECK logo

Tricontinental: Insitute for Social Research logo

Barly Baruti (DRC), Congo!, 2024.

Le cobalt, le lithium et le coltan sont les minerais clés pour faire avancer la quatrième révolution industrielle. La République démocratique du Congo (RDC) représente environ 71 % de la production mondiale totale de cobalt et 35 % de celle du coltan.1 Tant que ces minerais existeront au Congo, différentes forces chercheront à déstabiliser le pays. Mais ces minerais ne sont pas la source du problème : le véritable coupable, c’est le capitalisme. Quelle est la différence entre la Norvège, par exemple, qui est un pays riche en ressources naturelles et qui possède des réserves pétrolières lucratives, et la RDC ? La RDC a été placée au bas de la chaîne de production capitaliste, ses ressources sont exploitées et la violence se poursuit en toute impunité.

Si la RDC est l’un des pays les plus riches du monde en termes de ressources, sa population est l’une des plus pauvres. Le Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE) estime que la RDC possède des réserves de minerais inexploitées d’une valeur de 24 000 milliards de dollars, ainsi que la moitié des ressources en eau et la moitié de la couverture forestière de l’Afrique et 80 millions d’hectares de terres arables ayant la capacité de nourrir l’ensemble du continent.2 En 2022, le cuivre et le cobalt ont été exportés pour un total combiné de 25 milliards de dollars, soit plus d’un tiers du PIB du Congo cette année-là.3 Malgré cette énorme richesse en ressources naturelles, les habitants de la RDC luttent pour survivre. La même année, la Banque mondiale a constaté qu’environ 74,6 % de la population de la RDC vivait avec moins de 2,15 dollars par jour, et qu’un Congolais sur six vivait dans l’extrême pauvreté.4 L’écart entre la richesse nationale du pays et l’extrême pauvreté que vit la majorité est stupéfiant.

La RDC est classée 180e sur 193 pays selon l’Indice de développement humain 2022.5 Cela signifie que la population du Congo est également confrontée à la faim et à un accès insuffisant à des infrastructures de base décentes, des conditions qui sont liées à une longue histoire d’exploitation et à un manque de gouvernance efficace. Les femmes congolaises en particulier vivent des situations encore plus difficiles en raison d’un sexisme endémique, de l’utilisation de la violence basée sur le genre dans les conflits armés et de la pauvre qualité des services sociaux. Par exemple, le taux de mortalité maternelle y est près de trois fois supérieur à la moyenne mondiale.6 Si les femmes participaient pleinement à la vie publique à l’époque précoloniale, elles ont été totalement exclues et opprimées au cours de la période post-coloniale.

Cette situation ne peut être imputée uniquement aux conflits en cours dans le pays, qui ont causé la mort de plus de six millions de personnes depuis 1996.7 Ces conflits, qui impliquent toute une série d’acteurs, sont la conséquence d’une importante inégalité des richesses. Mais sous la violence et la faiblesse institutionnelle de l’appareil d’État se cache une force plus maligne, active dans la région depuis près de deux siècles que nous décrirons dans ce dossier. Cette force a conduit au pillage de la terre et de ses ressources à des fins de profit sans limite. La RDC d’aujourd’hui est hantée par la traite transatlantique des êtres humains (du 15e au 19e siècle), par la colonisation du roi Léopold II (1884-1908) et sa poursuite par l’État belge (1908-1960). Elle est hantée par le sabotage de la souveraineté du pays par l’assassinat de son premier dirigeant démocratiquement élu, Patrice Lumumba (1925-1961), et par la subordination de ses élites aux agendas des grandes sociétés minières multinationales. En d’autres termes, l’écart de richesse s’explique facilement, mais il est tout aussi facile de l’enfouir dans le marasme de siècles de propagande raciste et de décennies de mauvaise gestion des ressources.

Ce dossier démontre que le peuple congolais lutte contre le vol de ses richesses non seulement depuis la formation en 1958 du Mouvement National Congolais (MNC) – qui cherchait à s’affranchir de la Belgique et à contrôler les vastes ressources naturelles du Congo – mais même plus tôt, à travers la résistance de la classe ouvrière entre les années 1930 et 1950. Ce combat n’a pas été facile et n’a pas été couronné de succès. La RDC reste dominée par l’exploitation et l’oppression aux mains d’une puissante oligarchie congolaise et de sociétés multinationales qui opèrent sous l’égide de la première. En outre, le pays souffre, d’une part, des guerres d’agression menées par ses voisins, le Rwanda et l’Ouganda, aidés par des milices supplétives, et, d’autre part, de l’attitude des institutions multilatérales, telles que la Banque mondiale et le FMI, qui imposent des politiques néolibérales comme condition préalable à l’obtention de prêts.8

Plusieurs des éléments les plus importants de l’infrastructure mondiale moderne dépendent des minerais et des métaux extraits en RDC, tels que le coltan, le cobalt, le cuivre, les diamants, l’or, le tungstène et l’uranium. Par exemple, les éléments constitutifs de l’économie mondiale numérisée sont extraits de pays comme la RDC à des coûts très bas. Les milices s’assurent la main-d’œuvre par la force, ce qui se traduit par des salaires faibles ou nuls pour les mineurs et les autres travailleurs dans les zones minières industrielles. En raison de ces conditions de travail, le taux d’exploitation des travailleurs qui produisent l’iPhone – symbole omniprésent du produit final du minerai – est vingt-cinq fois plus élevé que le taux d’exploitation des travailleurs du textile dans l’Angleterre du 19e siècle.9

Le prix des produits numériques est d’autant plus bas que les recettes de l’État congolais sont faibles. Pour prendre l’exemple d’une multinationale qui joue un rôle clé dans l’extraction des ressources de la RDC, Glencore a affiché des bénéfices corrigés du marché de 3,5 milliards de dollars pour 2023 (avant intérêts et impôts).10 C’est la « subvention » des salaires supprimés (en partie facilitée par le travail contraint et forcé) et la baisse des recettes de l’État qui permettent à cette entreprise de réaliser des bénéfices aussi élevés. Sans le sang, la sueur et la misère de la partie congolaise du « milliard d’en bas » et des matières premières qu’elle produit, les entreprises du Nord ne seraient pas en mesure d’engranger des profits aussi élevés.


Les misères d’aujourd’hui trouvent leurs racines dans le colonialisme

En septembre 1876, le roi Léopold II de Belgique a organisé la Conférence géographique de Bruxelles, censée discuter de la misérable traite transatlantique d’êtres humains provenant du continent africain. Le véritable objectif de la conférence était cependant de mettre en place ce qui allait devenir le syndicat financier Comité d’études du Haut-Congo (en 1878, puis l’Association internationale du Congo (AIC) en 1879. L’AIC a engagé le journaliste américain Henry Morton Stanley pour se rendre au Congo et obtenir « une part de ce magnifique gâteau africain » pour Léopold II, comme l’a dit le roi.11 Puis, lors de la conférence de Berlin sur le partage de l’Afrique entre les puissances coloniales (1884-1885), Léopold II a créé l’État indépendant du Congo (EIC). Des siècles de préhistoire du Congo ont disparu lorsque l’EIC a traité les vastes terres arables, 80 fois plus grandes que la Belgique de Léopold, comme des terra nullius (« territoire sans maître ») et a mis en place une économie de plantation brutale.

Leur ancien mode de vie ayant été attaqué, des millions d’Africains du Congo appartenant à un large éventail de groupes ethniques ont enduré un état de violence soutenu, animé par la demande de l’EIC en matière de caoutchouc et d’autres produits de base nécessaires pour alimenter la révolution industrielle. Beaucoup ont eu les mains et les pieds coupés (1 308 mains coupées ont été apportées au commissaire colonial en une seule journée), beaucoup ont été tués par des armes plus avancées (comme la mitrailleuse Maxim) et ont subi des raids systématiques et des incendies de leur village.12 Sous le règne de Léopold, de 1865 à 1909, la Force Publique du roi a créé un tourbillon d’argent, de meurtres et de désordre qui s’est déplacé de la région du Grand Bakongo ou Boko à l’ouest jusqu’au Katanga dans le sud-est. Les quatre grands groupes sociaux qui se trouvaient sur le chemin de ce tourbillon étaient les paysans Kongo et Kuba et les peuples apparentés du Bas-Congo, ainsi que les pasteurs Luba et Lunda et les paysans de subsistance du Congo oriental.13 De 1876 à 1889, les Belges ont tenté de créer au Bas-Congo une colonie basée sur l’extraction de l’arachide et de l’huile de palme. De 1891 à 1895, l’ivoire et le caoutchouc se disputent la première place. De 1896 à 1908, l’extraction du caoutchouc a transformé le Bas-Congo et les parties de la colonie situées au nord et à l’est de Stanley Pool (aujourd’hui Malebo Pool) en un véritable charnier.14 De 1906 aux années 1930, une colonie minière a été imposée aux régions du Kasaï, du Katanga et de l’Ituri. En octobre 1903, à l’apogée du règne violent de Léopold, Bellamy Storer (ambassadeur des États-Unis auprès de l’Empire austro-hongrois et admirateur du roi des Belges) demande au président étasunien Theodore Roosevelt : « Quand l’humanité a-t-elle “répandu l’influence civilisatrice d’une race supérieure” sans se montrer impitoyable ? »15

Bien que le peuple congolais ait finalement été réprimé, il a néanmoins répondu aux incursions coloniales par une résistance collective généralisée. De 1900 à 1905, des groupes locaux ont lancé des attaques contre les stations et les plantations coloniales et se sont emparés de Luebo, la capitale de la région du Kasaï, riche en caoutchouc, aux mains des forces coloniales.16 En 1915, un mouvement spirituel populaire dirigé par Maria N’koi a combiné la médecine traditionnelle et le soulèvement armé pour s’opposer à la taxation coloniale et refuser le travail forcé dans le sud du Congo.17 Pour sa rébellion, N’koi a été capturée et exilée par les autorités belges. Les Africains de l’Est du Congo ont été contraints de s’enfoncer dans les montagnes et les forêts denses ou de traverser les lacs Albert et Edward (aujourd’hui connus localement sous les noms de Mwitanzige et Rutanzige) pour rejoindre l’Ouganda et le Rwanda.18

Les efforts considérables déployés pour créer des sociétés minières et forcer les travailleurs africains à extraire les ressources souterraines convoitées telles que le charbon, le cobalt, les diamants, l’or, le fer, les opales, le manganèse, le platine, l’étain et l’uranium sont devenus un élément central de l’exploitation au Congo. Parmi ces efforts, ceux de l’Union Minière du Haut-Katanga (connue aujourd’hui sous le nom d’Umicore) ont été les plus importants et les plus lucratifs.19 La compagnie minière a façonné la main-d’œuvre à partir d’une vaste réserve de recrues africaines potentielles, mais elle craignait fortement que celles-ci ne deviennent une classe ouvrière revendiquant des salaires décents et un pouvoir de décision sur le lieu de travail. Malgré cette crainte et le recours à des niveaux de violence quasi génocidaires pour empêcher les travailleurs de devenir une force politique, l’entreprise n’a pas réussi à endiguer la croissance d’une classe ouvrière africaine.20

La violence a également été employée par différentes branches de l’État, telles que l’agence de recrutement parapublique Bourse du Travail du Katanga et l’armée coloniale Force Publique, ainsi que par des agences de recrutement privées. Ces institutions coloniales travaillaient avec les chefs locaux pour exercer leur pouvoir, et si les chefs résistaient, ils étaient renversés, même si cela n’était pas toujours facile.21 Ce mécanisme de coercition a été renforcé par une idéologie de supériorité raciale, que les Belges ont utilisée pour justifier l’usage de la force et empêcher les Africains d’accéder aux institutions de l’État ou au pouvoir d’État proprement dit. Au début de la domination belge, presque tous les Européens croyaient sincèrement au mythe de la sauvagerie africaine et imposaient sans pitié leur version de l’ordre politique aux populations indigènes. Le racisme colonial est la genèse d’une illusion, mais qui a puissamment influencé le rythme de l’occupation coloniale.

La lutte du peuple congolais pour la souveraineté et la dignité

L’occupation allemande de la Belgique (1940-1945) a fait voler en éclats l’idée que l’État colonial belge (communément appelé Bula Matadi ou « briseur de pierres ») était invincible. En 1941, les travailleurs africains des mines d’étain de Kikole (province du Katanga) se sont mis en grève et ont parlé de réquisitionner des Jeeps et de se joindre aux Africains d’autres parties du continent dans leur lutte. « Les Blancs ont été vaincus en Europe par les Noirs du Kenya et d’Amérique. Pourquoi ne pourrions-nous pas les vaincre ici aussi ? », a déclaré un leader de la grève. « Nous avons le droit de manger des œufs et de posséder des automobiles, tout comme les Blancs. Nous allons entrer dans ce magasin et nous répartir le stock. Il nous appartient de toute façon, puisque l’Union Minière a acheté ces biens avec notre travail.22 » La grève s’est étendue à tout le Katanga (Haut-Katanga aujourd’hui), où l’exploitation minière était la plus concentrée, grâce à la proximité et au soutien total des familles paysannes des travailleurs. Cette vague de grèves s’est étendue aux soldats, qui se sont mutinés contre la Force Publique en 1944, puisant leurs racines dans les luttes ouvrières et paysannes, des usines d’Elisabethville et de Jadotville (aujourd’hui Lubumbashi et Likasi) au sud jusqu’aux mines d’étain au nord.23

Jardy Ndombasi (DRC), Soulèvement populaire et souveraineté, 70x100cm, technique mixte, 2024.

Le gouvernement colonial a accéléré cette vague de résistance en imposant à la paysannerie des objectifs de productivité accrue pour répondre aux exigences de la guerre, tout simplement irréalisables dans ces circonstances. Les rapports gouvernementaux font état de pousses de riz pourrissant sur des terres inondées et de champs abandonnés dont le sol avait déjà été labouré en vue de la plantation.24 L’insuffisance de la production de cultures commerciales a été encore aggravée par le fait que la main-d’œuvre dans les zones rurales a diminué d’au moins 20 %, la génération des années 1930 et 1940 ayant émigré à la recherche d’un emploi, davantage poussée par la nécessité économique et la survie pure et simple que par le désir de devenir des cultivateurs autosuffisants.25 Tout cela a mis fin à l’agriculture paysanne indépendante, dont la disparition a été célébrée par les grandes entreprises, convaincues de pouvoir enfin assumer le coût de la reproduction de la main-d’œuvre industrielle.

Avec la destruction des communautés paysannes Luba, Lunda et Chokwe, des milliers de personnes ont été chassées des terres communales et dirigées vers les chantiers occidentaux de la compagnie minière. Des aristocrates lunda avides et des paysans luba et chokwe aisés, auxquels le gouvernement avait conféré des titres de chef, se sont emparés des terres abandonnées en revendiquant des liens avec les Lunda, les Chokwe ou d’autres ethnies des ouvriers qui travaillaient pour eux.26 Les futurs politiciens congolais qui ont collaboré avec les impérialistes – comme Moïse Tshombé (chef de l’État sécessionniste du Katanga) et Godefroid Munongo (qui a participé au complot visant à assassiner et à supplanter Lumumba) – sont les descendants de ceux qui ont poussé les paysans à cultiver des produits de rente, tels que le coton et le sésame, qui sont devenus le signe avant-coureur de la dépossession et de la famine.

Même face à cette sombre réalité, les prolétariats agricoles et industriels n’ont pas été découragés par la répression de la vague de grèves et de mutineries. Au lieu de cela, la frustration liée à leurs demandes non satisfaites a alimenté un courant de mécontentement qui a gagné l’ensemble de la population congolaise au cours des dernières années de la Seconde Guerre mondiale. L’État colonial belge a perdu le contrôle des campagnes en 1957, et les soulèvements urbains massifs du 4 janvier 1959 ont souligné la perte d’influence de la Belgique sur la classe ouvrière urbaine.27

En décembre 1958, le Premier ministre ghanéen Kwame Nkrumah a accueilli à Accra la Conférence panafricaine des peuples, réunissant les dirigeants et les principaux militants des mouvements nationalistes anticoloniaux de tout le continent pour discuter des stratégies visant à éjecter les puissances coloniales et à unifier l’Afrique. Parmi eux figuraient Amílcar Cabral, Frantz Fanon, Gamal Nasser, Sékou Touré et, représentant le Congo, Gaston Diomi, Patrice Lumumba et Joseph Ngalula. Les représentants congolais étaient des dirigeants du Mouvement national congolais (MNC), fondé la même année pour lutter pour l’indépendance vis-à-vis de la Belgique et pour un système de développement économique dirigé par l’État et fondé sur un engagement envers tous les peuples du Congo (et pas seulement un groupe ethnique). Pour le Congo, cette conférence a marqué le début de l’internationalisation de la lutte qui se développait dans les villages, les usines et les villes minières. Comme l’a déclaré Lumumba lors de la conférence :

Notre mouvement a pour but fondamental la libération du peuple congolais du régime colonialiste et son accession à l’indépendance. […] nous avons la même conscience, la même âme qui baigne jour et nuit dans l’angoisse, les mêmes soucis de faire de ce continent africain un continent libre, heureux, dégagé de l’inquiétude, de la peur et de toute domination colonialiste.28

Ces réseaux panafricains sont devenus une source importante de solidarité et de collaboration. Par exemple, c’est grâce à ces liens qu’en 1960, le leader du Parti solidaire africain (PSA) Antoine Gizenga (premier vice-premier ministre sous Lumumba) a pu rencontrer Andrée Blouin, originaire de la République centrafricaine, leader panafricaine qui, aux côtés de Sékou Touré, a travaillé avec le Parti démocratique de Guinée et a joué un rôle clé dans l’organisation des femmes en Guinée. Gizenga et Lumumba ont envoyé Andrée Blouin en campagne pour mobiliser les femmes et, en l’espace d’un mois, elle a fait adhérer 45 000 membres au Mouvement Féminin de Solidarité Africaine des régions de l’ouest et du centre du Congo. Grâce à ces efforts, les femmes congolaises, qui avaient déjà commencé à s’auto-organiser dans des associations sociales et économiques urbaines au cours des années 1930, ont joué un rôle encore plus important dans le mouvement de décolonisation de la région et du MNC.29

Lumumba et le MNC ont exprimé les aspirations des paysans du Pendé qui se sont soulevés en 1931, des mineurs du Katanga qui se sont mis en grève en 1941 et des dockers qui ont fait grève en 1945, ainsi que la frustration de la petite bourgeoisie à l’égard de l’État colonial. Les dirigeants évolués du MNC ont radicalisé leur propre politique en parlant d’émancipation et d’indépendance immédiate, faisant ainsi écho à d’autres mouvements de décolonisation en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

La reconquête du Congo

Le 30 juin 1960, le gouvernement belge est contraint de concéder l’indépendance au Congo. La province du Katanga, riche en minerais, est l’exception qui confirme la règle, dans la mesure où le pouvoir belge s’exprime à travers le sécessionniste Moïse Tshombé et son plus sinistre ministre de l’Intérieur Godefroid Munongo. Au Katanga, le véritable pouvoir économique et civil continue de résider dans l’Union Minière du Haut-Katanga et ses forces de sécurité, ces dernières faisant office de corps d’officiers pour les forces militaires de l’État indépendant du Katanga.30 Lumumba a tenté de mettre fin à cette mascarade lors de son premier discours en tant que premier ministre, qu’il a commencé en énumérant les 80 années d’abus que le peuple congolais avait endurées sous la domination coloniale belge. La fin du discours de Lumumba, prononcé en présence du roi des Belges Baudouin Ier, a donné des frissons à la foule et aux Congolais qui l’écoutaient à la radio. « Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. […] Nous [le peuple congolais] allons établir, ensemble, la justice sociale, et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail », a déclaré Lumumba. « Nous ne sommes plus vos singes. »31

Les gouvernements de Gaston Eyskens (Belgique) et de Dwight D. Eisenhower (États-Unis) se sont rejoints dans leur détermination à éliminer Lumumba avant qu’il ne puisse consolider un processus viable de recherche de la dignité et de la souveraineté pour le Congo.32 Les deux pays dépendaient notamment des matières premières du Congo, comme l’uranium des mines de Shinkolobwe, que les États-Unis ont utilisé dans les bombes atomiques qu’ils ont lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 et qu’ils considéraient comme un atout stratégique.33

Le 17 janvier 1961, moins de six mois après avoir été nommé premier ministre de la RDC, Lumumba est assassiné au Katanga et le processus politique qu’il dirigeait est démobilisé. Les puissances occidentales, en particulier les États-Unis, ont considéré que les quelque cent mille vies congolaises perdues dans les conflits qui ont suivi de 1961 à 1967 et la dictature sanguinaire du gouvernement fantoche de Mobutu Sese Seko de 1965 à 1997 n’étaient qu’un petit prix à payer dans le cadre de la guerre froide, où les matières premières stratégiques du Congo donnaient aux puissances de l’OTAN un avantage décisif sur l’Union soviétique.34

Néanmoins, les personnes qui ont payé ce « prix » ont opposé une résistance généralisée, qui s’est traduite par de nouvelles effusions de sang. Par exemple, lors des soulèvements contre la dictature de Mobutu dans les années 1960, menés par Pierre Mulele, les rebelles se sont emparés de villes industrielles comme Kolwezi et ont ensuite invité les travailleurs à former des tribunaux et à identifier les responsables et les contremaîtres qui les avaient brutalisés. Parfois, des exécutions sommaires suivaient les décisions des tribunaux.35 Lorsque les forces de Mobutu ont repris les villes industrielles, souvent avec l’aide de mercenaires blancs venus d’Europe et des États-Unis, les habitants et les travailleurs industriels qui s’étaient rangés du côté des rebelles ont été massacrés en masse, ainsi que leurs familles.36 Seuls ceux qui avaient fui avant l’arrivée des hordes de Mobutu ont échappé au massacre.

Pendant la dernière décennie du règne de Mobutu, période au cours de laquelle la classe ouvrière industrielle mondiale s’est développée, l’intervention militaire et l’expansion politique des pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda, ont plongé la région des Grands Lacs dans la guerre, favorisant le pillage des ressources par les sociétés transnationales. Le niveau de délabrement de l’État sous Mobutu et les migrations provoquées par le génocide rwandais de 1994 ont exacerbé le pillage effréné des richesses du Congo, ce qui a alimenté de violents conflits.37

La tentative des Congolais d’établir la souveraineté de leur nouvel État et de lutter pour leur dignité en transformant la société coloniale qui a façonné leur vie a été contrecarrée par la reconquête de l’Occident. Cette structure néocoloniale est restée en place pendant la dictature de Mobutu Sese Seko (1965-1997), puis sous les gouvernements post-dictatoriaux – malgré leurs orientations politiques différentes – de Laurent-Désiré Kabila (1997-2001), Joseph Kabila (2001-2019) et Félix Tshisekedi (de 2019 à aujourd’hui). Malgré les noms des partis politiques des trois derniers présidents congolais – l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo/Zaïre, le Parti populaire pour la reconstruction et la démocratie et l’Union pour la démocratie et le progrès social – la RDC n’a pas connu de véritable démocratie, de reconstruction ou de progrès social.

Un véritable enfer

En 2018, la RDC produisait 71 % du cobalt utilisé dans les téléphones portables, les ordinateurs et les voitures électriques du monde entier.38 Il y a environ 6,5 g de cobalt dans chaque téléphone portable, 1,5 kilogramme dans chaque ordinateur et 13 kilogrammes dans chaque batterie de voiture électrique. Comme de plus en plus d’appareils mécaniques sont alimentés par des batteries électriques, des mixeurs de cuisine aux souffleuses à neige, le monde va devenir de plus en plus dépendant du cobalt et de la main-d’œuvre congolaise. Étant donné que les batteries électriques qui contiennent plus de cobalt que de lithium ont moins tendance à exploser ou à s’enflammer, et que les véhicules électriques à batterie sont commercialisés comme une alternative « verte », les multinationales du secteur considèrent de plus en plus le cobalt comme une ressource stratégique permettant d’accroître les bénéfices futurs.

Cependant, ce minerai – et l’alternative « verte » qu’il est souvent censé représenter – est teinté de la sueur et du sang de près d’un demi-million d’hommes, de femmes et d’enfants congolais qui l’extraient. Qu’ils soient employés directement par des entreprises ou des mineurs « artisanaux », ils travaillent dans des mines à ciel ouvert et des puits dangereux d’une profondeur d’au moins 20 mètres, très exposés aux éboulements, aux glissements de terrain et à la perte soudaine d’oxygène causée par le feu que les travailleurs utilisent pour chauffer le minerai. La plupart des employés directs sont pourvus de quelques équipements et machines de sécurité, bien qu’insuffisants, tandis que la plupart des mineurs artisanaux ne disposent que de la force de leurs mains pour extraire ce métal précieux.39

Bien que le travail des mineurs artisanaux fasse partie intégrante de la production des multinationales, ces dernières les dédommagent à peine pour leur contribution. Pour prendre un exemple parmi tant d’autres, au cours de la dernière décennie, Glencore les a encouragés à travailler sur ses concessions louées afin d’augmenter sa production de cobalt. Au cours de cette période, le prix payé aux mineurs s’est effondré, passant de 40 dollars à 13,50 dollars la livre.40 Le salaire réel de tous les mineurs de cobalt, qu’ils travaillent de manière indépendante ou qu’ils soient salariés d’une entreprise, n’est pas beaucoup plus élevé que le salaire du milliard des travailleurs les plus mal payés, qui est de 1 ou 2 dollars par jour.

Monsembula Nzaaba Richard or ‘Monzari’ (DRC), Aurore Africaine, 2024.

Selon les estimations de l’UNICEF pour 2014, 40 000 de ces mineurs artisanaux sont des enfants âgés de huit ans à peine, bien que les chiffres du gouvernement congolais et des sociétés minières suggèrent que ce nombre ne reflète pas du tout la réalité.41 Ces enfants n’ont guère d’autre choix que de travailler, car leurs parents n’ont pas d’emploi formel et n’ont souvent pas les moyens d’acheter de la nourriture ou de payer les frais de scolarité.42 Avec les femmes mineuses, ils constituent le segment le plus vulnérable de la main-d’œuvre et courent un plus grand risque d’être mutilés ou tués. En outre, de nombreux enfants qui travaillent dans les mines boivent et fument beaucoup et ne sont payés que pour de la nourriture et un endroit où dormir. Yanick Kalumbu Tshiwengu, qui a commencé à travailler dans les mines à l’âge de 11 ans, raconte : « C’était un véritable enfer. Nous avons vu des choses qu’aucun enfant ne devrait voir. Il y avait une culture du viol et de la violence. Les filles étaient souvent victimes de viols, et nous autres, enfants, ne pouvions rien faire pour l’empêcher. Des vies ont parfois été perdues pour quelques francs. »43

Une fois que les mineurs artisanaux ont ramené le cobalt à la surface, le minerai extrait doit être lavé, concassé, trié et mis en sacs de 25 ou 50 kilogrammes, un processus connu sous le nom de droumage, qui est généralement effectué par les femmes et les enfants. Le plus souvent, ils travaillent debout dans l’eau sale du lac Malo, près de Kolwezi, qui leur arrive à la taille. Les femmes enceintes qui pratiquent le droumage absorbent souvent des toxines qui provoquent chez leurs enfants des handicaps ou des malformations à la naissance.44 En outre, une exposition continue à la poussière de cobalt peut entraîner une maladie pulmonaire due aux métaux durs, potentiellement mortelle, et l’inhalation de particules de cobalt pendant plusieurs heures par jour peut provoquer un essoufflement, une diminution de la fonction pulmonaire, de l’asthme et une dermatite chronique.

Entre le pillage des multinationales et les investissements chinois

Moins d’une décennie après la nationalisation par le gouvernement congolais de tous les droits miniers et minéraux (en 1966), puis par l’Union Minière (en 1967), les pays du Sud ont subi la pression de la finance internationale pour privatiser leurs secteurs miniers nationalisés, à mesure que le néolibéralisme se répandait dans le monde entier au cours des années 1970. En RDC, si les pressions du FMI et de la Banque mondiale ont conduit à un début de privatisation dans les années 1980, ce n’est que plus tard, avec le code minier de 2002, que cette tendance a commencé à dévaster l’économie, en grande partie à cause des troubles politiques et de la période de guerre qui ont marqué le pays de 1996 à 2003. La faiblesse de l’État due à cette guerre, l’insensibilité des nouveaux dirigeants politiques à Kinshasa et les conseils de la Banque mondiale ont poussé la RDC à proposer des accords avantageux pour les multinationales minières au détriment de la population.

En 2002, un nouveau code minier en RDC a permis aux entreprises étrangères – toutes originaires des États-Unis et d’Europe – de bénéficier d’une fiscalité favorable, d’incitations à l’exploration, d’une porte ouverte aux profits des expatriés et du droit de contourner les réglementations en matière de travail et d’environnement. Le code interdisait toute modification pendant 10 ans et contenait une clause selon laquelle toute modification du régime fiscal ne pourrait pas entrer en vigueur avant 2022. La commission Lutundula de 2005 a ensuite révélé que le président de l’époque, Joseph Kabila, et d’autres fonctionnaires s’étaient secrètement entendus avec des entreprises pour obtenir de petits gains personnels, dérisoires face aux avantages massifs accordés aux entreprises étrangères.45

Lors d’une réunion de la Banque africaine de développement en décembre 2008, président du Botswana de l’époque, Festus Mogae, a déclaré que les exonérations d’impôts et de redevances accordées aux multinationales minières empêchaient les États africains de conserver une part équitable des bénéfices tirés de l’extraction des ressources, raison pour laquelle, a-t-il poursuivi, « il est nécessaire de renégocier certaines d’entre elles ».46 En 2011, la RDC a tenté de réviser le code minier, mais cette tentative n’a apporté que des avantages supplémentaires aux entreprises étrangères.

L’entrée de l’État chinois et des entreprises privées chinoises en Afrique au cours des deux dernières décennies a créé une concurrence avec les pays du Nord et leurs sociétés minières. C’était la première fois que ces multinationales étaient confrontées à une concurrence directe, ce qui a permis au gouvernement congolais de modifier le code minier en 2018 dans des conditions plus avantageuses. Ce nouveau code a supprimé la « clause de stabilité » qui garantissait aux sociétés minières une protection de 10 ans, a augmenté les taux de redevance de l’État congolais pour les métaux non ferreux et les métaux de base (tels que le cobalt et le cuivre) de 2 % à 3,5 %, et a permis d’augmenter les taux de redevance à 10 % pour les « substances stratégiques » telles que le coltan et le lithium.47 En outre, l’État chinois est entré sur le marché africain avec un programme de développement très différent des campagnes de pression menées par les gouvernements du Nord, comme nous le verrons.

Les entreprises chinoises, aidées par les lignes de crédit des banques chinoises, ont commencé à acheter d’importantes exploitations de cobalt, prenant finalement le contrôle de 15 des 17 complexes miniers de la RDC. Dans le débat sur l’extractivisme, le Nord, soucieux de faire avancer son propre agenda, a fait une fixation sur le rôle de la Chine dans la région en tant que premier consommateur mondial de cobalt, qu’elle utilise à près de 80 % dans son industrie des batteries rechargeables.48 Ce que l’on oublie souvent de dire, c’est qu’en tant que plus grand pays manufacturier du monde, la Chine utilise les minerais et les métaux congolais pour produire des biens qui sont consommés dans le monde entier, y compris en RDC et dans les pays du Nord.

L’intérêt de la Chine est donc de maintenir la transformation des minerais et des métaux en RDC et de construire une base industrielle pour le pays. Il s’agit d’une politique qui s’écarte de l’agenda du FMI pour la RDC. Furieux de l’approfondissement des liens entre la RDC et la Chine, le gouvernement étasunien a usé de son influence sur le FMI pour saboter la tentative de la RDC de renégocier un accord avec la Sicomines, une coentreprise dont les principaux actionnaires sont China Railway Group et Power Construction Corporation of China, ou PowerChina, ainsi que Zhejiang Huayou Cobalt (avec une participation de 1 %) et la société minière nationale de la RDC, la Gécamines (avec une participation de 32 %).49

Peu après son entrée en fonction en janvier 2019, le président de la RDC, Félix Tshisekedi, a indiqué la nécessité de renégocier un accord entre la RDC et la Chine datant de 2008, qui prévoyait l’affectation de 6 milliards de dollars provenant de la Sicomines au financement de projets d’infrastructure locaux. Pourquoi Félix Tshisekedi tenterait-il de mettre en péril un financement d’infrastructure de 6 milliards de dollars ? Parce que les bailleurs de fonds occidentaux et le gouvernement étasunien s’en servaient pour renforcer leur sabotage de l’économie de la RDC et punir le pays pour sa proximité croissante avec la Chine. Juste après la signature de l’accord de 2008, les bailleurs de fonds occidentaux, qui détenaient la part du lion de la dette extérieure de la RDC, ont retenu 11 milliards de dollars au titre de l’allègement de la dette de la RDC.50 L’ambassadeur de Chine en RDC de l’époque, Wu Zexian, a critiqué cet appel à la renégociation en le qualifiant de « chantage ».51 Lorsque la RDC a refusé d’accepter la demande des bailleurs de fonds, le FMI – soutenant ceux-ci – a déclaré que l’accord avec la Sicomines devait être renégocié avant de pouvoir discuter d’un nouvel allègement de la dette. La secrétaire d’État américaine de l’époque, Hillary Clinton, s’est rendue à Kinshasa pour discuter de la situation avec le gouvernement du président Joseph Kabila et, peu après, l’accord a été modifié pour n’accepter que la moitié du financement de la Sicomines.52 La banque chinoise Exim, principal bailleur de fonds de l’opération, s’est retirée en raison de désaccords avec les conditions imposées par le FMI, ce qui a privé la Sicomines d’un accord de financement stable à un moment où aucune opération minière n’avait commencé et où, par conséquent, aucun revenu n’était généré. C’est en partie pour cette raison que les projets ont été bloqués. Depuis l’amendement, moins d’un tiers de l’allocation révisée de 3 milliards de dollars pour les infrastructures, influencée par l’accord du FMI de 2009, a été versé.

Sachant que l’accord restait sur la table, le président Tshisekedi a rouvert le dialogue avec la Chine en 2019. Le 20 janvier 2024, la RDC a finalisé la renégociation de son contrat de minerais contre infrastructures avec la Chine, qui a fourni un financement de 7 milliards de dollars. L’accord est issu d’une coentreprise d’exploitation de cuivre et de cobalt entre la Gécamines (société minière publique de la RDC) et la Sicomines. Selon Bloomberg, dans le cadre de l’accord, la Gécamines recevra une redevance de 1,2 % sur les recettes de la Sicomines et le droit de commercialiser 32 % de sa production.53 En outre, l’accord renégocié en 2024 a mis à jour le financement afin de mettre l’accent principalement sur la construction de routes nationales. Cela est essentiel non seulement pour le fonctionnement du secteur minier, mais aussi pour le bien-être de la population congolaise, car la RDC a moins de routes pavées praticables que tout autre pays de sa taille en Afrique (à titre de comparaison, l’Arabie saoudite, dont la superficie est à peu près la même mais qui est habitée par moins de la moitié de la population de la RDC, a vingt fois plus de routes pavées). L’accord garantit également à la RDC une participation de 40 % dans la centrale hydroélectrique de Busanga, un projet conjoint entre les deux pays qui a été construit par des entreprises chinoises.54

Menacé par les renégociations, le gouvernement étasunien est intervenu pour les compromettre. Selon Africa Intelligence, les États-Unis ont lancé un programme qui viserait à soutenir les efforts de lutte contre la corruption et à réformer le droit minier en RDC en déployant une équipe d’experts au bureau du président de la RDC et dans les ministères concernés au début de l’année 2020.55 En outre, dans le cadre d’un effort plus large visant à garantir l’accès à l’allègement de la dette auprès des donateurs occidentaux en « améliorant » la gouvernance, l’administration Tshisekedi a passé un contrat avec le cabinet d’avocats américain Baker McKenzie fin 2019 et a prévu d’engager des experts juridiques américains pour réaliser des audits anticorruption, qui seraient soutenus financièrement par les départements d’État et du Trésor américains (cela n’a pas été déclaré de manière transparente, la seule déclaration publique étant que ces audits seraient financés par des « tierces parties »).56 Les consultants se sont concentrés sur la Sicomines et ont ignoré les problèmes plus généraux de l’industrie minière.

Lorsque la renégociation de la RDC a été annoncée pour 2024, les États-Unis, mécontents du résultat, ont accéléré les discussions autour du projet du corridor de Lobito, une initiative d’infrastructure menée par les États-Unis et l’Union européenne qui s’étend sur la RDC, l’Angola et la Zambie et qui vise à faciliter le transport des minerais de la région vers les marchés commerciaux mondiaux via le port angolais de Lobito.57 Ce projet, lui aussi, n’est pas conçu pour bénéficier à la population de la RDC, mais pour contester le rôle du capital chinois en RDC et assurer la longévité des entreprises du Nord dans le secteur minier du pays. Aucune des récentes « préoccupations » du Nord concernant le bien-être du peuple congolais n’a abordé son propre rôle dans l’alimentation de la violence pour les ressources dans la région des Grands Lacs africains. Comme l’a dit Amos Hochstein, conseiller principal de Joe Biden pour l’énergie et l’investissement, « un véhicule électrique, c’est avant tout une batterie, et ce qu’il y a dans la batterie, c’est l’Afrique. Il n’y a pas de temps à perdre. Nous avons été absents de la scène pendant trop longtemps ».58 En d’autres termes, le corridor, ainsi que d’autres projets tels que le Partenariat pour l’infrastructure et l’investissement mondiaux initié par les États-Unis (une tentative de contester l’initiative de la Nouvelle route de la soie menée par la Chine), font partie de la stratégie géopolitique américaine visant à contrer la Chine. Avec l’abandon des combustibles fossiles au profit de l’énergie éolienne, solaire et électrique, le Congo va continuer à être au centre des discussions.

Il est intéressant de noter que c’est au moment où les entreprises chinoises ont commencé à supplanter les industries minières du Nord et où les investissements chinois ont commencé à construire de nouvelles infrastructures qu’une vague d’intérêt s’est développée dans le Nord au sujet de l’exploitation des travailleurs de la RDC. Un intérêt qui ignore les graves violations commises par les entreprises du Nord et qui feint de se préoccuper du bien-être du peuple congolais afin de servir des intérêts géopolitiques. Lorsque la société privée chinoise CMOC (China Molybdenum Company Limited), qui produit des minerais essentiels aux technologies vertes, a racheté la mine de Tenke Fungurume à la société minière étasunienne Freeport-McMoRan en 2016, l’appareil d’État étasunien a craint que les Chinois ne contrôlent tous les éléments clés des « technologies vertes ».59

Monsembula Nzaaba Richard or ‘Monzari’ (DRC), Le peuple a gagné, 2024.
Photo de référence (au dos) : Patrice Lumumba reçoit un vote de confiance de la Chambre des représentants congolaise le 24 juin 1960, devenant ainsi le premier Premier ministre du pays.
Source : Congopresse via Wikimedia.

Face à leur impuissance à contester l’achat de la Chine, les États-Unis ont agi dans deux directions : délégitimer les interventions de la Chine en Afrique en se plaignant de l’exploitation chinoise du travail des enfants et exercer une pression politique sur les gouvernements africains pour qu’ils rompent leurs liens avec la Chine.60 Cela montre que les États-Unis et leurs alliés s’attachent à garantir leurs intérêts économiques et géopolitiques en ravivant les tactiques de la guerre froide.

L’intervention des États-Unis sur le continent africain pour faire avancer leur propre projet et maintenir leur hégémonie est également illustrée par la teneur du sommet des dirigeants américano-africains de décembre 2022, au cours duquel les gouvernements de la RDC et de la Zambie ont signé un accord avec les États-Unis pour développer une chaîne de valeur de véhicules électriques dans leurs pays, de l’exploitation minière à la chaîne d’assemblage.61 Toutefois, il convient de noter que les deux pays africains ont déjà signé un accord entre eux pour établir une chaîne de valeur pour la fabrication de batteries électriques en avril 2022.62 Ainsi, le nouvel accord, annoncé en grande pompe, concernait moins la coordination entre la RDC et la Zambie ou les besoins des populations africaines que la tentative de bloquer la Chine hors du continent africain et de garantir le flux de ressources sous le contrôle des firmes du Nord.

Le Congo n’est pas à vendre

En juin 2005, la Commission Lutundula, dirigée par le parlementaire congolais Christophe Lutundula, a rendu compte de son enquête sur les contrats miniers et commerciaux signés en RDC entre 1996 et 2003, une période marquée par un conflit intense découlant de la deuxième guerre du Congo (1998-2003).63 La commission a constaté que de nombreux contrats étaient illégaux ou ne favorisaient pas le développement du pays et a demandé instamment la résiliation ou la renégociation de 16 d’entre eux ainsi que des enquêtes complémentaires sur 28 entreprises et 17 personnes pour des violations de la loi. Des personnalités politiques de haut rang et des dirigeants d’entreprise ont été mis en cause dans les conclusions de l’enquête. Bien que le rapport propose un moratoire immédiat sur les nouveaux contrats et demande des pouvoirs d’enquête étendus, l’État a signé de nouveaux accords miniers avec un contrôle minimal.

En 2017, la RDC a mis en place l’Autorité de régulation de la sous-traitance dans le secteur privé (ARSP) afin de respecter les dispositions du code minier de 2002. L’émergence de l’ARSP est un signe de la tentative de la RDC de prendre le contrôle des minéraux et des métaux dans le pays et de mettre un terme au pillage de ses richesses qui dure depuis longtemps. En 2023, l’ARSP (qui suit désormais le code minier de 2018) a sanctionné plusieurs entreprises, dont Bolloré, Deloitte, G4S, Havas et Huawei, et a ouvert des enquêtes sur Eurasian Resources Group, Glencore, Ivanhoe, Kibali (Barrick Gold) et Primera pour avoir enfreint les lois sur la sous-traitance.64 Le 22 février 2024, l’ARSP a poursuivi trois sous-traitants chinois (CRSN, Synohydro et Bangde Construction) pour avoir transféré des paiements à l’étranger, ce qui les rend inéligibles pour opérer en RDC (même s’ils continueront à travailler jusqu’à ce que des entreprises locales puissent les remplacer).65

Le directeur général de l’ARSP, Miguel Kashal Katemb, un homme d’affaires chevronné qui a travaillé dans plusieurs pays africains, a fait valoir que ces entreprises sanctionnées ne remplissaient pas les critères d’éligibilité et ne contribuaient pas de manière adéquate aux recettes fiscales du pays.66 Ces entreprises devraient être remplacées par des entreprises congolaises, qui conserveraient les bénéfices sur place, créeraient de nouvelles possibilités d’emploi et pourraient même entamer un processus d’établissement de la souveraineté nationale en matière de ressources. Ces politiques constitueraient un progrès, même si les élites de la RDC en seraient les plus grands bénéficiaires compte tenu des hiérarchies sociales dans le pays.67

Ce type de politique de classe, où certaines actions semblent bénéfiques pour le pays mais enrichissent principalement un réseau sophistiqué de proches du président, est très répandu en RDC. Par exemple, bien que le pays ait signé un accord en 2022 avec le milliardaire israélien sanctionné et ancien magnat de l’exploitation minière Dan Gertler pour récupérer des actifs miniers et pétroliers congolais d’une valeur de plus de 2 milliards de dollars qui appartenaient à sa société, le groupe Ventura, le manque de transparence sur les détails de l’accord a suscité des inquiétudes quant à l’éventualité d’un nouveau cycle de corruption.68 Les réseaux familiaux de l’élite politique de la RDC continuent d’agir comme des complices des entreprises multinationales, poursuivant des activités transactionnelles qui les favorisent au lieu de renforcer les capacités productives du pays en vue de sa modernisation.69 Un exemple notable de cette dynamique se déroule à la Sicomines, où le fils du président, Anthony Tshisekedi, a été nommé au conseil d’administration de la société, bien qu’il n’ait pas d’expérience dans le domaine minier.70

Ce que veut le peuple congolais

Aujourd’hui, la lutte du peuple congolais est centrée sur l’établissement de la souveraineté sur son territoire et la garantie de la dignité humaine. Cette lutte pour la libération ne peut être menée uniquement au niveau national, étant donné que les forces qui maintiennent les Congolais en esclavage opèrent au niveau mondial. À l’ère du panafricanisme renouvelé qui transforme l’Afrique de l’Ouest, le rappel de Frantz Fanon dans Pour la révolution africaine, selon lequel « le sort de chacun d’entre nous est en jeu au Congo », résonne profondément.71 Notre dossier s’achève sur les paroles de jeunes activistes congolais qui ont identifié huit catégories clés pour construire leur chemin vers la liberté.

La terre Les terres congolaises doivent être protégées et utilisées dans l’intérêt supérieur du peuple congolais. La garantie des moyens de subsistance, de la souveraineté alimentaire et de la sécurité humaine des Congolais doit être une priorité plus importante que l’extractivisme. La démilitarisation des terres est essentielle pour mettre fin à la violence généralisée et aux déplacements de populations. Pour ce faire, la vision capitaliste de la terre en tant que marchandise à vendre doit d’abord être déconstruite et remplacée par l’accent mis sur la valeur ancestrale de la terre, qui est au centre du bien-être de tous ses habitants.

Développer l’autonomie économique Les ressources congolaises doivent être contrôlées par le peuple congolais dans le but de renforcer la société et de résister à la pression des institutions financières internationales. Les bénéfices tirés des richesses naturelles du pays doivent être réinvestis pour développer les industries manufacturières locales et encourager l’autonomie nationale et l’autosuffisance dans des domaines tels que l’agro-industrie et la technologie. Nous devons planifier avec audace des projets économiques à plus long terme et de plus grande envergure, susceptibles d’entraîner une transformation à grande échelle au profit du pays.

La société Commençons à réinventer les relations sociales en proposant des solutions pour reconstruire le contrat social qui nous lie. Nous devons réintroduire une culture de respect des droits de l’homme en défendant les principes traditionnels d’égalité de l’ubuntu.

La justice d’État La gouvernance équitable doit être promue au sein des institutions nationales telles que la présidence, l’assemblée nationale et les tribunaux. Les dirigeants doivent appliquer la loi de manière équitable, conformément à la constitution et aux attentes légitimes de la population.

La dignité Nous devons nous réapproprier et guérir nos cœurs et nos esprits, nous organiser de manière responsable et faire preuve d’abnégation pour faire avancer les objectifs de la communauté. Notre mouvement doit améliorer notre confiance en notre capacité, en tant que peuple congolais – en particulier la jeunesse congolaise – à changer la RDC dans le bon sens.

La pensée critique Il est important de développer notre intelligence collective afin de répondre aux défis auxquels nous sommes confrontés avec des idées claires. Notre système éducatif doit enseigner des systèmes de connaissances complets fondés sur la pensée scientifique, qui incluent les contributions précieuses des sociétés africaines d’hier et d’aujourd’hui.

La production et la diffusion de la culture patriotique congolaise. Nous devons illustrer la vision du Congo et du monde dans lequel nous voulons vivre à travers les arts, la culture, le sport et toutes les activités dans lesquelles nous nous engageons, qui doivent être disponibles dans nos langues locales. Grâce à un leadership collectif, nous devons développer des valeurs communes basées sur une prise de décision inclusive afin de réformer notre culture.

Organiser des collectifs de citoyens Le code de conduite que nous créons doit être mis en œuvre au Congo et dans les communautés de la diaspora par le biais de collectifs de citoyens. Où que nous soyons, nous devons créer des lieux de rencontre, de débat et de collaboration.


M Kadima (DRC), Le Congo n’est pas à vendre, 2024.
Photo de référence John Behets.

Notes

1Eyamba G. Bokamba et Eyamba D. Bokamba, 2022 Mining Data Study (Kinshasa : Centre de recherche sur le Congo-Kinshasa (CERECK), 2024).

2Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), La République démocratique du Congo. Post-Conflict Environmental Assessment. Programme des Nations unies pour l’environnement – Synthèse à l’attention des décideurs politiques (Nairobi : PNUE, 2011), 22.

3« Democratic Republic of the Congo (COD) Exports, Imports, and Trade Partners », The Observatory of Economic Complexity, https://oec.world/en/profile/country/cod.

4Banque mondiale, « République démocratique du Congo – Vue d’ensemble », https://www.banquemondiale.org/fr/country/drc/overview.

5 « Country Insights – Human Development Index Reports », Nations Unies, https://hdr.undp.org/data-center/country-insights.

6Organisation mondiale de la santé, « Taux de mortalité maternelle (pour 100 000 naissances vivantes) », données de l’Organisation mondiale de la santé, https://data.who.int/fr/indicators/i/C071DCB/AC597B1.

7Nations Unies, « Far from the Headlines: The Democratic Republic of Congo », Nations unies Europe occidentale, 11 mars 2024, https://unric.org/en/far-from-the-headlines-the-democratic-republic-of-congo/.

8Institut Tricontinental de recherche sociale, Life or Debt: The Stranglehold of Neocolonialism and Africa’s Search for Alternatives, dossier n° 63, 11 avril 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-63-african-debt-crisis/.

9Institut Tricontinental de recherche sociale, The Rate of Exploitation (The Case of the iPhone), cahier n° 2, 22 septembre 2019, https://dev.thetricontinental.org/the-rate-of-exploitation-the-case-of-the-iphone/, 17 et Sungur Savran et E. Ahmet Tonak, In the Tracks of Marx’s Capital: Debates in Marxian Political Economy and Lessons for 21st Century Capitalism, Londres : Palgrave, 2024.

10Anthony G. Goriainoff and Christian Moess Laursen, « Glencore 2023 Production Volumes in Line with Guidance », Wall Street Journal, 1er février 2024, https://www.wsj.com/finance/commodities-futures/glencore-2023-production-volumes-in-line-with-guidance-1d29a3ab.

11Georges Nzongola-Ntalaja, The Congo. From Leopold to Kabila. A People’s History (Londres : Zed Books, 2007), 15-16.

12Adam Hochschild, King Leopold’s Ghost: A Story of Greed, Terror, and Heroism in Colonial Africa (Boston et New York : Houghton Mifflin, 1998).

13Jan Vansina, Kingdoms of the Savannah (Madison, Wisconsin : University of Wisconsin Press, 1966) et Jan Vansina, Being Colonised: The Kuba Experience in Rural Congo, 1880–1960 (Madison, Wisconsin : University of Wisconsin Press, 2010).

14Nzongola-Ntalaja, The Congo, 26–41.

15Jerome Sternstein, « King Léopold II, Nelson W. Aldrich and the Strange Beginnings of American Economic Penetration of the Congo », African Historical Studies 2, n° 2 (1969) : 191.

16Calvin C. Kolar, Resistance in the Congo Free State: 1885-1908, Honours thesis, paper 399, Southern Illinois University, 2015, 15-19.

17Amandine Lauro, « Women in the Democratic Republic of Congo », dans Oxford Research Encyclopedia of African History, (Oxford University Press, 2020).

18Maurice Martin de Ryck Congo papers (MSS 70), Box 5, Folder 15, Stephen O. Murray and Keelung Hong Special Collections, Michigan State University, East Lansing, Michigan ; Te Mobusa Ngbwapkwa, « L’Exploitation du caoutchouc par l’Etat indépendant du Congo dans le territoire de Banzyville, district de l’Ubangi (1900-1908) », Civilisations 41, n° 1-2 (1993) : 291-306.

19John Higginson, A Working Class in the Making: Belgian Colonial Labor Policy, Private Enterprise, and the African Mineworker, 1907–1951 (Madison, Wisconsin : University of Wisconsin Press, 1989) ; Georges Nzongola-Ntalaja, « Class Struggle and National Liberation in Zaire », Contemporary Marxism, n° 6 (Printemps 1983) : 5794.

20Dean Pavlakis, « The Crime of the Congo: A Question of Genocide in the Congo Free State, 1885-1908 », dans The Cambridge World History of Genocide: Volume 2: Genocide in the Indigenous, Early Modern and Imperial Worlds, from c.1535 to World War One, rédac. chef Ben Kiernan (Cambridge : Cambridge University Press, 2023), 585-608.

21Higginson, A Working Class in the Making, 8-10 et 20-24.

22Higginson, A Working Class in the Making, 175-176.

23Higginson, A Working Class in the Making ; John Higginson, « Steam Without a Piston Box: Strikes and Popular Unrest in Katanga, 1943-1945 », International Journal of African Historical Studies 21, n° 1 (1988) : 97-118 ; John Higginson, « Bringing the Workers Back In: Worker Protest and Popular Intervention in Katanga, 1931-1941 », Canadian Journal of African, n° 2 (janvier 1988) : 199-223.

24En six pages brillantes, Robert Poupart aborde ce problème sous le titre « L’Impulsion Brousse-Ville », dans Facteurs de productivité de la main-d’œuvre autochtone à Elisabethville (Bruxelles : CEPSI, 1961), 17-23 ; voir aussi Higginson, « Steam Without a Piston Box », 103 et Bogumil Jewsiewicki, « La contestation sociale et la naissance du prolétariat au Zaïre au cours de la première moitié du XXe siècle », Revue canadienne des études africaines 10, n° 1 (1976) : 47-70.

25Higginson, « Steam Without a Piston Box », 103 ; Gerald Dupriez, La Formation du salaire en Afrique (Louvain : Drukkerij Frankie, 1973), 346-347 ; Higginson, « Steam Without a Piston Box », 103.

26Edouard Bustin, The Lunda Under Belgian Rule: The Politics of Ethnicity (Harvard University Press, 1975), 134 ; Jean-Luc Vellut, « Rural Poverty in Western Shaba, c. 1890-1930 », dans The Roots of Rural Poverty in Central and Southern Africa, rédac. chef Robin Palmer et Neil Parsons (Los Angeles : University of California Press, 1977), 306-309.

27Jean Sohier, « Présentation de “la mémoire d’un policier belgo-congolais” », Académie royale des sciences d’outre-mer (Bulletin des Séances), 3 (1973) : 485-486 ; Sa’eed Husaini, « Why They Killed Patrice Lumumba: An Interview with Georges Nzongola-Ntalaja », Jacobin, 17 janvier 2020, https://jacobin.com/2020/01/patrice-lumumba-assassination-anniversary-congo.

28Patrice Lumumba, Lumumba Speaks. The Speeches and Writings of Patrice Lumumba, 1958-1961, rédac. chef Jean Van Lierde (Boston : Little, Brown, 1972), 58.

29Karen Bouwer, Gender and Decolonisation in the Congo: The Legacy of Patrice Lumumba (New York : Palgrave Macmillan, 2010), 91.

30Moïse Tshombe, Quinze mois de gouvernement du Congo (Paris : La Table Ronde, 1967) ; Conor Cruise O’Brien, To Katanga and Back: A UN Case History (Londres et New York : Faber and Faber, 1967).

31Patrice Lumumba, Patrice Lumumba: The Truth about a Monstrous Crime of the Colonialists (Moscou : Foreign Languages Publishing House, 1961) : 45-46 ; Bruce Bueno de Mesquita, « Leopold II and the Selectorate: An Account in Contrast to a Racial Explanation », Historical Social Research / Historische Sozialforschung 32, n° 4 (122) (2007) : 216 ; Martin Meredith, The State of Africa: A History of the Continent since Independence (Londres, New York, Sydney, Toronto et New Delhi : Simon & Schuster, 2021) : 102.

32Stephen Kinzer, The Brothers: John Foster Dulles, Allen Dulles, and Their Secret World War (New York : Henry Holt, 2013), 247-283.

33George Padmore, « Africa Holds Key to Atomic Future; World’s Uranium Supply », The Chicago Defender, 8 septembre 1945, 5 ; Susan Williams, White Malice: The CIA and the Covert Recolonisation of Africa (New York : Public Affairs, 2021), p. 375.

34« North Katanga City Is Seized by Rebels, Congo Report; Europeans Flee Albertville Crossing Lake Tanganyika to Nearby Burundi », New York Times, 20 juin 1964, https://www.nytimes.com/1964/06/20/archives/north-katanga-city-is-seized-by-rebels-the-congo-report-europeans.html ; « Egypt Plans to Send Its Pilots to Zaire », New York Times, 2 mai 1977, https://www.nytimes.com/1977/05/02/archives/egypt-plans-to-send-its-pilots-to-zaire.html.

35Benoît Verhaegen, Rébellions au Congo, vol. 1 (Bruxelles : Centre de recherche et d’information socio-politiques, 1966), 104-116 et 415-481.

36« Key Copper-Mining Centre in Zaire Reported Taken by Rebel Invaders », New York Times, 18 mars 1977, https://www.nytimes.com/1977/03/18/archives/key-coppermining-center-in-zaire-reported-taken-by-rebel-invaders.html ; Benoît Verhaegen, Rébellions au Congo 2 (Bruxelles : Centre de recherche et d’information socio-politiques, 1971), 499-589.

37Nzongola-Ntalaja, The Congo; Howard French, « As Rebels Gain in Zaire, Army Morale is Declining », New York Times, 8 février 1997, https://www.nytimes.com/1997/02/08/world/as-rebels-gain-in-zaire-army-morale-is-declining.html ; David van Reybrouck, Congo: The Epic History of A People (New York : Harper Collins, 2015), 426-462.

38Bokamba et Bokamba, 2022 Mining Data Study.

39Henry Sanderson, « Congo, Child Labour and Your Electric Car », Financial Times, 7 juillet 2019, https://www.ft.com/content/c6909812-9ce4-11e9-9c06-a4640c9feebb.

40Ben Moshinsky, « The Four-Decade Story of Glencore’s Explosive Rise and Fall », Business Insider, 7 octobre 2015, https://www.businessinsider.com/glencores-history-and-what-happened-to-the-company-2015-10?r=US&IR=T ; Sarah Katz-Lavigne, « Framing Spaces as (IL)Legitimate: “Dirty” Cobalt and the (Mis)Uses of Artisanal and Small-Scale Mining Sites in South-Eastern Democratic Republic of Congo », Canadian Journal of African Studies 58, n° 1, 2024. Avec ses 80 000 employés officiels et plus de 60 000 « contractants », dont certains sont des mineurs de cobalt congolais indépendants, Glencore est un exemple classique de ce que Bastian Obermeyer et Frederik Obermaier appellent la « machine à piller » dans The Panama Papers: Breaking the Story of How the Rich and Powerful Hide Their Money (Londres : Oneworld Publications, 2016), 193-208. Henry Sanderson, « Congo, Child » ; Walton Pantland, « Special Report: Glencore, the Commodities Giant with No Soul », IndustriAll Global Union, 25 avril 2018, https://www.industriall-union.org/special-report-glencore-the-commodities-giant-with-no-soul.

41Amnesty International, This Is What We Die For: Human Rights Abuses in the Democratic Republic of the Congo Power the Global Trade in Cobalt (Londres : Amnesty International, 2016), 28. « Congo State Miner Sells Copper Concession to Chinese Investors », Reuters, 13 juillet 2015, https://www.reuters.com/article/congodemocratic-mining-idUKL5N0ZT26D20150713/ ; Amnesty International, This Is What We Die For ; John Sweeney, « Mining Giant Glencore Accused in Child Labour and Acid Dumping Row », The Guardian, 14 avril 2012, https://www.theguardian.com/business/2012/apr/14/glencore-child-labour-acid-dumping-row ; Ben Doherty, « Everything You Need to Know About Glencore, Dan Gertler and Their Interest in the DRC », The Guardian, 5 novembre 2017, https://www.theguardian.com/business/2017/nov/05/what-is-glencore-who-is-dan-gertler-drc-mining.

42Amnesty International, This Is What We Die For, 1-88.

43James Gordon, « Cobalt: the dark side of a clean future », Raconteur, 4 juin 2019.

44Women’s International League for Peace and Freedom (WILPF), Life at the Bottom of the Chain: Women in Artisanal Mines in DRC (Genève : WILPF, août 2016), https://wilpf.org/wp-content/uploads/2016/10/WomenInArtisanalMinesInDRC_web.pdf.

45 Assemblée nationale Commission spéciale chargée de l’examen de la validité des conventions à caractère économique et financier (Kinshasa : gouvernement de la RDC, 2006).

46African Development Bank, « Interview with Mr. Festus Mogae, Former President of Botswana », African Development Bank Group, 6 mars 2019, https://www.afdb.org/en/news-and-events/interview-with-mr-festus-mogae-former-president-of-botswana-3235.

47« The Democratic Republic of Congo’s Revised Mining Code », Herbert Smith Freehills, 25 avril 2018, https://www.herbertsmithfreehills.com/insights/2018-04/the-democratic-republic-of-congos-revised-mining-code ; Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, « Congo, Democratic Republic of the – Adoption of a Mining Code, UNCTAD Investment Policy Hub », https://investmentpolicy.unctad.org/investment-policy-monitor/measures/3227/adoption-of-a-mining-code.

48Zhenyang Chen, Lingen Zhang, and Zhenming Xu, « Analysis of Cobalt Flows in Mainland China: Exploring the Potential Opportunities for Improving Resource Efficiency and Supply Security », Journal of Cleaner Production 275 (1er décembre 2020) : 122841.

49Michael J. Kavanagh, « DRC Strikes New $7 Billion Mine Road-Financing Deal With China », Bloomberg, 27 janvier 2024, https://origin.www.bloomberg.com/news/articles/2024-01-27/drc-strikes-new-7-billion-mine-road-financing-deal-with-china.

50Barney Jopson, « Donors Press Congo over $9bn China Deal », 9 février 2009, https://www.ft.com/content/f4d34d3a-f6d9-11dd-8a1f-0000779fd2ac.

51Jopson, « Donors Press Congo ».

52« Chinese Mineral Deal Blocking Congo’s IMF Debt Relief », Voice of America, 2 novembre 2009, https://www.voanews.com/a/a-13-2009-05-26-voa26-68802437/412187.html ; Hillary Rodham Clinton, interview par Jaldeep Katwala (Radio Okapi), Département d’État américain, 10 août 2009, https://2009-2017.state.gov/secretary/20092013clinton/rm/2009a/08/127104.htm.

53Kavanagh, « DRC Strikes New $7 Billion Mine Road-Financing Deal with China ».

54Kavanagh, « DRC Strikes New $7 Billion Mine Road-Financing Deal with China ».

55Olivier Liffran, « China, DRC, United States: How Washington Pushed Tshisekedi to Renegotiate Kabila’s China Contracts », Africa Intelligence, 25 juin 2021, https://www.africaintelligence.com/central-africa/2021/06/25/how-washington-pushed-tshisekedi-to-renegotiate-kabila-s-china-contracts,109675670-art.

56Liffran, « China, DRC, United States: How Washington Pushed Tshisekedi ».

57Emmet Livingstone, « Uncertainties Remain With Renegotiated Chinese Mining Deal in DRC », Voice of America, 26 janvier 2024, https://www.voanews.com/a/uncertainties-remain-with-renegotiated-chinese-mining-deal-in-drc-/7458908.html ; « Angola/DRC/Zambia: US Reluctant to Finance Angola-Zambia Extension of Lobito Corridor Railways », Africa Intelligence, 4 mars 2024, https://www.africaintelligence.com/southern-africa-and-islands/2024/03/04/us-reluctant-to-finance-angola-zambia-extension-of-lobito-corridor-railways,110186992-art.

58Matthew Hill, « US Bets on $2.3 Billion African Railway to Help Deliver EV Revolution », Bloomberg, 21 février 2024, https://www.bloomberg.com/features/2024-lobito-corridor-rail-ev-mining/?embedded-checkout=true.

59Andrew L. Gulley, Erin A. McCullough, and Kim B. Shedd, « China’s Domestic and Foreign Influence in the Global Cobalt Supply Chain », Resources Policy 62 (1 août 2019) : 317-23.

60Sur le premier point, voir la Commission exécutive du Congrès sur la Chine, From Cobalt to Cars: How China Exploits Child and Forced Labour in the Congo, audience, 215 Dirksen Senate Office Building, 14 novembre 2023.

61« Memorandum of Understanding Among the United States of America, the Democratic Republic of the Congo, and the Republic of Zambia Concerning Support for the Development of a Value Chain in the Electric Vehicle Battery Sector », 18 janvier 2023 https://www.state.gov/wp-content/uploads/2023/01/2023.01.13-E-4-Release-MOU-USA-DRC-ZAMBIA-Tripartite-Agreement-Tab-1-MOU-for-U.S.-Assistance-to-Support-DRC-Zambia-EV-Value-Chain-Cooperation-Instrument.pdf. Pour en savoir plus sur le sommet, voir https://dev.thetricontinental.org/newsletterissue/us-africa-leaders-summit/.

62« Ministerial Statement by the Minister of Commerce, Trade and Industry (Mr Chipoka Mulenga), on the Zambia-Democratic Republic of Congo Joint Initiative to Establish a Value Chain in the Electric Battery and Clean Energy Sector », 24 avril 2022, https://www.parliament.gov.zm/sites/default/files/images/publication_docs/Ministerial%20Statement%20-%20On%20Zambia-.Congo%20DR%20Joint%20Initiative%20on%20Electric%20Battery.pdf.

63Government of the Democratic Republic of the Congo. République Démocratique du Congo, Assemblée Nationale, Commission spéciale chargée de l’examen de la validité des conventions à caractère économique et financier, Rapport Lutundula (janvier 2006), https://congomines.org/reports/210-rapport-lutundula-version-finale.

64Pour en savoir plus sur les détails financiers et les violations commises par des entreprises canadiennes, voir Institut Tricontinental de recherche sociale, Ten Canadian Mining Companies: Financial Details and Violations, Studies in Contemporary Dilemmas, 29 avril 2019, https://dev.thetricontinental.org/ten-canadian-mining-companies-financial-details-and-violations/.

65« ARSP Cancels Three Subcontracting Contracts Worth Estimated $1 Billion for Law Violation », Copperbelt Katanga Mining, 23 février 2024, https://copperbeltkatangamining.com/arsp-cancels-three-subcontracting-contracts-worth-estimated-1-billion-for-law-violation/ ; « DR Congo: Companies Delisted by the Subcontracting Regulation Authority include CFAO, Castel, CMA CGM, Bolloré, Havas, G4S, Huawei and Deloitte », Africa Business Plus, 26 septembre 2024, https://www.africabusinessplus.com/en/816988/rd-congo-companies-delisted-by-the-subcontracting-regulation-authority-include-cfao-castel-cma-cgm-bollore-havas-g4s-huawei-and-deloitte-2/ ; « Subcontracting in the DRC: Audits Pending for Ivanhoe, Kibali, Glencore, ERG, Sicomines, Primera and CMOC », Africa Business Plus, 2 octobre 2023, https://www.africabusinessplus.com/en/817052/subcontracting-in-the-drc-audits-pending-for-ivanhoe-kibali-glencore-erg-sicomines-primera-and-cmoc/.

66« Hon. Miguel Kashal Katemb », Mining Indaba, https://miningindaba.com/speaker-list/hon-miguel-katemb-kashal.

67« Félix Tshisekedi Salutes the Prowess of Miguel Kashal of the ARSP », Copperbelt Katanga Mining, 4 novembre 2023, https://copperbeltkatangamining.com/felix-tshisekedi-salutes-the-prowess-of-miguel-kashal-of-the-arsp/.

68Peter Fabricius, « Tshisekedi Does a Dodgy Deal with Gertler », ISS Africa, 2 avril 2022, https://issafrica.org/iss-today/tshisekedi-does-a-dodgy-deal-with-gertler#:~:text=Gertler%20était%20l’ancienne%20République%20démocratique,%242%20milliards%2C%20la%20RDC%20said ; « Le Congo n’est pas à vendre exige la publication intégrale du protocole d’accord signé avec le groupe de Dan Gertler », Coalition Congo n’est pas à vendre (CNPAV), https://www.corruptiontue.org/posts/lecnpav-exige.

69« DRC: Tshisekedi Clan Involved in Former Katanga Province’s Mining Wild West – 05/02/2024 », Africa Intelligence, 5 février 2024, https://www.africaintelligence.com/central-africa/2024/02/05/tshisekedi-clan-involved-in-former-katanga-province-s-mining-wild-west,110155456-ge0.

70Liffran Oliver, « DRC: Tshisekedi Clan Involved in Former Katanga Province’s Mining Wild West », Africa Intelligence, 5 février 2024, https://www.africaintelligence.com/central-africa/2024/02/05/tshisekedi-clan-involved-in-former-katanga-province-s-mining-wild-west,110155456-ge0.

71Frantz Fanon, Toward the African Revolution (New York : Grove Press, 1964), 197.

L’organisation politique du MST

Les œuvres de ce dossier ont été réalisées suite à l’appel à création Quarante ans de MST, lancé par le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), l’Institut Tricontinental de recherche sociale, les mouvements sociaux ALBA et l’Assemblée Internationale des Peuples.

Nous sommes profondément reconnaissants aux plus de 150 artistes qui, par leur contribution et leur solidarité dans ce projet, enrichissent et embellissent la lutte de la classe ouvrière, en particulier la lutte des paysans, tout en proposant des réflexions sur les défis à venir.

Œuvre de Judy Duarte

Introduction

Après 18 ans de répression de la lutte paysanne par la dictature militaro-entrepreneuriale qui a dirigé le pays durant 21 ans (1964-1985), se sont réunis à Goiânia, région centrale du Brésil, 30 travailleurs ruraux et 21 agents pastoraux, tous des représentants des premières actions paysannes ayant eu lieu dans le pays. La rencontre était organisée par la Commission Pastorale de la Terre (CPT), une branche de l´église catholique inspirée par la Théologie de la Libération.

La situation était porteuse d’espoir. La dictature chancelait, confrontée à l’échec économique et à la reprise des luttes sociales de masse dans tout le pays et particulièrement à l´émergence d´un nouveau mouvement syndical qui engendrerait de nouveaux leaders et déboucherait sur la fondation du Parti des Travailleurs (PT) et de la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), une vigoureuse centrale syndicale sans précédent dans l’histoire du Brésil. Des contextes similaires pouvaient être observés dans tout le continent américain et caribéen, lorsque d´autres dictatures militaires, également alignées sur les États-Unis, agonisaient tandis que les luttes au Nicaragua et à Salvador éveillaient les mêmes inspirations que la Révolution cubaine les années précédentes.

Les paysans étaient alors une force dispersée qui réalisait des actions locales dans un pays à dimensions continentales et affrontaient non seulement la répression politique, mais aussi les conséquences de la modernisation à marche forcée de l’agriculture, fondée sur une grande mécanisation, l’utilisation intensive de pesticides et les subventions accordées aux grandes exploitations agricoles, précipitant l´exode rural. Néanmoins, des occupations de grandes propriétés foncières se produisirent dès 1979, dans quelques États, de manière isolée. La CPT contribua et participa à bon nombre d’entre elles. La réunion de Goiânia discutait de l’avenir de ces actions et finit par mettre en évidence la nécessité de créer un mouvement national et autonome de paysans afin de lutter pour la réforme agraire. Deux années de préparation furent encore nécessaires pour aboutir à la fondation, en 1984, du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre du Brésil (MST), lors d’une première assemblée où 92 dirigeants étaient présents.

Douze ans plus tard, en 1996, le MST était présent et structuré dans toutes les régions du pays et il avait conquis des terres pour installer des milliers de familles. Ces installations connues comme assentamentos1 de réforme agraire recevaient l´appui et la solidarité de diverses organisations de la gauche brésilienne et internationale. Le MST était cependant peu connu de la majeure partie de la population urbaine du pays et ne comptait pas encore en tant que composante importante de la lutte politique.

Cette même année de 1996, dans l’État du Pará, en Amazonie, fut organisée une marche de milliers de paysans vers Belém pour obtenir une audience avec le gouverneur de ce même État. La marche fut stoppée, le 17 avril, à la commune d’Eldorado dos Carajás2 et encerclée par les forces de police et des tueurs à gages recrutés par de grandes entreprises de la région. En tête du cortège se trouvait Oziel Alves, un jeune homme de 19 ans dont la tâche était d’animer le groupe en diffusant des mots d’ordre et de motivation. Ayant été identifié par la police comme l´un des leaders, Oziel fut séparé du groupe. Avant d’être exécuté, à genoux, les policiers lui demandèrent, face aux armes, de répéter ce qu’il disait au micro quelques minutes auparavant. Oziel ne trembla pas, ses dernières paroles furent : « Vive le MST ! ».

Oziel est l’un des 19 morts de ce qui fut depuis lors connu sous le nom de « Massacre d’Eldorado dos Carajás ». Dans les jours qui suivirent, le photographe de renommée internationale, Sebastião Salgado prit une série de photos des personnes assassinées, donnant à celles-ci une répercussion mondiale. Les photos, jointes à beaucoup d’autres, composèrent l’exposition Terra qui, avec la musique du chanteur compositeur Chico Buarque de Holanda et les paroles de l’écrivain José Saramago, ont circulé dans le monde entier.

Ce n’est cependant pas cette tragédie qui révéla le poids politique du MST mais la réponse qu’il apporta à la répression dont il avait été l’objet. L’année suivante, face à l’impunité dont bénéficiaient les coupables et à la paralysie de la réforme agraire, le MST décida en février de lancer une marche vers la Capitale Fédérale. Partant de trois points différents du pays, 1 300 personnes devaient arriver à Brasilia le 17 avril, un an exactement après le Massacre d’Eldorado dos Carajás. Le ministre du Développement Agraire de l´époque prédisait que la marche n’arriverait jamais à Brasilia. Toutefois, le jour prévu, les Sans Terre entrèrent dans la Capitale, accompagnés de 100 000 personnes. Ce fut la plus importante manifestation politique contre le gouvernement néolibéral du Président Fernando Henrique Cardoso (FHC). Cette démonstration de force et de capacité d’organisation éleva dès lors le MST au rang des principaux protagonistes de la lutte politique au Brésil3.

En 2005, le MST organisa une nouvelle marche nationale. Le Président de la République était alors Luiz Inácio Lula da Silva, allié de longue date et partisan de la réforme agraire. L’objectif était de sensibiliser le gouvernement aux changements provoqués par la financiarisation de l’agriculture et de réclamer un nouveau Plan National de Réforme Agraire4. Il s´agissait cette fois-ci de 15 000 marcheurs qui, chaque jour, montaient leurs tentes dans un nouvel endroit, avec cuisines, sanitaires, espaces pour les enfants qui accompagnaient leurs parents et programme d´études après la journée de marche. Une petite ville itinérante s’était ainsi formée. Pour coordonner l’organisation de la marche, une radio itinérante émettait vers les 15.000 postes de radio portés par les paysans. Après cette marche, l’armée brésilienne avait invité le MST à donner une conférence à l’École Supérieure de Guerre pour expliquer comment un mouvement populaire maîtrisait une telle capacité d’organisation5.

Tout au long de ses quatre décennies d´existence, le MST a obtenu des victoires significatives : 450 000 familles ont conquis une terre et se sont installées dans des installations de réforme agraire. Elles y travaillent individuellement ou au sein d’une des 185 coopératives de production, de commercialisation et de prestation de services. Par ailleurs, 1 900 associations paysannes ont été créées depuis. Une partie de la production des installations est mise en valeur dans 120 industries agroalimentaires. Cependant, 65 000 familles rassemblées en divers campements provisoires nommés acampamentos 6 luttent encore pour obtenir une terre7.

La longévité du MST est riche en significations. Au cours de l’histoire du Brésil aucun mouvement social paysan n’a pu survivre plus d’une décennie face au pouvoir politique, économique et militaire des grands propriétaires fonciers.

Il y a de nombreux éléments qui participent à la résilience du MST, notamment la solidarité nationale et internationale. Il y a aussi les éléments engendrés dans la lutte et qui méritent d’être approfondis, comme la proposition pédagogique d’Éducation dans le Mouvement, la Formation Politique, l’Organisation des Femmes, la Production Agroécologique et l’organisation de Coopératives.

Parmi tous ces éléments, l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale a choisi « Les formes d’organisation et de lutte du MST » comme thème de ce dossier.

En effet, la force d’un mouvement populaire découle du nombre de personnes qu’il organise et de sa méthode d’organisation. L´une des raisons majeures de la résistance et de l´ascension du MST face à un rapport de forces aussi inégal réside là.

Comprise dans le contexte de la lutte brésilienne et sans prétendre fournir des recettes prêtes, cette expérience peut contribuer à la réflexion et à l’organisation d’autres mouvements populaires et paysans ailleurs dans le monde.

La question agraire au Brésil

Dès l’arrivée des Portugais au XVIème siècle, le Brésil a été fondé et organisé comme un modèle de production capitaliste reposant sur de grandes propriétés terriennes, l’esclavage et la monoculture d’exportation. L’installation de ce modèle colonial portugais a provoqué, par le biais du fusil et de la croix, une violente rupture avec le mode de vie des sociétés indigènes, introduisant un concept qui n’avait aucun sens pour elles : la propriété privée des biens communs de la nature.8

En 1850, face à la fin imminente de l’esclavage portée par les mouvements abolitionnistes et les rébellions des populations asservies, l’empire brésilien promulgue la première Loi sur les Terres afin d’empêcher les affranchis d’accéder à la propriété foncière, principale richesse du pays. Grâce à cette loi, la terre devient ainsi une marchandise. Le modèle dit de « plantation » – vaste propriété foncière alliée à une monoculture d’exportation basée sur la surexploitation du travail – sera l’unique constante tout au long de l’histoire du Brésil, indépendamment de son degré de souveraineté (colonie portugaise ou nation indépendante), de son régime (Monarchie ou République), ou de son système de gouvernement (parlementaire ou présidentiel).

Face à cette contradiction, il n’est donc pas surprenant que la question agraire ait été au centre des rébellions, des révoltes et des mouvements populaires de l’histoire du pays : depuis la résistance indigène, les rébellions des esclaves et des communautés quilombolas9,  jusqu’aux premiers mouvements paysans et syndicaux. Par ailleurs, l’engagement de l’État dans la défense permanente des intérêts des propriétaires fonciers et la répression des pauvres en est aussi une illustration saisissante. A titre d´exemple, alors que les populations indiennes ou réduites à esclavage étaient persécutées et combattues par des milices privées, l’armée brésilienne ne s´est pas privée d´attaquer et d´anéantir en 1897 la communauté de Canudos où 25 mille personnes vivaient en autogestion, puis, en 1916, celle du Contestado où des agriculteurs prirent les armes pour empêcher que leurs terres ne soient accaparées par une compagnie ferroviaire américaine. En 1964, un coup d’État où étaient impliqués le secteur entrepreneurial et l’armée mit un terme aux actions des Ligues Paysannes qui luttaient pour la réforme agraire.

Par conséquent, ainsi qu´à l´image du XXème siècle, le Brésil du XXIème siècle s´affiche toujours en deuxième place parmi les pays où la concentration des terres est la plus grande : 42,5% des propriétés sont sous le contrôle de 1% des propriétaires (DIEESE, 2011), alors que 4,5 millions de paysans sont considérés comme sans-terres.10

Les ennemis de classe des sans-terres sont les grands propriétaires fonciers et les entreprises transnationales qui s´accaparent des terres pour la production de commodities. Cependant, une partie de la pression du mouvement populaire devait aussi se tourner vers l’État. En effet, la présente Constitution élaborée en 1988 après la période de dictature entrepreneuriale et militaire, moment où les luttes des masses populaires étaient en pleine ascension, a incorporé de nombreuses dispositions progressistes y compris à propos de la Réforme Agraire. Dans son article 184, elle stipule que les propriétés agricoles doivent remplir aussi une fonction sociale, à savoir, être productives et respecter les droits du travail et environnementaux. Si elles ne répondent pas à ces exigences, elles peuvent être expropriées à des fins de réforme agraire par l’État qui doit indemniser le propriétaire y installer des familles sans terre. Ces terres deviennent alors des propriétés publiques.

Au cours des dernières décennies la nature du latifundium s’est vue beaucoup transformée, migrant vers le modèle agricole nommé Agrobusiness. La grande propriété foncière improductive et archaïque, utilisée comme mécanisme de spéculation, a été absorbée par de gros investissements du capital financier international qui contrôle l’ensemble de la chaîne rurale de production, depuis les semences jusqu’à la commercialisation de produits agricoles transformés industriellement. En 2016, vingt groupes étrangers contrôlaient 2,7 millions d’hectares au Brésil (MARTINS, 2020). Ce contrôle est venu intensifier le développement de la monoculture exportatrice, maintenant transformée en production de commodities – denrées primaires commercialisées à grande échelle, selon un unique standard mondial – utilisées comme actifs financiers spéculatifs cotés en bourse. En 2021 cinq cultures (soja, maïs, coton, canne à sucre et élevage bovin) occupaient 86% de toute la surface agricole au Brésil et représentaient 94% en volume et 86% en valeur de la production agricole totale11.  Par ailleurs, l’agrobusiness se vaut de l´utilisation massive de pesticides, ce qui a fait du Brésil le plus gros consommateur de pesticides au monde, avec une consommation record de 130 mille tonnes en 202312.

Ce pouvoir économique de l’agrobusiness s’invite aussi au sein du pouvoir politique où ses représentants ont occupé des postes ministériels dans tous les gouvernements au cours des trois dernières décennies. Au Congrès National, le Groupe Parlementaire Ruraliste rassemble, au-delà des partis, des parlementaires défendant les intérêts du secteur : 324 députés (61 % de la Chambre) et 50 sénateurs (35 % du Sénat)13.

Ce pouvoir est suffisamment puissant pour imposer des lois de déréglementation environnementale et territoriale et pour mobiliser en deux décennies quatre Commissions Parlementaires d’Enquête (CPI) visant le MST. Aucune autre organisation populaire dans l’histoire du Brésil n’a fait l’objet d’autant de tentatives de criminalisation de la part du Parlement. La première Commission a été créée pendant le premier gouvernement du Président Lula pour empêcher le Pouvoir Exécutif d’affecter des financements publics à la réforme agraire et l’obliger à restreindre ses relations avec le Mouvement, tout en criminalisant la lutte pour la terre. La dernière, en 2023, avait des objectifs similaires – faire pression à nouveau sur le récent gouvernement formé par Lula – mais a eu un effet inverse. Les parlementaires qui dirigeaient la commission faisaient partie du noyau le plus radical du gouvernement de l’ancien Président Jair Bolsonaro. Le MST, de son côté, avait renforcé sa notoriété par les actions de solidarité qu’il avait conduites durant la pandémie de Covid-19. De sorte que non seulement la CPI n’a pas obtenu le soutien politique et médiatique escompté, ne réussissant pas à adopter un rapport final, mais la solidarité avec le MST s’est trouvée renforcée.

Enfin, l’emprise de l’agrobusiness sur la société brésilienne combine, d’une part, les méthodes sophistiquées d´une puissante industrie culturelle allant de la télévision, à la musique, avec, d’autre part, des méthodes archaïques de violence et de répression. L’enquête annuelle de la CPT sur les Violences en Milieu Rural de 2022 a enregistré 2 018 conflits sociaux en milieu rural et 47 meurtres liés à des questions foncières ou environnementales.

En 1995, lors de son Troisième Congrès National, le MST approuvait son premier Programme de Réforme Agraire dans lequel il présentait sa vision de la lutte des classes au sein du milieu rural brésilien et un ensemble de propositions pour transformer la structure foncière et les conditions de vie à la campagne. En 2015, ce programme a été mis à jour avec l’introduction d’un important changement théorique et structurel. Alors que les partis politiques et les milieux académiques appréhendaient de façon équivoque la véritable nature de l’agrobusiness au Brésil – au point de saluer son impact, l´approche construite collectivement par les militants du MST dévoila l´agrobusiness comme le reflet du capital financier transnational dans le monde agricole visant la production de commodities. Le MST allait même plus loin en soulignant que la présence de l’agrobusiness – et ses liens avec l’État – entravaient une réforme agraire classique, dans les jalons du capitalisme, permettant la distribution ou la démocratisation de l’accès à la terre.

Dans ce contexte, le MST fut amené à redéfinir sa stratégie et son programme, ce qui se traduisit par l’élaboration d´un nouveau concept : la Réforme Agraire Populaire. A la distribution de la terre aux paysans, la Réforme Agraire Populaire ajoute la nécessité de produire des aliments sains pour toute la population et donc d’orienter le modèle technologique vers l’agroécologie et la préservation des biens communs de la nature. Ce changement implique une plus grande alliance avec les travailleurs urbains qui sont les premiers bénéficiaires de l’accès à une alimentation saine et bon marché. En effet, la Réforme Agraire va au-delà des intérêts des paysans et doit être présentée comme une politique au bénéfice de toute la société, du fait qu´elle travaille en faveur de la souveraineté alimentaire, qu´elle offre la possibilité de créer des emplois, d´engendrer des revenus et participe à la lutte contre la catastrophe environnementale.

Formes de lutte et formation de la conscience

Le MST est né avec trois objectifs : Lutter pour l’accès à la Terre, c’est-à-dire pour que les familles organisées dans le Mouvement obtiennent suffisamment de terres pour vivre dignement de leur travail ; Lutter pour la Réforme Agraire, c’est-à-dire pour la réorganisation de la propriété et de l’usage de la terre et enfin Lutter pour la Transformation Sociale.

Pour atteindre ses objectifs, il s’est défini et organisé dès le début comme « un Mouvement des Masses Populaires, à caractère Syndical, Populaire et Politique ». Mouvement des masses parce qu’il savait que le rapport des forces ne pouvait être modifié en sa faveur qu’avec un grand nombre de personnes organisées ; populaires parce qu’il était ouvert à toute personne décidée à se battre pour avoir une terre et la travailler ; syndical, parce que la lutte pour la réforme agraire a aussi une dimension économique, en faveur des conquêtes concrètes et immédiates ; mais aussi politique parce qu’il sait que la réforme agraire ne pourra être obtenue qu’avec une transformation structurelle de la société.

De plus, le MST est un mouvement national en ce sens qu’il est implanté dans 24 des 26 États du Brésil ce qui le différencie des mouvements antérieurs. Ceux-ci, ne pouvant monter que des actions locales ou régionales, étaient isolés et faciles à réprimer. Présent sur la majeure partie du territoire, le MST est en mesure de répercuter les luttes locales au niveau national, d’apporter un soutien à celles qui sont plus fragiles et d’amplifier leur impact.

C’est ainsi que la consolidation et la force du MST est due au nombre de personnes organisées dans le mouvement.

Ainsi, même s’il dispose de beaucoup de formes d’organisation, selon chaque réalité et chaque localité, ce qui est fondamental dans sa méthode d’organisation est de mettre les personnes en mouvement, dans la lutte. C´est par ailleurs par la lutte, qu´il ira développer leur conscience politique et sociale.

La première forme de lutte du Mouvement, est l’occupation de terres. Préalablement ou pendant l’occupation, le MST organise des campements de familles sans terre. Leur regroupement se fait en fonction des territoires sur lesquels elles vivent, en organisant des réunions suite aux visites faites par les militants du travail de base. Dès ce moment, les familles participent à l’organisation du futur campement : chercher des bâches pour les cabanes, des moyens pour transporter les familles sur le lieu de l’occupation, etc. En somme, créer les conditions d’installation de la future occupation.

Les campements remplissent le même rôle que les usines pour la constitution des luttes ouvrières aux XIXème et XXème siècles. La réunion d’un nombre important de paysans dans un lieu où ils surmontent l’isolement géographique, offre la possibilité de tissage de relations de coopération et de sociabilité.

A leur entrée dans le campement, les familles sont organisées en noyaux de base de 10 à 20 personnes. C’est un petit nombre afin que les membres puissent se connaître et éviter l’infiltration par des inconnus. De plus, quand on est en petits groupes, plus de personnes peuvent débattre et donner leur avis sur les questions d’organisation politique du campement. Dans un noyau de base, tout le monde a droit à la parole, y compris les enfants. Dans le campement, les tâches doivent être organisées et distribuées collectivement : chercher l’eau et du bois, organiser la distribution de dons de nourriture, monter les cabanes, mettre en place la sécurité du camp, assurer l’éducation des enfants etc. Ces tâches font l’objet d’une organisation en secteurs, les noyaux de base fournissant les équipes des secteurs. C’est à dire que chaque noyau de base envoie un participant dans chaque équipe de travail de chaque secteur. De cette manière, tous et toutes participent à la vie politique, aux débats, à la vie organisationnelle, aux tâches. Toujours collectivement.

Quel que soit le nombre de personnes concernées, les réunions des noyaux et des secteurs d’activité sont toujours organisées préalablement. L’ordre du jour est défini, la coordination est assurée par un homme et une femme. Un rapporteur est désigné pour consigner les décisions afin qu’elles puissent être entérinées par les membres du noyau.

Lorsque les débats portent sur des décisions concernant l’ensemble du campement, les avis des noyaux sont portés par ses coordinateurs à l’espace de coordination du campement. S’il n’y a pas de consensus, les discussions reviennent au niveau des noyaux de base, avec des apports nouveaux et des questions, pour tenter d’élaborer une synthèse et de prendre les décisions collectivement.

Dans ces campements et dans les occupations de terres, il est fréquent d’organiser des assemblées générales pour prendre des décisions collectives, comme occuper ou non un latifundium, reculer ou non dans une lutte. Mais cette pratique n’est efficace que lorsque tous les participants ont une bonne compréhension des enjeux et que les options à départager sont limitées, par exemple lancer ou non une occupation, résister ou non dans une situation d’expulsion. Elles ne sont donc ni la principale ni la plus commune des formes de participation dans le Mouvement.

Quand la terre est conquise, l’occupation prend le nom d’assentamento ou d´installation de réforme agraire et les familles continuent d’être organisées par le Mouvement. Cela a été un des premiers défis du MST : comment maintenir organisées les familles qui avaient atteint une partie de leurs objectifs avec la conquête de la terre ?  Une partie de la sociabilité et de la coopération qui existaient dans le campement se perdent au cours de cette transition. C’est pourquoi des initiatives sont prises pour maintenir les assentados ou installés en mouvement.

Premièrement, les années de vie et de lutte dans les campements produisent une identité.  Les travailleurs organisés par le MST s’identifient eux-mêmes comme Sans Terre (en majuscules).  Cette identité perdure même après la conquête de la terre. Cette identité signifie partager des histoires de luttes, s’identifier avec les familles encore campées et partager des valeurs comme l’internationalisme ou la solidarité qui sont cultivées dans les luttes.

L’organisation du territoire conquis fait apparaître de nouvelles demandes et des luttes pour le crédit rural, l’éducation, la santé, la culture, la communication, etc. Pour obtenir ces nouvelles revendications, le MST maintient sa forme d’organisation. L’organisation de l’installation est identique à celle du campement : noyaux de base de 10 à 20 familles, regroupées par voisinage, avec la participation de toutes les familles. Ces noyaux sont organisés de nouveau avec un homme et une femme à la coordination, la préparation des réunions, l’enregistrement des décisions, avec un mouvement ascendant et descendant des discussions et débats des noyaux vers la coordination et vice-versa. À chaque niveau organisationnel – campement, installation, région, État et national – une instance de direction collective est mise en place.

Le MST n’a pas et n’a jamais eu de Président ni de poste équivalent sur lequel se concentreraient les décisions politiques et qui aurait un autre statut que celui de simple militant. Toutes les instances du Mouvement, de la base à la Direction Nationale, fonctionnent collectivement et avec des mandats de deux ans afin d’éviter le centralisme et le personnalisme. Cette règle vise à faciliter la division des tâches : chacun doit avoir, à un degré plus ou moins élevé, des responsabilités au sein de l’organisation pour prévenir une centralisation excessive et une surcharge des militants.

Comme dans les campements, il y a des équipes pour les tâches du quotidien dans l’installation. Les nouvelles demandes sont distribuées entre les équipes : éducation, santé, organisation économique, etc. Plus la réalité est complexe, plus les équipes s’étoffent et montent en compétence. Elles se regroupent par secteurs d’activité au niveau des États et au niveau national pour planifier et exécuter des tâches diverses et spécialisées : Production, Front de masse, Education, Formation, etc. Dans le domaine de l’éducation par exemple, tous les éducateurs et les personnes impliquées dans l’éducation d’un regroupement de communes forment un Secteur d’éducation qui élabore des propositions pédagogiques et intervient dans la vie scolaire des territoires.  De la même façon, dans le domaine de la production, les militants organisent la vie économique, les coopératives, ainsi que les techniques de culture agroécologique. Et ainsi de suite.

Dans ces collectifs, la nature et les façons d’être et de vivre des personnes présentes – LGBT, jeunes, par exemple – sont reconnus et pris en considération, ce qui n’a probablement pas d’équivalent dans d’autres organisations paysannes. Un autre exemple de participation est fourni par les activités et les rencontres avec les « Sem Terrinhas », les « Petits Sans Terre », les enfants des territoires de réforme agraire. En juillet 2018, la première Rencontre Nationale des « Sem Terrinhas » a réuni plus de mille enfants dans un campement d’étude, de jeux et de lutte dans la capitale fédérale, Brasília.

De nouveau, l’essentiel est de réunir les gens, de créer des espaces de discussion collective et de les mettre en mouvement par la lutte et la coopération.

Bien que les occupations de terres aient fait la réputation du MST, d’autres façons de lutter sont utilisées en fonction des besoins et des circonstances : marches – parfois nationales comme en 1997 et 2005, occupations de bâtiments publics, barrages routiers, grèves de la faim, etc.

C’est l’action concrète et la lutte qui permettent que la conscience politique dans les campements et installations ne s’assoupisse pas. Par exemple, la solidarité est, pour le MST, une des valeurs humaines et socialistes majeures et en ce sens elle ne doit pas s’exprimer seulement par la rhétorique ou le discours. Pendant la pandémie de Covid-19 par exemple, le Mouvement a fait don plusieurs tonnes de nourriture dans tout le pays par l’intermédiaire de l’organisation des Cuisines, Jardins et Communautés Solidaires. En décembre 2023, le MST a envoyé 13 tonnes de nourriture aux victimes des attaques israéliennes dans la bande de Gaza. L’organisation de ces actions exige des discussions avec les familles, une planification de la production, l’organisation de la logistique, etc. Dans ce processus, les familles découvrent concrètement d’autres réalités, en particulier urbaines, collaborent pour atteindre leurs objectifs et font l’expérience, par la pratique, du sens de ces valeurs.

Il y a d’autres mises en application des valeurs du MST : ce sont les coopératives, où la coopération se fait dans le travail et la répartition des bénéfices, mais aussi l’organisation d’agrovilas14, qui réunissent les personnes en noyaux d’habitats groupés, au lieu de l’isolement rural, et la mise en commun de tâches domestiques : cuisines collectives, crèches pour les enfants.

Œuvre de Nicolas Antunez

Principes organisationnels du MST

En tant que mouvement national de masses, le MST adopte l’autonomie au niveau des États, régions et territoires où il se trouve. Ainsi, chaque groupe de familles organisées, en installation ou en campement, dispose d’autorité pour prendre les décisions adéquates à sa réalité. Toutefois l’Unité est indispensable pour que ce mécanisme fonctionne avec autonomie et uniformité dans ses formes d’organisation. Cela n’est possible que parce que, depuis sa fondation en 1984, le Mouvement Sans Terre a établi quelques caractéristiques d’organisation qui déterminent l’identité du Mouvement

Ces principes organisationnels sont les valeurs, le mode d’organisation et les objectifs pour lesquels un mouvement populaire est prêt à lutter. Ils définissent l’identité et l’unité d’une organisation dans la mesure où la disparition d´un de ces principes serait capable de la dénaturer. Au cours de ces quatre décennies d´existence, ces caractéristiques n’ont pas changé dans leur essence, mais elles ont pu se radicaliser pour augmenter la participation et élever le niveau de conscience du mouvement de masse.

L’un de ces principes est l’autonomie par rapport aux Partis Politiques, aux Églises, aux Gouvernements et à tout autre institution. Le MST est autonome par rapport aux autres organisations et c´est ce qui lui permet d´établir librement son agenda politique. Cela ne signifie pas que le MST ne travaille pas avec des partis politiques ou des organisations religieuses, évidemment, mais il s’agit dans ce cas de relations fraternelles entre partenaires égaux, sans subordination. C´est ainsi que le MST peut se forger une lecture de la réalité, de la lutte pour la terre et établir des tactiques à partir de sa propre perception et des demandes des familles organisées.

Comme on l’a vu précédemment, pour que le Mouvement soit populaire et de masse, il est nécessaire qu’il ait comme principe organisationnel la Participation. C’est d’ailleurs un bon exemple de comment le principe peut être amplifié, radicalisé dans sa nature, tout en préservant son essence. À l’origine, les hommes occupaient la plupart des instances de coordination. Progressivement les femmes – qui ont toujours été présentes dans les luttes – se sont organisées, en particulier au sein du Collectif des Femmes. Elles ont organisé des campements de formation politique, entrepris des actions directes contre des firmes transnationales, créé des lieux d’étude au sujet des relations de genre et le capitalisme, etc. Ces actions ont provoqué un élargissement du principe de participation quand, à la fin des années 1990, le Mouvement a décidé que toutes les fonctions de direction et de représentation devraient être occupées par un homme et une femme. Le nombre de femmes dans les instances de coordination a pratiquement doublé, reflétant le poids qu’elles ont de fait dans le mouvement. Ce mécanisme a renforcé un autre principe, celui de la Direction Collective.

Afin que les principes de Participation et Direction Collective fonctionnent, la discipline est nécessaire. Pour le MST, discipline signifie respecter les décisions collectives, les lignes politiques et les appliquer. Il y a rarement de vote au MST, le plus souvent, on arrive à construire un consensus dans les décisions. Lorsqu’il y a une difficulté pour trouver un consensus sur un sujet, le débat revient aux noyaux de base et aux coordinations jusqu’à ce que les décisions soient mûres et alors, après définition de la ligne d’action, tous les membres du mouvement la suivent et la mettre en œuvre. La discipline est l’application des décisions collectives.

Une caractéristique commune aux mouvements sociaux est la construction de leurs stratégies et tactiques à partir de leur propre pratique. Sans action et pratique, il n’y a pas de mouvement populaire. Pour autant, pour avoir une lecture permanente de la réalité, la pratique seule ne suffit pas. C’est pour cela que le MST considère l´accès au savoir et les études comme un autre principe organisationnel.

En matière de scolarisation il incite et organise les familles campées ou installées à se battre pour que des écoles soient créées sur leurs lieux de vie. Plus de 2000 écoles publiques ont ainsi été créées dans les zones de réforme agraire suite aux pressions sur les autorités locales. Plus de 50 000 personnes, jeunes et adultes, ont appris à lire et à écrire grâce aux initiatives du MST ou en partenariat avec les pouvoirs publics locaux.

Une autre dimension de l’étude est celle de la formation politique, par différents moyens : publication de livres et de brochures, formations dans les noyaux familiaux de base, cours, etc., et qui sont, d’une certaine manière, synthétisés dans l’expérience de l’Ecole Nationale Florestan Fernandes, l’école de formation politique du MST. C’est une des écoles de formation de l’Assemblée Internationale des Peuples, réseau qui regroupe des organisations populaires, des mouvements sociaux, des partis politiques et des syndicats dans le monde entier.

L’ENFF a été inaugurée le 23 janvier 2005 et elle rend hommage au sociologue et homme politique brésilien Florestan Fernandes dont elle porte le nom. Elle est devenue une référence internationale par le fait que la pratique et la théorie politique y sont intimement liées. Des militants, des dirigeants et des cadres d’organisations populaires de divers pays, engagés dans la lutte pour transformer la société, viennent approfondir leurs connaissances des classiques de la théorie politique nationale et internationale. Les cours peuvent durer d’une semaine à trois mois et sont dispensés par des enseignants et des intellectuels bénévoles. L’ENFF propose également des formations ciblées sur divers sujets : question agraire, marxisme et féminisme/diversité. Les professeurs et les élèves viennent de divers pays, essentiellement d’Amérique latine, la « Florestan Fernandes » comme on l’appelle, favorise les échanges culturels et politiques entre les mouvements populaires, ainsi qu’une formation sur le panorama économique et social mondial, vu sous l’angle de la classe des travailleurs.

Cette école a été, au sens propre, construite par les travailleurs sans terre de tout le pays, organisés en brigades bénévoles. Les financements ont été collectés par des comités de soutien nationaux et internationaux et par le don des droits d’auteur de Sebastião Salgado, Chico Buarque et José Saramago sur l’exposition Terra.

D’autres écoles ont été créées par le MST : l’Institut d’Éducation Josué de Castro, spécialisé dans la formation de jeunes gestionnaires de coopératives, l’École Latino-Américaine d’Agroécologie (ELAA) et l’Institut Educar, dans la région sud du pays ; l’École Populaire d’Agroécologie et Agroforesterie Egidio Brunetto, dans le Nordeste ; et l’Institut d’Agroécologie Latino-Américaine (IALA, en espagnol et portugais) en région amazonienne.

Un des résultats des efforts pour démocratiser l’accès à la connaissance a été la mise en œuvre du Programme National d’Education pour la Réforme Agraire (PRORENA), une politique publique du gouvernement fédéral conquise après la Marche nationale de 1997.

La création de formations adaptées aux travailleurs sans terre, y compris de premiers et seconds cycles universitaires a été encouragée. Plus de 100 conventions ont été conclues avec des universités publiques qui ont permis à des étudiants d’origine paysanne d’accéder à des cours d’agronomie, de vétérinaire, de soins infirmiers, à des formations d’éducateurs, entre autres. C’est une façon de faire entrer des membres du MST dans un espace généralement élitiste qui leur est traditionnellement inaccessible, tout en obligeant l’université à ouvrir ses portes à des militants porteurs d’expériences et de connaissances issues de leur fort engagement dans des luttes sociales.

Une des principales valeurs portées par le MST est l’Internationalisme, entendu comme valeur et comme stratégie. Le capitalisme, en tant que système mondial, a adopté l’ensemble du globe comme champ de bataille et par conséquent, la résistance qu’on lui oppose doit également être mondiale.

Le MST fait partie de mouvements paysans comme la Via Campesina et la Coordination Latino-américaine des Organisations rurales (CLOC) et il participe à d’autres dynamiques plus englobantes comme l’Alba Movimientos et l’Assemblée Internationale des peuples.

Cependant, l’internationalisme ne se limite pas à des espaces de rencontres et des réunions internationales. Comme principe d’organisation, il doit aussi se matérialiser en actions, depuis les simples manifestations de solidarité de la part des familles campées et installées en faveur des peuples en lutte, jusqu’à la création de Brigades Internationalistes, composée de militants du mouvement. Celles-ci interviennent sur des missions d’échanges dans les domaines de l’agroécologie, la production, l’éducation ou la formation. Elles existent depuis 2006 et concernent ou ont concerné les pays suivants : Venezuela, Haïti, Cuba, Honduras, le Salvador, Bolivie, Paraguay, Guatemala, Timor Oriental, Chine, Mozambique, Afrique du Sud et Zambie.

La plus ancienne d’entre elles, la Brigade Apolônio de Carvalho – en hommage à un militant communiste brésilien qui a combattu dans la Guerre civile espagnole et la Résistance française – est active au Venezuela dans le domaine de la formation politique et de l’agroécologie. La Brigade Jean-Jacques Dessalines intervient de la même manière en Haïti où elle était présente avant l’année 2010, date du tremblement de terre qui a détruit le pays. En Zambie, la Brigade Samora Machel est active dans les domaines de l’agroécologie et de l’alphabétisation des paysans. En Palestine, tous les deux ans, la Brigade Ghassan Kanafani participe à la récolte des olives dans les territoires menacés par les colons israéliens.

Œuvre de Fabrício Range

L’avenir de la lutte pour la terre au Brésil

Le nouveau Programme Agraire du MST, élaboré en tenant compte des contradictions et des impératifs des luttes en milieu rural, fournit l’orientation de la lutte pour la terre, non seulement au Brésil, mais dans tout le Sud Global. Quelques-uns de ses principaux aspects sont développés ci-dessous.

La lutte pour la terre est de plus en plus internationale. L´énorme concentration des revenus et des terres engendrée par le capital financier est telle que 87 sociétés basées dans 30 pays contrôlent à elles seules l’ensemble de la chaîne de production agricole15.Ces sociétés transnationales menacent les biodiversités et les traditions [alimentaires] locales du fait de la standardisation des aliments qu’elles imposent. De plus, elles déterminent les prix à l’échelle mondiale et interviennent dans les législations et les droits nationaux. C´est la raison pour laquelle la résistance paysanne doit être elle aussi articulée au niveau international au moyen de programmes, d’actions conjointes, de pressions sur les organismes multilatéraux et surtout de par son opposition permanente à ces transnationales, sur tous les territoires.

La lutte pour la terre est une lutte technologique. L’agrobusiness se caractérise aussi par la diffusion à grande échelle d’OGMs et par l’utilisation intensive de pesticides. Il s’agit de pratiques « technologiques » inhérentes au modèle de l’agrobusiness qui, sans elles, serait incapable de gérer des monocultures à l’échelle mondiale. Il en résulte qu´un modèle d’agrobusiness “vert” ou “durable” n´est rien de plus qu´une pub marketing du secteur. Le dépassement de ce modèle exige le renforcement et la massification de l’agroécologie, la restauration des sols et de la biodiversité, l’appropriation et la diffusion de nouvelles techniques et technologies de production et de préservation de l’environnement, la production de machines, équipements et outils agricoles adaptés aux besoins de l’agriculture paysanne.

La technologie n´est pas seulement présente dans la production agricole. Les fusions et acquisitions et la concentration financière, caractéristiques des mouvements de capitaux financiers, ont rapproché le monde de la finance des entreprises de technologie, les entreprises financières et les entreprises de l’agrobusiness (voir le Dossier n° 46 – Big Techs et lutte des classes 16 ), leur permettant de fixer le standard technologique des équipements agricoles, de s’approprier et de conserver des milliers de données de la nature qui restent « prisonnières » dans l’infrastructure cloud contrôlée par le Nord global.

La lutte pour la terre est une lutte pour l’Alimentation. La pandémie de Covid-19 a montré comment les sociétés transnationales ont profité de la crise mondiale pour augmenter superficiellement les prix des aliments et s’enrichir par la spéculation. Soumettre les aliments à la loi du marché a aussi pour conséquence de réduire les cultures traditionnelles ou locales au profit des commodities mieux acceptées sur le marché. Des cultures comme le soja, destinées à la fabrication de carburant ou d’aliments pour animaux 17 ont transformé d’anciens secteurs de cultures alimentaires en déserts de monoculture. Sans compter que la vente anticipée des récoltes en bourse entraine le risque de générer des crises alimentaires. Non seulement le modèle d’agrobusiness ne recule pas et complique l’accès à la nourriture, mais il produit des aliments de mauvaise qualité contenant des résidus de pesticides.

La lutte pour la terre est une lutte pour l’environnement. Du fait de la déforestation à grande échelle qu´il provoque, le modèle de l’agrobusiness est l’un des grands responsables de la catastrophe climatique et environnementale en cours, à la place des forêts viennent s´installer, soit de grandes cultures de commodities, soit la pratique de l’élevage extensif, elle-même à l´origine de l´émission de grandes quantités de carbone. Entre autres impacts environnementaux négatifs immédiats, il est aussi un gros consommateur d’eau, souvent peu soucieux de la réglementation, entamant la biodiversité des sols et provoquant la disparition de certaines variétés de plantes et de semences traditionnelles.

L´association de la lutte pour la terre avec la lutte pour l’environnement exige de dénoncer les fausses solutions du capitalisme vert, à l´image du marché du crédit carbone. Dans ce contexte, une des initiatives avec un effet pratique et immédiat et une dimension nationale est l’objectif de planter 100 millions d’arbres dans les années à venir. Au cours des quatre dernières années, 25 millions d’arbres ont déjà été plantés par le Mouvement.

Un bon exemple de la façon dont le MST combine les luttes environnementales, technologiques et alimentaires est fourni par l´organisation d´un groupe de familles installées dans la région métropolitaine de Porto Alegre, dans le sud du pays. Il s’agit de la plus importante production de riz agroécologique d’Amérique latine. Ce sont plus de mille familles qui produisent, individuellement ou dans des coopératives locales, mais qui sont toutes regroupées dans une coopérative centrale. Celle-ci fournit l’assistance technique, se charge de la transformation agroindustrielle et de la commercialisation du produit. Les familles participent aussi bien à la gestion technique, en tant que responsables de la supervision et certification agroécologique, qu’à la gestion économique et politique. Cette production de riz bio est devenue le symbole de la capacité de l’agroécologie à produire à grande échelle et signe l’engagement du MST en faveur d’une alimentation saine et solidaire ; le Mouvement faisant don d’importantes quantités de grains, soit à des cuisines communautaires urbaines de la région, soit à d´autres pays.

La lutte pour la terre est un combat culturel. La consolidation du modèle hégémonique de l´agrobusiness ne repose pas uniquement sur le contrôle économique et technologique, la diffusion des valeurs néolibérales et la défense du « mode de vie » de l’agrobusiness y contribuent aussi. L’industrie culturelle et ses innombrables rouages s’y prête volontiers : publicité à la télévision, parrainage et financement de médias, organisation de spectacles, rémunération d’artistes qui glorifient les latifundiums et la monoculture. La construction d’un modèle contre-hégémonique d’agriculture, où l’agroécologie, la coopération et l´accès au savoir viendraient remplacer la monoculture, l’individualisme et l’ignorance, implique des transformations dans le mode de production agricole et dans les relations sociales du monde rural.

D´autre part, l’agroécologie est devenue une alliée dans la défense d´un modèle agricole alternatif qui prenne en compte l’environnement, la santé, le savoir populaire scientifique et la diversité de la culture populaire. Le Collectif de Culture du MST est un exemple de comment ceci peut se matérialiser. Grâce à des groupes de travail en littérature, théâtre et arts plastiques, ce Collectif s´efforce de produire et renforcer une culture propre, et accomplit un travail important dans sa relation avec la société, en organisant des Festivals de la Réforme Agraire dans les États. Ces Festivals mêlent des foires alimentaires et des activités culturelles, auxquelles participent des musiciens du MST et des artistes qui soutiennent la lutte. Ils reproduisent localement l’expérience réussie des Foires Nationales de la Réforme Agraire organisées à São Paulo dont l´édition plus récente en 2023 a vu passer plus de 320 000 visiteurs.

Enfin, la lutte pour la terre fait partie et dépend de l´ensemble de la lutte des travailleurs. Seuls, les paysans ne sont pas assez forts pour affronter les grandes entreprises transnationales qui contrôlent l’agriculture. Pour les vaincre, un puissant mouvement de masse s´impose ; de plus, les défaites de ces grandes entreprises et du capital financier ouvriraient des fenêtres d’opportunités pour un projet socialiste. En d’autres termes, vu que le stade actuel du capitalisme est arrivé à son potentiel maximum, chaque défaite infligée à ce modèle peut et doit nécessairement être anticapitaliste et donc contribuer, depuis le monde rural ou en alliance avec les travailleurs urbains, à la construction d’un projet d’émancipation humaine.


Notas

1Assentamento : territoire organisé par un groupe de familles paysannes dans le cadre de la Réforme Agraire, après attribution de la terre par l’Etat. Dans la suite du texte, nous utiliserons le terme installation en français.

2580 km au sud de Belém.

3 https://mst.org.br/nossa-história/97-99.

4 Le premier Plan National de Réforme Agraire a été annoncé par le premier gouvernement civil après la dictature militaro-entrepreneuriale en 1985 et n´a jamais été exécuté.

5 https://mst.org.br/2006/07/19/stedile-faz-palestra-na-escola-superior-de-guerra.

6Acampamento : territoire occupé par un groupe de familles qui y installent un campement pour obtenir l’accès à la terre. Dans la suite du texte, nous utiliserons le terme campement.

7 https://mst.org.br/nossa-producao.

8Avant l’arrivée des Portugais, vivaient au Brésil 5 millions de personnes divisées en communautés villageoises, utilisant collectivement un territoire pour la chasse, la pêche, la collecte et l’horticulture. Voir MAESTRI (2005).

9 Quilombo : communauté clandestine d’esclaves fugitifs.

10Pour une analyse plus détaillée de la question agraire au Brésil, voir notre Dossier n.º 27: https://dev.thetricontinental.org/pt-pt/dossie-27-terra/.

11 MST. Programme de Réforme Agraire Populaire.2024

12 https://www.embrapa.br/agencia-de-informacao-tecnologica/tematicas/agricultura-e-meio-ambiente/qualidade/dinamica/agrotoxicos-no-brasil#:~:text=Expresso%20em%20quantidade%20de%20ingrediente,agr%C3%ADcola%20aumentou%2078%25%20nesse%20per%C3%ADodo.

13 https://fpagropecuaria.org.br/todos-os-membros/.

14Agrovila : dans une installation, les habitations sont regroupées dans un hameau un peu en marge de la partie agricole.

15 https://www.brasildefato.com.br/2018/09/04/so-87-empresas-controlam-a-cadeia-produtiva-do-agronegocio/.

16 https://dev.thetricontinental.org/pt-pt/dossier-46-big-tech/.

17 https://dev.thetricontinental.org/pt-pt/brasil/complexo-da-soja-analise-dos-dados-nacionais-e-internacionais/.

Références bibliographiques

Commission Pastorale de la Terre. Conflitos no campo Brasil 2022. Goiânia, CPT Nacional, 2023.

DIEESE. Estatísticas do meio rural 2010-2011. 4.ed. / Departamento Intersindical de Estatística e Estudos Socioeconômicos; Núcleo de Estudos Agrários e Desenvolvimento Rural; Ministério do Desenvolvimento Agrário. — São Paulo: DIEESE; NEAD; MDA, 2011.

INSTITUT TRICONTINENTAL DE RECHERCHE SOCIALE. Dossier nº 54. Gramsci dans le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). Interview de Neuri Rossetto. Juillet 2022.

______. Dossier n.46. Big Techs et les défis actuels du combat des classes. Novembre 2021.

MAESTRI, Mario. A Aldeia ausente: índios, caboclos, cativos, moradores e imigrante na formação da classe camponesa brasileira. In: STEDILE, João Pedro. A questão agrária no Brasil, volume 2 – O debate na esquerda 1960-1980. São Paulo, Expressão Popular, 2005. p. 217-276.

MARTINS, Adalberto. A Questão Agrária no Brasil: da colônia ao governo Bolsonaro. São Paulo, Expressão Popular, 2020.

______.A produção ecológica de arroz e a reforma agrária popular. São Paulo, Expressão Popular, 2019.

MST. Programa de Reforma Agrária Popular. 2024.

______.Normas gerais e Princípios Organizativos. 2016.

Je ne crée pas pour les institutions ; je crée pour mon peuple

Solidarité avec la Palestine

Le 30 mars marque le quarante-huitième anniversaire de la mort de six Palestiniens et de centaines de blessés par les forces israéliennes, qui faisaient partie de ceux qui résistaient à la dépossession de la région de Galilée. En ce jour, désormais connu sous le nom de Journée de la Terre, des personnes et des mouvements du monde entier se mobilisent en solidarité avec la Palestine, exigeant la fin de l’occupation israélienne et du génocide à Gaza. En l’honneur de la Journée de la Terre, j’ai interviewé Malak Mattar, une artiste de Gaza, à propos de sa dernière et plus grande fresque murale de cinq mètres, Last Breath (2024), qui témoigne des crimes d’Israël dans sa ville natale depuis le 7 octobre 2023. Malak a commencé à peindre vers l’âge de quatorze ans, peu de temps avant qu’Israël ne lance l’offensive militaire majeure de l’opération Bordure protectrice sur la bande de Gaza en 2014. Lorsque je me suis assis avec Mattar dans son studio pour parler, elle se préparait pour une exposition personnelle de la fresque à Cromwell Place à Londres, au Royaume-Uni (vous pouvez trouver notre interview complète d’une demi-heure ici).

Malak Mattar avec Tings Chak devant Last Breath (2024) à Londres, Royaume-Uni.

En dépit de sa prochaine exposition, elle a déclaré : « Je ne crée pas pour les institutions ; Je crée pour mon peuple. Et ce tableau, le fait qu’il soit écrit en arabe, c’est pour nous, parce que j’ai peint mon peuple. Je ne l’ai pas peint pour que certains Occidentaux le voient, l’approuvent et l’accueillent dans leurs espaces ». Malak rêve qu’un jour ce tableau soit exposé à Gaza « pour se souvenir des artistes qui ne s’en sont pas sorti, qui ont été tués ».

Des artistes comme Heba Zagout, Duniyana Al-Amoor, Muhammed Sami, Majd Arandas. La liste est longue.

Au cours des six derniers mois, dans les attaques israéliennes contre la bande de Gaza, il y a un nombre incalculable d’acteurs, d’artistes, de journalistes, de musiciens et de poètes palestiniens parmi les 32 000 martyrs, sans compter les 75 000 blessés. Malgré la censure et la répression de ceux qui expriment leur solidarité avec le peuple palestinien, les travailleurs culturels continuent de s’exprimer, de l’Alliance Art Not Genocide qui a mobilisé 23 000 artistes pour demander l’exclusion d’Israël de la Biennale de Venise à diverses manifestations pro-palestiniennes dans les institutions artistiques des capitales du Nord.

Depuis octobre 2023, sous la bannière « Artistes contre l’apartheid », des travailleurs culturels de plus de 60 pays ont créé des œuvres d’art, organisé des événements et participé à des actions politiques, et 11 000 ont signé un communiqué commun qui déclare :

En tant qu’artistes et producteurs culturels, nous nous joignons aux peuples du monde et au peuple héroïque de Palestine pour arrêter cette guerre génocidaire et mettre fin à 75 ans d’occupation. Nous sommes conscients du pouvoir de notre travail pour façonner l’opinion publique à notre époque. En tant qu’artistes, nous avons une responsabilité unique d’utiliser notre voix et nos pratiques artistiques pour protester contre l’apartheid et amplifier la juste cause du peuple palestinien et sa résistance contre l’occupation et l’oppression.

¡Puebla por Palestina ! actions de rue à Puebla, Mexique. Œuvres de Kael Abello (à gauche) et Tings Chak (à droite).

Plusieurs affiches d’artistes tricontinentaux et de nos amis proches ont trouvé leur place dans les actions de rue ¡Puebla por Palestina ! (‘Puebla pour la Palestine’) au Mexique, organisées par le Frente Amplio en Defensa de la Educación Pública (FADEP) et soutenues par Grupo Tiempos Modernos, Utopix et d’autres organisations populaires. Pendant ce temps, à Durban, en Afrique du Sud, nos affiches ont décoré le siège du mouvement des habitants des bidonvilles Abahlali baseMjondolo lors d’un événement d’éducation politique avec l’écrivain, activiste, musicien et auteur Haidar Eid, basé à Gaza. Son livre Decolonising the Palestinian Mind (octobre 2023), dont la couverture a été réalisée par Malak Mattar, a récemment été publié par Inkani Books en Afrique du Sud.

Événement Abahlali baseMjondolo avec Haidar Eid à Durban, Afrique du Sud.

Réaliser une œuvre d’art n’est pas une fin en soi, mais un moyen de s’engager dans la bataille des émotions, la bataille pour les cœurs et les esprits des gens. Les artistes ont la responsabilité d’inciter les gens à agir et de nous aider à concevoir une voie à suivre. Au cours de notre entretien, Malak nous a mis au défi, ainsi que ses spectateurs, de passer à l’action : « Vous devez maintenant faire quelque chose pour ma propre cause… la cause palestinienne », a-t-elle déclaré. « C’est aussi un paramètre moral. Je vois que le monde a lamentablement échoué, et je ne crois pas que l’humanité existe, alors si le monde veut me prouver que j’ai tort, allez-y, s’il vous plaît ».

Sélection d’affiches féministes en solidarité avec la Palestine. Crédit image : Capire.

Célébration internationale des travailleuses

Pour célébrer la Journée internationale du travail des femmes – journée gagnée grâce à la lutte des femmes communistes – l’Assemblée internationale des peuples, en collaboration avec Capire, les mouvements de l’ALBA et Utopix, a lancé une exposition en ligne d’affiches féministes en solidarité avec la Palestine. Quarante-quatre affiches de dix-sept pays ont été produites pour l’exposition, avec des candidatures provenant de la Pologne à Porto Rico, de la Chine à la Colombie, de l’Afrique du Sud à la Suède.

Illustration de couverture de Émancipation interrompue : les femmes et le travail en Allemagne  (mars 2024) par Daniela Ruggeri et Ingrid Neves.

En revenant sur l’histoire des luttes des femmes, notre dossier de mars, Émancipation interrompue : les femmes et le travail en Allemagne de l’Est, traite des réalisations et de l’héritage de la libération des femmes en République démocratique allemande, ainsi que les défis auxquels elle a été confrontée. Des portraits originaux de six femmes leaders ont été illustrés pour le dossier, qui a été produit conjointement avec l’Internationale Forschungsstelle DDR et le Zetkin Forum for Social Research, mettant en valeur les histoires et les contributions de Katharina ‘Käthe’ Kern, Hilde Benjamin, Lykke Aresin, Helga E. Hörz, Grete Groh-Kummerlöw et Herta Kuhrig.

Mouchoir d’un groupe féministe en Corée du Sud (à gauche) ; banderole créée par les femmes du Mouvement des travailleurs sans terre (MST) au Brésil, sur laquelle on peut lire « Libérez la Palestine ! Ce n’est pas la guerre, c’est un génocide » (à droite).

Pour nous, chez Tricontinental, chaque jour est la Journée internationale des femmes qui travaillent. Au fil des ans, nous avons créé des centaines de portraits illustrant la vie et l’œuvre de femmes révolutionnaires. Cette année, le groupe féministe lié au Parti de la justice et à l’International Strategy Centre en Corée du Sud a inclus plusieurs de ces portraits dans son mouchoir. L’une de nos affiches a également été transformée en banderole dans l’État du Mato Grosso, au Brésil, dans le cadre des actions nationales du MST qui ont mobilisé 20 000 femmes sans terre à travers le pays le 8 mars.

La culture comme arme de lutte

Table ronde sur l’art et la résistance organisée à Delhi, Inde.

Le 2 mars, le débat « Entrer dans le néo-féodal ? Art et résistance à l’ère du capitalisme de plateforme » a été organisé à Delhi, en Inde, avec les artistes et universitaires Sandip Luis, Shukla Sawant et Anupam Roy. Le débat s’est basé sur le dossier tricontinental Culture as a Weapon of Struggle : Medu Art Ensemble and Southern African Liberation (La culture comme arme de lutte : Medu Art Ensemble and Southern African Liberation) pour discuter des développements récents dans le monde de l’art et des précédents historiques de la collectivisation des artistes sur le sous-continent indien. Les intervenants et les personnes du public se sont fait l’écho de leur intérêt commun à résister à la marchandisation de l’art et au virage droitier du mécénat artistique en Inde, soulignant la nécessité pour les artistes militants de s’engager directement dans les luttes populaires en cours.

Illustration de Culture comme arme de lutte : Medu Art Ensemble et libération de l’Afrique du Sud.

Il y a deux mois, en janvier, Tricontinental et Artists Against Apartheid ont organisé l’événement « Art, culture, et lutte anti-apartheid », où nous avons lancé notre dossier sur le Medu Art Ensemble. L’événement, co-animé par Hannah Craig de Artists Against Apartheid et moi-même, mettait en vedette Wally Serote, poète lauréat d’Afrique du Sud et cofondateur du Medu Art Ensemble ; Judy Seidman, membre du Medu Art Ensemble ; Clarissa Bitar, musicienne et compositrice palestinienne primée ; et Niki Franco, podcasteuse et travailleuse culturelle. Vous pouvez regarder un enregistrement de l’événement ici.

Chaque jour, c’est la journée des livres rouges !

Affiche de la Journée du livre rouge par Junaina Muhammed (Inde).

Bien que le 21 février – anniversaire de la publication du Manifeste communiste en 1848 – soit passé, Tricontinental et l’Union internationale des éditeurs de gauche poursuivent notre tradition de la Journée des livres rouges le 21 de chaque mois en publiant une affiche qui s’inspire d’un livre sur les mouvements, les figures et l’histoire révolutionnaires. Ensemble, ces affiches seront compilées dans un calendrier de la Journée des livres rouges. Notre quatrième affiche, conçue par Junaina Muhammed de Young Socialist Artists in India, est inspirée du livre de Naveen Kumar, Kadana Kana (« Champ de bataille »), qui documente le mouvement historique des travailleurs agricoles en Inde.

D’autres nouvelles…

Le Forum des peuples organise un cours hybride de huit semaines, dont les instructeurs comprennent le directeur de notre institut, Vijay Prashad, et les chercheurs Mikaela Erskog et Manolo de los Santos. De même, je donnerai un cours sur l’art et la libération nationale. Inscrivez-vous ici.

Le 31 janvier, le légendaire artiste indonésien Amrus Natalsya, qui a été membre du collectif Sanggar Bumi Tarung ainsi que du Lekra (ndt : institut de culture populaire, front culturel du parti communiste d’Indonésie) au cours de ses quinze années d’existence, est décédé à l’âge de 90 ans. Pour en savoir plus sur sa vie et son œuvre, cliquez ici.

Nous espérons que vous avez apprécié notre newsletter. Pensez à vous abonner ici pour recevoir les prochaines éditions et suivez le hashtag #TriconArt sur les plateformes de médias sociaux de Tricontinental pour vous informer sur nos dernières créations. Dites-nous ce que vous en pensez au fur et à mesure que nous trouverons nos marques et en nous écrivant à [email protected].

Chaleureusement,
Tings

Traduction, Chris & Dine

L’agitation de l’ordre mondial

En janvier 2023, un journaliste de Yomiuri Shimbun a demandé à l’attachée de presse du ministère des Affaires étrangères du Japon, Hikariko Ono, une définition de l’expression « Sud global ». Elle a alors répondu : « Le gouvernement du Japon n’a pas de définition précise de l’expression Sud global, [mais] je considère qu’en général, elle se réfère aux pays émergents et en développement ».1

Le gouvernement japonais s’est employé à trouver une analyse plus précise du Sud global, qu’il a cherché à présenter dans le Livre bleu diplomatique 2023. Dans une longue section sur l’idée des pays du Sud, les fonctionnaires japonais reconnaissent que l’ancien tiers monde semble avoir adopté un nouvel état d’esprit. Lorsque les pays du Nord global, menés par les États-Unis, ont exigé l’adoption par les pays du Sud global de la position de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) sur la guerre en Ukraine (visant à isoler la Russie), ces derniers ont refusé, accusant l’Occident de pratiquer deux poids, deux mesures, puisqu’il justifie sa propre guerre tout en contestant les guerres des autres. À la lumière de ce nouvel état d’esprit dans le Sud global, le ministère des Affaires étrangères du Japon a exprimé la nécessité d’une nouvelle attitude, avec une « approche inclusive qui surmonte les différences de valeurs et d’intérêts ». Comme l’a écrit le ministre des Affaires étrangères japonais, Yoshimasa Hayashi, dans la préface du Livre bleu, « le monde se trouve maintenant à un tournant de l’Histoire ».2

Le fait que peu d’États du Sud global aient accepté de participer à l’isolement de la Russie, refusant, de fait, d’appuyer les résolutions occidentales à l’Assemblée générale des Nations Unies, est une illustration de ce tournant. Tous les États ayant refusé de rejoindre l’Occident dans sa croisade contre la Russie ne sont pas « anti-occidentaux » au sens politique ; beaucoup d’entre eux sont plutôt mus par des considérations pratiques, comme les prix de l’énergie moins chers de la Russie. Soit par lassitude de subir des pressions occidentales, soit parce qu’ils voient des opportunités économiques dans leur relation avec la Russie, des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine refusent de plus en plus de céder à la pression exercée par Washington pour qu’ils rompent leurs liens avec la Russie. C’est ce refus et cet évitement qui ont amené le président français Emmanuel Macron à admettre qu’il était « très impressionné par le recul de la confiance du Sud global [dans l’Occident] ».3

Dans un panel de débat le 18 février 2023 à la Conférence de Munich sur la sécurité, trois dirigeants d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie ont exposé les causes de leur mécontentement face à la guerre en Ukraine et la campagne de pression pour qu’ils rompent leurs liens avec la Russie. Comme l’a dit la première ministre de la Namibie Saara Kuugongelwa-Amadhila : « Nous défendons une résolution pacifique du conflit [en Ukraine] de sorte que le monde entier et toutes les ressources mondiales puissent être consacrées à l’amélioration des conditions de la population dans le monde, au lieu d’être dépensées pour acquérir des armes, tuer des personnes, et engendrer finalement des hostilités ». Interrogée sur la raison de l’abstention de la Namibie lors du vote sur la guerre aux Nations Unies, Kuugongelwa-Amadhila a dit : « Notre attention se porte sur la résolution du problème… pas sur la culpabilisation des autres ». L’argent utilisé pour acheter des armes, a-t-elle ajouté, « serait mieux employé pour promouvoir le développement en Ukraine, en Afrique, en Asie, ailleurs, même en Europe, où beaucoup de gens vivent dans le dénuement ».4

Une série de rapports publiés par les principales entreprises financières occidentales fait écho à l’anxiété de Macron concernant l’érosion de la crédibilité de l’Occident dans le Sud global. BlackRock remarque que nous entrons dans « un monde fragmenté avec des blocs concurrents », tandis que Credit Suisse souligne « les fractures profondes et persistantes » qui se sont ouvertes dans l’ordre mondial.5 L’analyse que fait Credit Suisse de ces « fractures » les décrit précisément : « L’Ouest global (les pays développés occidentaux et leurs alliés) se sont éloignés de l’Est global (la Chine, la Russie et leurs alliés) en termes d’intérêts stratégiques centraux, tandis que le Sud global (le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, et la plupart des pays en développement) se réorganise pour poursuivre ses propres intérêts ».6

Afin de comprendre ces changements majeurs qui ont lieu dans le monde et la perplexité du Nord global face au nouvel état d’esprit dans le Sud global, le Tricontinental, Institut de recherche sociale a produit le dossier n° 72, L’agitation de l’ordre mondial, fondé sur le travail de recherche mené avec Global South Insights et le document de travail que nous avons produit de manière collaborative, Hyper-impérialisme : une nouvelle étape dangereuse et décadente (janvier 2024).


Des expressions Sud global et Nord global

Les Nations Unies sont composées de 49 pays du Nord global et de 145 pays du Sud global. Dans ce dossier, nous utilisons les termes « aires » pour décrire le Nord global et « groupes » pour décrire le Sud global, selon les représentations dans les figures ci-dessous. Les aires du Nord global sont organisés autour des États-Unis et de leurs alliés les plus proches au centre, où chaque aire qui entoure ce centre, ou noyau dur, est composée d’États du Nord global qui, pour différentes raisons, ne font pas partie du noyau dur. Ces aires ne font état d’aucune fragmentation dans le Nord global, qui opère en tant que bloc. Le Sud global, quant à lui, ne constitue pas un bloc, mais un projet émergent formé par différents groupes, chacun avec sa propre logique, comme nous allons l’expliquer ci-dessous.

Le Nord global

La guerre en Ukraine a mis en lumière et accéléré certains changements géopolitiques. D’un côté, un groupe de pays sous la direction des États-Unis a réagi à l’entrée des forces russes en Ukraine en tant que bloc militaire, économique et politique intégré. Ces pays participent à certaines plateformes, dont les plus significatives sont l’OTAN et le Groupe des sept (G7). Ceci reflète une dynamique qui est en place depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, dans laquelle l’OTAN et le G7 ont agi ensemble pour promouvoir un programme largement défini par les États-Unis, l’Europe et le Japon étant des puissances secondaires dans cette alliance.

Au cours des dernières décennies, les contradictions entre les pays de l’OTAN et du G7 ont été gommées et reléguées en arrière-plan. Malgré des différences secondaires entre les positions et les capacités militaires, économiques et politiques de ces pays (comme le désaccord entre les États-Unis, le Royaume-Uni et la France concernant l’exportation de sous-marins à l’Australie en 2021), le Nord global peut être compris comme un bloc recherchant l’unité autour de questions centrales.7

L’intellectuel égyptien Samir Amin évoquait en 1980 la « consolidation graduelle de la zone centrale du système capitaliste mondial (Europe, Amérique du Nord, Australie) ». Peu après, Amin a commencé à utiliser le terme Triade pour se référer à cette « zone centrale » de puissances impérialistes ayant émergé après la Seconde Guerre mondiale.8 D’après lui, les classes dominantes en Europe et au Japon avaient subordonné leurs propres intérêts nationaux à ce que le gouvernement des États-Unis avait commencé à appeler leur « intérêt commun ». Nous appuyant sur la conception d’Amin, nous avons organisé la Triade en quatre aires, avec des modifications qui illustrent les tendances actuelles dans les relations internationales et régionales.

Ces quatre aires sont :

  1. Le noyau dur des États coloniaux anglo-américains impérialistes menés par les États-Unis, composé de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis (appartenant tous au Conseil de surveillance et d’examen des activités de renseignement du Groupe des cinq [Five Eyes Intelligence Oversight and Review Council, en anglais], un réseau d’agences de renseignement liées par des accords confidentiels), ainsi que d’Israël. Ces pays, s’appuyant sur des formes de suprématie blanche, sont les plus avancés dans les domaines militaire, économique et politique, les États-Unis exerçant une domination sur le groupe.
  2. L’aire suivante est composée de neuf puissances impérialistes du noyau européen : la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, l’Espagne et la Suède. Tous ces pays sont membres du réseau d’espionnage du Groupe des quatorze ([Fourteen Eyes, en anglais] formellement appelé SIGINT Seniors Europe), et tous sont membres de l’OTAN (l’adhésion de la Suède étant pratiquement garantie). Ces pays européens puissants se subordonnent néanmoins aux intérêts du noyau dur, opérant quasiment comme des États vassaux. Prenons le cas de l’Allemagne, qui, bien qu’ayant l’une des économies les plus importantes au monde et dominant l’Union européenne, a tout de même renoncé à sa capacité à protéger ses citoyens depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022 afin de ne pas mettre à mal l’hégémonie étatsunienne sur la politique extérieure européenne. Comme l’a décrit l’économiste Michael Hudson, c’est « la troisième fois en un siècle que les États-Unis sont vainqueurs de l’Allemagne ».9
  3. La troisième aire est composée du Japon et de puissances européennes secondaires, comme l’Autriche, la Finlande, la Grèce, l’Irlande, le Portugal et la Suisse. Bien que loyaux envers les États-Unis, ces pays n’ont pas autant d’influence sur l’ordre mondial que les puissances impérialistes européennes du fait de leurs capacités militaires, économiques et politiques. Certains d’entre eux, comme le Portugal, la Finlande et l’Islande, font partie de l’OTAN, mais sont moins intégrés à la stratégie militaire étatsunienne. Dans le cas du Portugal, par exemple, bien qu’étant une ancienne puissance coloniale, son PIB relativement faible est un facteur d’exclusion de l’aire du noyau européen.
  4. La quatrième aire périphérique est composée de dix-neuf pays de l’ancien bloc d’Europe de l’Est. Ces pays, qui n’ont pas été des puissances coloniales, ont été attirés dans le camp impérialiste pendant la période post-guerre froide principalement à travers la subordination économique et avec l’expansion vers l’Est de l’OTAN. Certains de ces pays sont gouvernés par des régimes de droite favorables à l’OTAN (c’est-à-dire la Pologne, l’Ukraine et l’Estonie), qui jouent un rôle de première ligne dans les efforts occidentaux de contention de la Russie. D’autres cherchent à garder leurs distances avec l’OTAN (comme la Serbie), bien que la pression occidentale ne leur laisse souvent que peu de choix.

En 1945, les États-Unis ont commencé à consolider leur hégémonie sur les pays du Nord global à travers trois axes majeurs :

  1. La domination militaire des États-Unis sur l’Europe grâce à l’OTAN et le déploiement de bases militaires étatsuniennes dans les forces de l’Axe vaincues (l’Allemagne, l’Italie et le Japon).
  2. L’intégration économique du Japon, de l’Europe occidentale et des États coloniaux anglo-américains avec les États-Unis et leur dépendance à ces derniers. Ceci a débuté avec le Plan Marshall (1948) en Europe et l’occupation militaire initiale du Japon (1945-1952).
  3. La subordination politique des élites d’Europe, du Japon et des États coloniaux blancs à la structure élitiste étatsunienne en sélectionnant quels partis politiques pourraient accéder au pouvoir. Ceci a été accompli à travers la création d’une élite mondiale favorable aux États-Unis en ouvrant par exemple les universités étatsuniennes aux étudiants d’élite de ces parties du monde et en formant un ensemble de réseaux (comme le groupe Bilderberg en 1954) qui cherchent à créer une compréhension commune du monde façonnée par les États-Unis.10

Outre la subordination du Nord global aux États-Unis selon ces trois axes, dont la réussite a supposé de nombreux efforts et luttes, trois autres facteurs sont essentiels pour comprendre à la fois le concept de Nord global et la logique des quatre aires entre lesquelles nous avons divisé ces pays.

1. Une histoire commune de brutalité. L’expression Nord global n’est pas un terme géographique neutre. De fait, il n’est décidément pas géographique, étant donnée l’inclusion de pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande dans le noyau dur. L’expression Nord global est plutôt le synonyme d’autres termes comme Occident et pays avancés. Il s’agit là de dénominations polies pour l’expression adéquate : le bloc impérialiste. Il convient de remarquer que la plupart de ces pays – que ce soit les États impérialistes centraux (comme le Royaume-Uni et les États-Unis), le noyau européen (comme l’Allemagne et l’Italie), ou les puissances européennes secondaires (comme le Portugal et l’Autriche) – ont façonné le monde moderne à travers une histoire partagée de violence qui s’est ouverte avec le commerce triangulaire d’esclaves et s’est poursuivie par l’utilisation de bombes nucléaires contre les civils à Hiroshima et à Nagasaki, et encore le génocide en cours des Palestiniens. Il n’existe pas de décompte exhaustif des centaines de millions de personnes assassinées par le colonialisme.11

Le détournement de la richesse des régions colonisées du monde vers les puissances coloniales constitue une caractéristique centrale de cette violence. Ce détournement a non seulement rempli les coffres de ces puissances et payé pour l’infrastructure opulente qui existe encore aujourd’hui ; mais il a aussi modelé le système néocolonial qui continue à piller la richesse des États colonisés bien après le terme formel du colonialisme.

2. Le détournement de la richesse du Sud vers le Nord. Bien que ne représentant que 14,2 % de la population mondiale, les 49 pays du Nord global concentrent 40,6 % du produit intérieur brut du monde, calculé en parité de pouvoir d’achat (PPA).12 En contrôlant, grâce à l’héritage du colonialisme, le capital et la production de matières premières, la propriété intellectuelle, et la science et la technologie, les États du Nord global continuent à s’assurer l’accumulation d’une plus grande part de la richesse de la planète. Les près de 45 milliards de dollars détournés par les Britanniques en Inde entre 1765 et 1938, ce qui représente presque l’entièreté de la période du régime britannique dans le pays (1757-1947), sont un exemple du faramineux pillage colonial de richesse. Cette richesse a alimenté le système bancaire britannique, a permis l’accumulation de capital pour l’industrialisation britannique, et a créé des avantages intégrés qui durent depuis des générations.13 Pendant ce temps, l’espérance de vie moyenne a chuté de 20 % entre 1870 et 1921 en Inde, et le taux d’alphabétisation lorsque le pays a gagné son indépendance en 1947, après trois-cents ans de colonialisme, n’était que de 12,2 %.14

Un article récent montre que, s’appuyant sur un échange inégal, 152 milliards de dollars ont été pillés dans le Sud global entre 1960 et 2017. Les auteurs soulignent que, rien qu’en 2017, le Nord global s’est approprié des marchandises pour une valeur de 2,2 milliards de dollars dans le Sud global, « suffisamment pour éliminer l’extrême pauvreté quinze fois ».15 Imaginez si nous calculions le détournement total de richesse depuis les (anciennes) colonies et l’impact social que cela a eu sur leurs systèmes de santé et d’éducation.

3. Une condition commune de militarisation et de renseignement. Le rôle des réseaux de renseignement est fréquemment sous-estimé dans l’évaluation de la puissance du Nord global. La catégorie « renseignement », ou « intelligence », n’est plus cantonnée à l’espionnage à l’ancienne, mais inclut désormais la surveillance et la guerre numériques (y compris les cyber-attaques contre l’infrastructure clé). Chacun des pays du Nord global participe à une coordination militaire de haut niveau et au partage de renseignement, menés par le noyau dur. Plus un pays est intégré au noyau dur, plus le niveau de synchronisation du renseignement et de la coordination militaire est élevé. Ceci ne signifie pas que les pays dans les aires périphériques ne sont intégrés aux systèmes du noyau dur, mais uniquement qu’ils ne sont pas invités dans le sanctuaire interne des systèmes d’information et d’armement. La structure des quatre aires est visible dans les réseaux de renseignement mondiaux, comme l’illustre la distinction entre les réseaux de renseignement des Groupes des cinq, des neuf et des quatorze [Five Eyes, Nine Eyes et Fourteen Eyes, respectivement, en anglais]. Le réseau de renseignement du Groupe des cinq (Five Eyes, composé de cinq des six pays du noyau dur, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis, Israël constituant de facto leur « sixième œil ») travaille étroitement avec les pays du Groupe des neuf (Nine Eyes) tout en maintenant une distinction avec eux (le Danemark, la France, les Pays-Bas et la Norvège, ajoutés aux pays du Groupe des cinq [Five Eyes]), puis enfin avec les pays du Groupe des quatorze (Fourteen Eyes, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suède, ajoutés aux pays du Groupe des neuf [Nine Eyes]), qui ont accès à un niveau de plus en plus épuré de partage d’information selon leur distance du noyau dur.

Le Sud global

Au contraire du Nord global, le Sud global ne constitue pas un bloc intégré. Les pays du Sud global ont des réalités économiques, des capacités militaires, des systèmes politiques et des gouvernements différents, souvent avec des traditions politiques contradictoires. Bien que nombre de ces pays partagent certaines caractéristiques et intérêts, le concept de Sud global n’est pas défini par leurs points communs, mais par un autre ensemble de facteurs. Cependant, ces pays ont en commun les éléments suivants :

  • Ce sont d’anciennes colonies et semi-colonies qui ont été soumises à cinq-cents ans d’humiliation.
  • Dans certains cas, ils ont engagé et poursuivent toujours des projets socialistes, pour lesquels ils sont punis par le bloc impérialiste.
  • Ils sont, pour un éventail de raisons, victimes de l’interventionnisme impérialiste à travers l’utilisation de la force extra-économique, comme les coups d’État et les sanctions.
  • Ils se sont souvent rassemblés autour de divers intérêts communs, comme pour exiger l’allègement de la dette, établir leur droit à la construction d’une démocratie économique, et accéder à des mesures sanitaires mondiales, y compris aux vaccins durant la pandémie de COVID-19.

Malgré ces points communs, il serait excessif de parler ici de bloc, comme nous l’avons fait pour le Nord global. Nous estimons plutôt que le Sud global se compose de six groupes avec des relations interconnectées (ainsi que des conflits antagonistes entre certains d’entre eux). Ces groupes sont :

  1.  États socialistes indépendants. Ce groupe comprend six pays (la Chine, le Viêt Nam, le Venezuela, le Laos, la République Populaire Démocratique de Corée, et Cuba) qui restent engagés dans la trajectoire socialiste, avec tous ses va-et-vient complexes. La Chine, un membre clé de ce groupe, possède le plus grand PIB (en PPA) au monde et une économie qui est presque trois fois supérieure à celle de l’Inde (un pays avec une population comparable).16 Le peuple chinois a accompli la plus grande prouesse des temps modernes en termes de développement humain en tirant 800 millions de personnes de la pauvreté.17
  2. États en forte recherche de souveraineté. Ce groupe est défini par les États qui ont, plus récemment et malgré les nombreuses différences internes entre eux, pris des mesures pour affirmer leur souveraineté sans pour autant établir un processus socialiste formel. Beaucoup de ces États, comme l’Érythrée et le Mali, appartiennent au Groupe des amis pour la défense de la Charte des Nations Unies, formé en juillet 2021 sous la conduite du gouvernement vénézuélien. En représailles, l’Occident a puni cette position en déployant une guerre hybride extrême.18 La Russie, qui constitue un cas particulier dans ce groupe, est une cible privilégiée des tentatives de changement de régime et des mesures de coercition qui cherchent à la démembrer et la dénucléariser.
  3. États historiquement progressistes. Les sociétés dans ces pays ont été façonnées par des mouvements de libération nationale, comme la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, et par des mouvements d’opposition aux dictatures, comme au Brésil ; dont l’impact est profondément enraciné dans leurs cultures politiques. Malgré les limitations des gouvernements dans ce groupe, leurs contradictions internes sévères, et les difficultés d’émancipation du système capitaliste mondial, ils ne cèdent pas face à l’interférence étatsunienne. Néanmoins, aucun de ces pays n’a connu de révolution socialiste qui pourrait avoir affaibli leur bourgeoisie nationale grâce à une réforme foncière substantielle ou à la socialisation de secteurs avancés de l’économie, par exemple.
  4. Nouveaux États non-alignés. Ces pays, avec des PIB croissants, sont en train de dépasser leur dépendance envers l’Occident. La taille et l’échelle de leurs économies leur apportent une certaine indépendance pour poursuivre leurs intérêts économiques nationaux sans progresser activement en termes de souveraineté politique. Ils ont réalisé que la confiscation des réserves étrangères et l’utilisation de sanctions contre au moins 31,5 % de la population mondiale par les États-Unis étaient devenues des menaces sévères contre la majorité mondiale, et que ceux-ci n’étaient plus ni un marché de dernier recours, ni un fournisseur principal d’investissement direct étranger.19
  5. Le Sud global divers. Ce groupe inclut 111 pays qui ne présentent pas d’unité politique, économique ou militaire claire. Leur degré d’alignement avec le Nord global est variable.
  6. Colonies militaires des États-Unis. Les deux pays qui constituent ce groupe, la République de Corée et les Philippines, sont effectivement des colonies militaires des États-Unis, bien que leurs populations luttent contre les limitations de la subordination aux besoins militaires et sécuritaires étatsuniens.

L’ensemble de ces 145 pays (ainsi que deux pays non membres des Nations Unies) représente 85,8 % de la population mondiale et 59,4 % du PIB mondial (en PPA).20 Comme nous le verrons dans la section finale, ces six groupes font partie de projets régionaux et internationaux majeurs (comme l’Organisation de coopération de Shanghai, l’Union des nations sud-américaines, les BRICS10 et le G77, respectivement) illustrant le nouvel état d’esprit du Sud global, qui se tourne vers le régionalisme et le multilatéralisme et prend ses distances avec la domination singulière façonnée par le bloc impérialiste.

De l’idée des cinq contrôles

L’analyse marxiste de l’impérialisme au cours du siècle dernier a été influencée par les contributions théoriques et pratiques de Vladimir Lénine, ancrées dans l’expérience de la Révolution russe. Dans son ouvrage classique, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), Lénine argumentait que dans son stade le plus concurrentiel, le capitalisme progressait pour produire des oligopoles dans d’importants secteurs, comme la finance, et que ces oligopoles s’opposaient les uns aux autres, poussant leurs États vers un conflit autour des marchés dans les colonies et vers des confrontations militaires directes entre eux. La vague de décolonisation formelle qui a commencé après la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, dont l’histoire comprend une étape préalable en Amérique latine dans les années 1800 mais a repris avec la Révolution cubaine (1959), a créé de nouvelles conditions pour l’impérialisme. La retraite territoriale des puissances impérialistes ne s’est en aucun cas traduite par une perte de leur contrôle sur l’économie mondiale. Au contraire, elles ont façonné ce que Kwame Nkrumah appelait le néocolonialisme.

On assiste cependant ces dernières années à la lente érosion du contrôle occidental sur l’économie mondiale et à la délégitimation graduelle de l’ensemble de la structure néocoloniale. Pour mieux comprendre cette érosion, nous avons adopté une méthode mise au point par Samir Amin il y a presque trente ans pour analyser la nature de la puissance impérialiste.21 Amin a estimé que la structure néocoloniale n’avait pas besoin de sociétés transnationales basées en Occident pour posséder la plupart des actifs mondiaux. Il a expliqué que c’était plutôt le contrôle monopolistique de nombreux actifs dans des secteurs clés et l’assurance que le bénéficiaire final de ces actifs était la Triade, ou le Nord global, et ses classes dominantes, qui étaient nécessaires. Amin a identifié cinq formes de contrôle qui constituent le cœur de la structure néocoloniale :

  • Contrôle des ressources naturelles
  • Contrôle des flux financiers
  • Contrôle de la science et la technologie
  • Contrôle de la puissance militaire
  • Contrôle de l’information

Dans The World Needs a New Socialist Development Theory (juillet 2023), nous avons avancé que le contrôle de l’Occident des ressources naturelles, des flux financiers, et de la science et la technologie était mis au défi par l’émergence des principales économies du Sud global : la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, la Turquie et le Mexique, qui font partie des treize plus grandes économies au monde en termes de PIB (en PPA).22 L’arrachement impressionnant à la pauvreté abjecte de la Chine a été central dans l’affaiblissement de la mainmise du Nord global sur ces trois premiers contrôles.

Deux exagérations de la part des États-Unis et du bloc impérialiste entre le milieu des années 1990 et les années 2010 ont aussi contribué à fragiliser cette emprise:

  1. Les guerres étatsuniennes, depuis la guerre globale contre le terrorisme jusqu’aux guerres contre l’Afghanistan, l’Irak et la Libye.
  2. Les abus économiques étatsuniens, depuis le crédit excessif sur le marché immobilier étatsunien jusqu’à la réglementation permissive du système bancaire occidental.

Ces guerres étatsuniennes et la crise économique de 2007-2008 ont ébranlé l’autorité du Nord global sur le système mondial. C’est dans ce contexte que le président russe Vladimir Poutine a dit lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2007 que le monde n’avait pas besoin d’« un unique maître ».23 Des doutes importants ont commencé à émerger dans le Sud global concernant le rôle des États-Unis en tant qu’acheteur de dernier recours, garant du système monétaire mondial et stabilisateur politique de l’ordre mondial.

De nouveaux développements en Chine et en Russie, qui ont eu lieu au même moment que ces guerres étatsuniennes et ce chaos dans le système capitaliste mondial, ont amorcé l’accélération de nouveaux changements:

  1. Chine. DuRrant les dernières années du gouvernement de Hu Jintao (2003-2013), les dirigeants de la Chine ont commencé à réévaluer la dépendance du pays au marché et à la direction politique des États-Unis. La formation des BRICS en 2009 a rendu compte de cette nouvelle attitude. Cette réévaluation s’est ensuite traduite par un nouveau cadre politique sous la conduite de Xi Jinping. Ceci a inclus l’établissement d’alternatives au marché et à la direction étatsuniens, en créant par exemple un marché interne grâce à des investissements de capital à grande échelle, en éradiquant l’extrême pauvreté, et en construisant la Nouvelle route de la soie. En outre, la Chine a commencé à utiliser le processus des BRICS pour encourager la formation de nouveaux systèmes monétaires et de nouvelles élites politiques.
  2. Russie. Vers la fin des années 2000, le gouvernement russe a amorcé une réparation des dommages causés à son peuple par la destruction de l’Union soviétique. Le gouvernement, mené par Poutine, a tout d’abord commencé à reprendre le secteur de l’énergie aux « oligarques » et à organiser la base de l’économie autour de principes d’autonomie, y compris en retenant le capital dans le pays et en empêchant le transfert des bénéfices vers le système bancaire sous contrôle occidental. Le gouvernement a ensuite initié l’essor du rôle de la Russie dans l’OPEP+ (l’Organisation des pays exportateurs de pétrole) et renforcé son secteur énergétique afin de vendre du pétrole et du gaz naturel à l’Europe, dans un contexte où les guerres du Nord global contre l’Irak et la Libye et la guerre hybride à partir de sanctions contre l’Iran interféraient avec les principales sources d’énergie de l’Europe.

Le magnétisme économique de la Chine et de la Russie, dans le contexte d’une crise économique de long terme dans le Nord global, a amené les pays de l’Union européenne à une plus grande intégration avec l’Eurasie. Ceci a eu lieu à deux niveaux: les pays européens ont commencé à dépendre de manière croissante de l’énergie russe (un tiers des besoins énergétiques de l’Allemagne était couvert par la Russie, par exemple) et de l’investissement et la technologie de la Chine (dix-huit pays de l’Union européenne ont rejoint la Nouvelle route de la soie, y compris l’Italie, la Pologne, le Portugal et la République tchèque).24 L’intégration de l’Europe avec l’Asie a été historiquement logique et nécessaire et, avec l’essor de la Chine, a menacé la structure unipolaire générale du Nord global ainsi que la structure néocoloniale de l’économie mondiale. Incapables de désamorcer cette intégration ni l’essor de la Chine, les États-Unis, avec leurs alliés du Nord global, ont accéléré une guerre hybride contre la Chine et la Russie. Les lignes de front de cette guerre étaient initialement économiques (à travers une guerre commerciale, par exemple), mais se sont rapidement concentrées dans deux zones: l’Ukraine et Taïwan. La guerre en Ukraine a eu deux conséquences importantes sur l’ordre mondial : premièrement, elle a fait augmenter le coût de la nourriture et du combustible sur la planète, et deuxièmement, elle a été accueillie par le refus de nombreux pays en développement de plier face à l’Occident et d’adopter sa position envers la guerre. Ensemble, ces conséquences ont donné lieu à un nouvel état d’esprit dans le monde en développement et à l’émergence d’un nouveau non-alignement.

Cependant, le contrôle du Nord global sur la puissance militaire et l’information n’a pas faibli. À un moment d’apathie économique et de fragilité politique, le Nord global, dirigé par les États-Unis, continue à exercer ce qui reste de son pouvoir avec une grande force et, ce faisant, à mettre en danger l’existence de la planète. Comme le montre notre travail de recherche, les pays du Nord global, et particulièrement les États-Unis, dépensent des sommes significatives de leurs budgets dans le secteur militaire, construisant des systèmes qui menacent tous les aspects de la vie humaine et gâchent l’ingéniosité humaine en l’utilisant pour détruire la vie au lieu de la soutenir.

Le contrôle des armes

Sans la capacité ni la volonté de construire un projet social et politique pour résoudre les dilemmes de l’humanité à l’échelle mondiale, les États-Unis et leur bloc ont plutôt poursuivi une stratégie pour maintenir leur emprise sur la planète. Cette domination a débuté avec l’effondrement de l’Union soviétique et du système des États communistes en Europe de l’Est en 1991, ainsi qu’avec l’affaiblissement du tiers-monde à travers la crise de la dette, qui avait commencé à s’emballer avec le défaut de paiement du Mexique en 1982. Des intellectuels aux États-Unis se sont mis à évoquer cette domination comme si elle allait durer éternellement, assénant l’idée de la « fin de l’Histoire » face à toute remise en cause de l’ordre étatsunien. Néanmoins, des failles ont commencé à apparaître dans ce récit lorsque le règne du G7, avec les États-Unis à sa tête, a été profondément ébranlé par ses excès militaires dans la guerre globale contre le terrorisme (particulièrement l’invasion illégale de l’Irak en 2003) et par la crise économique mondiale de 2007-2008 (déclenchée par l’effondrement des marchés immobiliers occidentaux).

Les États-Unis et leurs alliés ont déployé tous les efforts possibles durant la deuxième décennie du vingt-et-unième siècle pour réaffirmer leur contrôle de la planète. La guerre de l’OTAN contre la Libye en 2011 a envoyé un signal clair de la détermination occidentale, qui a constitué un prélude au débat sur l’utilisation d’un OTAN mondial comme plateforme de progression de l’agression militaire occidentale, depuis la mer de Chine méridionale jusqu’à la Caraïbe. Des sanctions ont cherché à punir quiconque franchirait les limites établies par les États-Unis et leurs alliés, excluant des pays du système financier international et privant ainsi des populations entières de l’accès aux médicaments, aux aliments et à d’autres biens de première nécessité. (Il convient de remarquer que les sanctions, qui ont augmenté de 933 % au cours des vingt dernières années, sont devenues une forme privilégiée d’intervention des États-Unis).25 Enfin, le Fonds monétaire international (FMI) est revenu avec un programme d’austérité renouvelé, qui a même été approfondi pendant la pandémie, forçant des douzaines de pays pauvres à verser plus de fonds à de riches porteurs d’obligations qu’à leurs propres systèmes sanitaires et éducatifs.26

En 2018, les États-Unis ont déclaré la fin de la guerre contre le terrorisme et ont clairement établi dans leur stratégie de défense nationale que leur principal problème était l’essor de la Chine et de la Russie. Le secrétaire d’État à la Défense Jim Mattis a ouvertement évoqué la nécessité de prévenir l’émergence de « rivaux quasi-pairs », c’est-à-dire la Chine et la Russie, et a suggéré que l’entièreté de la panoplie de la puissance étatsunienne soit déployée pour les mettre à genoux.27

Les États-Unis disposent non seulement de centaines de bases militaires qui encerclent l’Eurasie, mais ils comptent aussi sur leurs alliés, depuis l’Allemagne jusqu’au Japon, qui leur fournissent des postes avancés contre la Russie et la Chine. En 2015 et 2019, respectivement, la flotte navale des États-Unis et de leurs alliés a engagé des exercices agressifs de « liberté de navigation » violant l’intégrité territoriale tant de la Chine (dans la mer de Chine méridionale) que de la Russie (principalement dans l’Arctique). Ces manœuvres, de même que l’intervention politique étatsunienne en Ukraine en 2014 et la vente d’armes massive des États-Unis à Taïwan en 2015, ont renforcé la menace contre la souveraineté de la Russie et de la Chine. Les États-Unis se sont alors unilatéralement retirés en 2018 du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), bouleversant le contrôle des armes nucléaires. Ce retrait, ainsi que les objectifs affichés par les États-Unis dans leur stratégie de défense nationale 2018, ont montré qu’ils considéraient l’utilisation d’« armes nucléaires tactiques » contre la Russie et contre la Chine.

Jusqu’ici, les alliés des États-Unis dans la région Asie-Pacifique, comme l’Australie et la République de Corée, ne se sont pas montrés avides d’autoriser des armes nucléaires à portée intermédiaire sur leur territoire, bien que ces armes puissent être positionnées dans des bases étatsuniennes ailleurs, depuis Guam jusqu’à Okinawa. Il est impossible de comprendre l’intervention de la Russie en Ukraine sans analyser cette histoire plus longue de menaces perçues par Moscou. Il n’est pas déraisonnable de craindre que les États-Unis puissent positionner leurs armes nucléaires à portée intermédiaire en Ukraine, que celle-ci rejoigne ou non l’OTAN.28

Pour affirmer leur position de domination sur l’ordre mondial, les États-Unis et leurs alliés ont accru leurs dépenses militaires au-delà de l’entendement. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) a calculé qu’en 2002, les dépenses militaires étatsuniennes étaient d’environ 877 milliards de dollars, soit autour de 39 % des dépenses militaires mondiales estimées.29 Cependant, comme le montre un rapport récent publié dans Monthly Review, ce chiffre est largement sous-estimé : les véritables dépenses militaires des États-Unis sont proches de 1,537 billions de dollars, soit près du double du calcul du SIPRI et des chiffres officiels étatsuniens.30 Si l’on y ajoute les dépenses estimées pour 2022 des autres États de l’OTAN (360 milliards de dollars) et de tous les pays sous domination étatsunienne qui sont leurs alliés militaires sans appartenir à l’OTAN ( 234 milliards de dollars), selon les chiffres officiels, on arrive à un total de 2,13 billions de dollars de dépenses militaires du bloc militaire dirigé par les États-Unis, bien que ce chiffre puisse être bien en-deçà de la réalité. Ce calcul donne 2,87 billions de dollars de dépenses militaires au niveau mondial en 2022. En d’autres termes, le bloc militaire sous domination étatsunienne représente 74,3 % des dépenses militaires mondiales, et les États-Unis ont des dépenses per capita 12,6 fois plus élevées que la moyenne mondiale (Israël, à la deuxième place, dépense 7,2 fois la moyenne mondiale per capita, et les autres puissances impérialistes dépensent deux à trois fois la moyenne mondiale).31

La Chine, quant à elle, représente 10 % des dépenses militaires mondiales (292 milliards de dollars), et ses dépenses militaires per capita sont 22 fois inférieures à celles des États-Unis.32 L’alarmisme concernant les dépenses militaires chinoises n’est pas étayé par les faits. Il est en revanche démontré factuellement que la Chine consacre une part plus importante de sa richesse sociale à l’infrastructure et à l’industrie qu’au gaspillage militaire. Pendant ce temps, d’après le Centre on Budget and Policies Priorities, les États-Unis assignent à peine 252 milliards de dollars à l’éducation, par exemple, mais 1,537 billions de dollars aux dépenses militaires, dont une partie sert à payer pour leurs 902 bases militaires estimées dans le monde.33

La seule zone au monde qui est libre de l’appareil militaire des États-Unis est constituée de grandes sections de l’Eurasie: la Chine, l’Inde, l’Iran et la Russie. Depuis 1992, les États-Unis rêvent de conquérir cette région, y compris par l’usage de la force militaire. En 1997, Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller à la sécurité nationale du président étatsunien Jimmy Carter, a prévenu que «potentiellement, le scénario le plus dangereux serait une grande coalition de la Chine, la Russie, et peut-être l’Iran, une coalition ‘anti-hégémonique’ unie non par une idéologie mais par des revendications complémentaires». Brzezinski a écrit que «pour les États-Unis, le trophée géopolitique premier est l’Eurasie », qui, d’après lui, «est donc l’échiquier sur lequel la lutte pour la suprématie mondiale continue à se jouer».34 Pour éviter ce scénario, Brzezinski et d’autres ont averti que les États-Unis devraient essayer de rallier la Chine ou la Russie pour isoler l’autre et ainsi dominer l’«échiquier» eurasien. Cependant, au cours des dernières décennies, les États-Unis ont fait tout le contraire, choisissant plutôt d’exercer une pression à la fois sur la Chine et sur la Russie à travers leur nouvelle guerre froide, qui a, comme Brzezinski l’avait prédit, rapproché ces deux pays dans une alliance bilatérale et multilatérale stratégique. En outre, les données du Service de recherche du Congrès des États-Unis rapportent que les forces armées des États-Unis ont été déployées dans 102 pays entre 1798 et 2023.35 D’après le Military Intervention Project, entre 1776 et 2019, les États-Unis ont mené au moins 392 interventions militaires dans le monde entier. La moitié de ces opérations a eu lieu entre 1950 et 2019, et un quart d’entre elles durant la période suivant la guerre froide.36 Rien qu’en 2022, 317 forces impérialistes ont été déployées dans des pays du Sud global, et 137 dans des pays alliés du Nord global, pour un total de 454 déploiements.37

La meilleure preuve des plans raciaux, politiques, militaires et économiques des puissances occidentales qui se manifestent dans la nouvelle guerre froide est peut-être résumée par une déclaration récente de l’OTAN et de l’UE :

L’OTAN et l’UE jouent des rôles complémentaires, cohérents et se renforçant mutuellement au service de la paix et de la sécurité au niveau international. Nous continuerons de mobiliser toute la gamme des moyens à notre disposition – qu’ils soient politiques, économiques ou militaires – pour favoriser la réalisation de nos objectifs communs, dans l’intérêt de la population de nos pays, soit un milliard de personnes.38

 De l’émergence de nouvelles organisations

Lors de la dernière journée du sommet des BRICS à Johannesburg, en Afrique du Sud, en août 2023, les cinq États fondateurs (le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud) ont accueilli six nouveaux membres : l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Bien que le nouveau gouvernement de l’Argentine mené par la droite sous la présidence de Javier Milei ait officiellement renoncé à rejoindre les BRICS le 29 décembre 2023, les dix pays des BRICS représentent désormais 45,5 % de la population mondiale, avec 35,6 % du PIB mondial (en PPA). En comparaison, bien que les États du G7 (le Canada, la France, l’Italie, le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis) ne représentent que 10 % de la population mondiale, leur part du PIB mondial (en PPA) est de 30,4 %. Alors que les pays qui forment aujourd’hui les BRICS10 sont responsables de 44 % de la production industrielle mondiale, leurs homologues du G7 ne représentent que 21,6 %.39 Tous les indicateurs disponibles, y compris les récoltes et le volume total de la production de métaux, démontrent la puissance immense des BRICS10 récemment étendus. Celso Amorin, conseiller du gouvernement brésilien et l’un des architectes des BRICS lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères du Brésil, a dit à propos de cette nouvelle avancée que « le monde ne peut plus être prescrit par le G7 ».40

Il ne fait aucun doute que les nations des BRICS10, malgré toutes leurs hiérarchies et leurs défis internes, représentent désormais une plus grande part du PIB mondial que le G7, qui continue à se comporter comme le corps dirigeant du monde. Vingt-trois pays se sont portés candidats avant le sommet en Afrique du Sud (dont sept des treize pays de l’OPEP), et plus de quarante ont fait part de leur intérêt à rejoindre les BRICS10, y compris l’Indonésie, le septième pays le plus important au monde en termes de PIB (en PPA).

Il est important de remarquer que les BRICS10 n’opèrent pas indépendamment des nouvelles formations régionales qui cherchent à établir des plateformes en dehors de l’emprise de l’Occident, comme la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’appartenance aux BRICS10 a plutôt le potentiel de renforcer le régionalisme pour les pays déjà impliqués dans ces forums régionaux.

Pourquoi les BRICS ont-ils accueilli un groupe de pays aussi disparate, y compris deux monarchies, en leur sein ? Lorsqu’il a été interrogé sur le caractère des nouveaux États membres, le président du Brésil Luiz Inácio Lula da Silva a déclaré : « Ce n’est pas la personne qui gouverne qui compte, mais l’importance du pays. Nous ne pouvons pas nier l’importance géopolitique de l’Iran et d’autres pays qui rejoindront les BRICS ».41 Ceci illustre le critère selon lequel les pays fondateurs ont pris la décision d’étendre leur alliance.

Au moins trois questions clés sont au cœur de la croissance des BRICS : le contrôle de l’approvisionnement et des routes de l’énergie, le contrôle des systèmes mondiaux de finance et de développement, et le contrôle des institutions pour la paix et la sécurité.

Contrôle de l’approvisionnement et des routes de l’énergie

Les BRICS10 ont maintenant créé un formidable groupe énergétique. L’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont également membres de l’OPEP et, avec la Russie, un membre clé de l’OPEP+, ils représentent actuellement 26,3 millions de barils de pétrole par jour, soit à peine moins de 30 % de la production quotidienne mondiale de pétrole.42 C’est le rôle joué par la Chine dans le passage d’un accord entre l’Iran et l’Arabie saoudite en avril qui a permis à ces deux pays producteurs de pétrole de rejoindre les BRICS. L’Égypte, qui a aussi rejoint les BRICS10, bien que n’étant pas membre de l’OPEP, n’en demeure pas moins l’un des principaux producteurs de pétrole de l’Afrique, dont la part représente plus d’un quart de la production mondiale de pétrole.43 Ce n’est pas seulement la production de pétrole qui est ici en jeu, mais bien l’établissement de nouvelles routes mondiales de l’énergie.

L’initiative de la Nouvelle route de la soie mise en place par la Chine, ainsi que la mise au point de la Vision 2030 de l’Arabie saoudite, ont déjà créé un réseau de plateformes de pétrole et de gaz naturel dans le Sud global, intégrées à l’expansion du port de Khalifa et aux terminaux de gaz naturel à Fujaïrah et Ruwais (dans les Émirats arabes unis). Tout indique que les BRICS10 vont commencer à coordonner leur infrastructure énergétique avec d’autres producteurs d’énergie. Par exemple, les tensions entre la Russie et l’Arabie saoudite concernant les volumes de pétrole se sont accrues en 2023 car la Russie a dépassé son quota pour essayer de compenser les sanctions occidentales dont elle a fait l’objet à cause de la guerre en Ukraine. Ces deux pays auront désormais un autre forum, en dehors de l’OPEP+ et avec la Chine autour de la table, pour construire un programme énergétique commun. Cette plateforme en expansion menace aussi de mettre à mal le système du pétrodollar, avec de nouveaux pays, comme l’Arabie saoudite, prêts à vendre du pétrole à la Chine en renminbi, ou RMB (les deux autres principaux fournisseurs de pétrole de la Chine, l’Irak et la Russie, recevant déjà des paiements en RMB).

Contrôle des systèmes mondiaux de finance et de développement

Les débats lors du sommet des BRICS, tout comme leur communiqué final, se sont concentrés sur le besoin de renforcer une architecture de finance et de développement pour le monde qui ne serait pas gouvernée par le triumvirat constitué par le FMI, Wall Street et le dollar étatsunien. Cependant, les BRICS ne cherchent pas à contourner les institutions mondiales établies de commerce et de développement comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la Banque mondiale et le FMI. Par exemple, dans la déclaration concluant le sommet, les BRICS ont réaffirmé l’importance du « système commercial multilatéral réglementé avec l’Organisation mondiale du commerce en son centre » et leur appui à « un dispositif mondial de sécurité financière solide, au centre duquel se trouve un Fonds monétaire international (FMI) fondé sur les quotes-parts et doté de ressources suffisantes ».44 Leurs propositions ne constituent pas une rupture fondamentale avec le FMI ou l’OMC ; elles offrent plutôt une double feuille de route, proposant, en premier lieu, que les BRICS exercent plus de contrôle et de direction sur ces organisations, dont ils sont membres mais qui ont été soumises aux intérêts occidentaux, et, en second lieu, que les États des BRICS réalisent leurs aspirations de construction de leurs propres institutions parallèles (comme la Nouvelle banque de développement, ou NBD). Le fonds d’investissement de l’Arabie saoudite s’élève à lui seul à près d’1 billion de dollars, ce qui pourrait partiellement financer la NBD.45

Comme l’a expliqué Cyril Ramaphosa, le président des BRICS en 2023, leur programme pour améliorer « la stabilité, la fiabilité et l’équité de l’architecture financière mondiale » est principalement mis en œuvre à travers « l’usage de monnaies locales, d’accords financiers et de systèmes de paiement alternatifs ».46 Le concept de « monnaies locales » se réfère à la pratique des États consistant à utiliser leurs propres monnaies pour le commerce transfrontalier au lieu de dépendre du dollar. Bien qu’environ 150 monnaies soient reconnues comme moyens de paiement légaux dans le monde, les transactions transfrontalières dépendent presque toujours du dollar (qui, en 2021, représentait 40 % des flux du réseau de la Société de télécommunication financière interbancaire mondiale, ou SWIFT).47

D’autres devises jouent un rôle limité, notamment le RMB chinois qui représente 2,5 % des paiements transfrontaliers.48 Cependant, l’émergence des nouvelles plateformes mondiales de messagerie, comme le Système interbancaire de paiement transfrontalier de la Chine, l’Interface de paiements unifiés de l’Inde et le Système de messagerie financière de la Russie (SPFS), ainsi que des systèmes régionaux de monnaies numériques, promet un accroissement de l’utilisation de devises alternatives. Par exemple, les actifs en cryptomonnaie ont brièvement constitué une voie potentielle pour les nouveaux systèmes commerciaux avant le déclin de leur valorisation, et les BRICS10 ont récemment approuvé l’établissement d’un groupe de travail pour étudier une monnaie de référence des BRICS.

Suivant l’expansion des BRICS, la NBD a dit qu’elle aussi allait accueillir de nouveaux membres et que, comme cela est indiqué dans sa Stratégie générale 2022-2026, 30 % de l’ensemble de son financement serait en monnaies locales.49 S’inscrivant dans son cadre pour un nouveau système de développement, sa présidente, Dilma Roussef, a déclaré que la NBD ne suivrait pas la politique du FMI d’imposition de conditions aux pays emprunteurs. Roussef a ainsi dit : « Nous rejetons toute forme de conditionnalité. Souvent, les prêts sont accordés à condition de la mise en œuvre de certaines politiques. Nous ne pratiquons pas cela. Nous respectons les politiques de chaque pays ».50

L’entrée de l’Éthiopie et de l’Iran dans les BRICS10 montre l’ampleur de la réaction des États du Sud global à la politique occidentale de sanctions contre des douzaines de pays, y compris deux membres fondateurs des BRICS (la Chine et la Russie). La Chine a une longue trajectoire commerciale avec l’Éthiopie, dont la capitale, Addis-Abeba, est le siège de l’Union africaine. Inclure l’Éthiopie dans les BRICS garantit que ce grand pays (avec une population nombreuse et des terres agricoles importantes) ne retombera pas dans l’orbite occidentale.

Contrôle des institutions pour la paix et la sécurité

Dans leur communiqué, les nations des BRICS ont évoqué l’importance d’une « réforme exhaustive des Nations Unies, y compris de leur Conseil de sécurité ».51 Actuellement, le Conseil de sécurité des Nations Unies comprend quinze membres, dont cinq sont des membres permanents (la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis). Aucun pays d’Afrique ou d’Amérique latine n’est membre permanent, de même que l’Inde, le pays le plus peuplé au monde. Pour remédier à ces iniquités, les BRICS apportent leur soutien aux « aspirations légitimes des pays émergents et en développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, y compris le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, à jouer un rôle plus important dans les affaires internationales ».52 Le refus de l’Occident de concéder à ces pays un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies n’a fait que renforcer leur engagement dans le processus des BRICS et amplifier leur rôle dans le G20.

Trois plateformes interrégionales majeures, encore à un stade embryonnaire, définissent le nouveau régionalisme et multilatéralisme :

  1. Les BRICS10 (une expansion de la formation des BRIC en 2009), qui sont principalement une puissance stratégique mais aussi économique, ont dix membres officiels et divers partenaires non officiels.
  2. L’Organisation de coopération de Shanghai (2001), qui s’est principalement formée autour de questions de sécurité en Asie centrale, a évolué vers des débats sur le développement et le commerce.
  3. Le Groupe des amis pour la défense de la Charte des Nations Unies (2021), qui est principalement une plateforme politique, réunit vingt États membres des Nations Unies qui font les frais de sanctions illégales des États-Unis, depuis l’Algérie jusqu’au Zimbabwe. Parmi eux, beaucoup ont participé au sommet des BRICS en tant qu’invités et souhaitent rejoindre les BRICS10 en tant que membres permanents.

Ce n’est pas un hasard si trois pays, les principales cibles des campagnes de pression du bloc impérialiste, appartiennent à ces trois organisations : la Chine, l’Iran et la Russie.

Divers défis et opportunités partagés ont émergé dans le Sud global et rapproché de nombreux pays autour du besoin d’un cadre commun de débat et de collaboration. Ces intérêts communs incluent les besoins suivants :

  • Un multilatéralisme et un régionalisme axés sur la création d’une coopération ancrée dans le Sud global.
  • Une nouvelle modernisation centrée sur la construction d’économies régionales et continentales qui utilisent des monnaies locales plutôt que le dollar pour le commerce et les réserves.
  • Une souveraineté, qui poserait des limites à l’intervention occidentale. Cela inclut un frein aux engagements militaires et au colonialisme numérique, qui facilitent les interventions des services de renseignement des États-Unis.
  • Des réparations, qui impliqueraient une négociation collective pour compenser un siècle de pièges de la dette tendus par l’Occident et l’abus du budget carbone excessif, ainsi que l’héritage bien plus long du colonialisme.

Des changements tectoniques se produisent dans le monde, accélérés par les guerres en Ukraine et l’escalade rapide du génocide en Palestine. Ces changements sont façonnés, d’une part, par la perte de puissance économique du Nord global parallèlement à sa militarisation accrue et, d’autre part, par le nouvel état d’esprit du Sud global concernant la souveraineté et le développement économique. Ce dossier constitue un exercice préliminaire, s’appuyant sur un travail de recherche et d’analyse original, pour donner un sens à ces changements et, par conséquent, au nouvel état d’esprit dans le Sud global.


Notes

1 Ministère des Affaires étrangères du Japon, conférence de presse de l’attachée de presse Ono Hirariko, 25 janvier 2023, https://www.mofa.go.jp/press/kaiken/kaiken24e_000202.html.

2 Ministère des Affaires étrangères du Japon, Diplomatic Bluebook 2023: Japanese Diplomacy and International Situation in 2022, 29 septembre 2023, https://www.mofa.go.jp/policy/other/bluebook/2023/pdf/en_index.html, i and 3.

3 Emmanuel Macron (Président de la France), « France in the World », Conférence de Munich sur la sécurité, Allemagne, 17 février 2023, https://securityconference.org/en/medialibrary/collection/munich-security-conference-2023/.

4 Saara Kuugongelwa-Amadhila (première ministre de la Namibie), Francia Márquez (vice-présidente de la Colombie), Mauro Luiz Iecker Vieira (ministre des Affaires étrangères du Brésil), Enrique Manalo (secrétaire aux Affaires étrangères des Philippines), et Christoph Heusgen (modérateur, ancien ambassadeur de l’Allemagne auprès des Nations Unies; président de la Conférence de Munich sur la sécurité), « Defending the UN Charter and the Rules-Based International Order », Conférence de Munich sur la sécurité, Allemagne, 18 février 2023, https://securityconference.org/en/medialibrary/collection/munich-security-conference-2023/.

5 BlackRock Investment Institute, 2023 Global Outlook: A New Investment Playbook (New York : BlackRock, 2 octobre 2023, https://www.blackrock.com/ca/institutional/en/literature/market-commentary/bii-2023-global-outlook-ca.pdf?switchLocale=y&siteEntryPassthrough=true, 13 ; Credit Suisse, Investment Outlook 2023: A Fundamental Reset (Zurich : Credit Suisse, 2022), https://www.credit-suisse.com/about-us-news/en/articles/news-and-expertise/investment-outlook-2023-a-fundamental-reset-202211.html#:~:text=We%20now%20expect%20the%20euro,manages%20to%20avoid%20a%20recession, 14.

6 Credit Suisse, Investment Outlook 2023, 14.

7 Flavia Krause-Jackson, Ania Nussbaum, et Kitty Donaldson, « How France Can Respond to Australia, US, UK Submarine Deal », Bloomberg, 22 septembre 2021, https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-09-22/how-france-can-respond-to-australia-u-s-u-k-submarine-deal.

8 Samir Amin, Class and Nation, Historically and in the Current Crisis (New York : Monthly Review Press, 1980), 104 ; Tricontinental, Institut de recherche sociale, Resurrecting the Concept of the Triad, newsletter n° 22, 1er juin 2023, https://dev.thetricontinental.org/newsletterissue/triad/.

9 Michael Hudson, « America Defeats Germany for the Third Time in a Century », Counterpunch, 1er mars 2022, https://www.counterpunch.org/2022/03/01/america-defeats-germany-for-the-third-time-in-a-century/.

10 Vijay Prashad, Washington Bullets: A History of the CIA, Coups, and Assassinations (New Delhi : LeftWord Books, 2020).

11 Cependant, il est prouvé qu’en 1600, au moins 56 millions de personnes autochtones dans les Amériques étaient déjà mortes du fait de la violence coloniale et de l’introduction de pathogènes mortels ; au moins 15,5 millions d’Africains ont été capturés et vendus dans le commerce triangulaire d’esclaves ; au moins 10 millions de personnes sont mortes au Congo entre 1515 et 1865 à cause de la rapacité du colonialisme belge ; et uniquement entre 1880 et 1920 (un court moment du colonialisme britannique en Inde), au moins  165 millions d’Indiens sont morts du fait de la violence coloniale britannique. Voir Alexander Koch et al., « Earth System Impacts of the European Arrival and Great Dying in the Americas after 1492 », Quaternary Science Reviews 207 (1er mars 2019) : 13–36, https://doi.org/10.1016/j.quascirev.2018.12.004 ; Steven J. Micheletti et al., « Genetic Consequences of the Transatlantic Slave Trade in the Americas », The American Journal of Human Genetics 107, n° 2 (6 août 2020) : 265–77, https://doi.org/10.1016/j.ajhg.2020.06.012 ; Adam Hochschild, King Leopold’s Ghost: A Story of Greed, Terror, and Heroism in Colonial Africa, (Boston : Houghton Mifflin, 1999) ; Fritz Blackwell, « The British Impact on India, 1700–1900 », Association for Asian Studies 13, n° 2 (automne 2008), https://www.asianstudies.org/publications/eaa/archives/the-british-impact-on-india-1700-1900/ ; et Dylan Sullivan et Jason Hickel, « Capitalism and Extreme Poverty: A Global Analysis of Real Wage, Human Height, and Mortality since the Long 16th Century », World Development 161 (janvier 2023) : 12.

12 Élaboration propre de Global South Insights à partir de données des « Indicateurs du développement dans le monde » [IDM], Banque mondiale, consulté le 20 octobre 2022, https://datatopics.worldbank.org/world-development-indicators/ ; et « Perspectives de l’économie mondiale » [PEM], Fonds monétaire international (FMI), consulté le 20 octobre 2022, https://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2029/October.

13 Utsa Patnaik, « Revisiting the ’Drain‘, or Transfers from India to Britain in the Context of Global Diffusion of Capitalism », Agrarian and Other Histories – Essays for Binay Bhushan Chaudhuri, éd. Shubhra Chakrabarti et Utsa Patnaik (New Delhi : Tulika Press, 2019).

14 Jason Hickel et Dylan Sullivan, « Capitalism and Extreme Poverty: A Global Analysis of Real Wages, Human Height, and Mortality Since the Long 16th Century », World Development 161 (septembre 2023), https://doi.org/10.1016/j.worlddev.2022.106026 ; Navinchandra R. Shah, « Literacy Rate in India », International Journal of Research in All Subjects in Multi Languages 1, n° 7 (octobre 2013) : 12–16, https://www.raijmr.com/ijrsml/wp-content/uploads/2017/11/IJRSML_2013_vol01_issue_07_04.pdf.

15 Jason Hickel, Dylan Sullivan, et Huzaifa Zoomkawala, « Plunder in the Post-Colonial Era: Quantifying Drain from the Global South Through Unequal Exchange, 1960–2018 », New Political Economy 26, n° 6 (2021).

16 Élaboration propre de Global South Insights à partir des PEM, FMI.

17 Tricontinental, Institut de recherche sociale, « Serve the People: The Eradication of Extreme Poverty in China », Studies on Socialist Construction 1, 23 juillet 2021, https://dev.thetricontinental.org/studies-1-socialist-construction/.

18 Pour en savoir plus sur la guerre hybride, consultez Tricontinental, Institut de recherche sociale, Twilight: The Erosion of US Control and the Multipolar Future, dossier n° 36, 4 janvier 2021, https://dev.thetricontinental.org/dossier-36-twilight/ et Venezuela and Hybrid Wars in Latin America, dossier n° 17, 3 juin 2019, https://dev.thetricontinental.org/dossier-17-venezuela-and-hybrid-wars-in-latin-america/.

19 Élaboration propre de Global South Insights à partir de « Perspectives de la population mondiale 2022 », Département des affaires économiques et sociales, Nations Unies, 1er juillet 2022, https://population.un.org/wpp/ et « What are Sanctions? », SanctionsKill Campaign, septembre 2022, https://sanctionskill.org.

20 Élaboration propre de Global South Insights à partir des PEM, FMI.

21 Samir Amin, « The Challenge of Globalisation », Review of International Political Economy 3, n° 2 (été 1996) : 216–259. Voir aussi Tricontinental, Institut de recherche sociale, Globalisation and Its Alternative: An Interview with Samir Amin, cahier n° 1, 29 octobre 2018, https://dev.thetricontinental.org/globalisation-and-its-alternative/.

22 Élaboration propre de Global South Insights à partir des PEM, FMI ; Tricontinental, Institut de recherche sociale, The World Needs a New Socialist Development Theory, dossier n° 66, 4 juillet 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-66-development-theory/.

23 Vladimir Poutine, discours à la Conférence de Munich sur la sécurité, Munich, Allemagne, 10 février 2007, http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/24034.

25 Francisco R. Rodríguez, « The Human Consequences of Economic Sanctions », Centre for Economic Policy Research, 4 mai 2023, https://cepr.net/press-release/new-report-finds-that-economic-sanctions-are-often-deadly-and-harm-peoples-living-standards-in-target-countries/ ; The Treasury Sanctions Review 2021, Département du Trésor des États-Unis, 18 octobre 2021, https://home.treasury.gov/system/files/136/Treasury-2021-sanctions-review.pdf, 2.

26 A World of Debt, Nations Unies, 12 juillet 2023, https://unctad.org/publication/world-of-debt. Pour en savoir plus sur la crise de la dette, consultez Tricontinental, Institut de recherche sociale, Life or Debt: The Stranglehold of Neocolonialism and Africa’s Search for Alternatives, dossier n° 63, 11 avril 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-63-african-debt-crisis/.

27 Jim Mattis, « Remarks by Secretary Mattis on the National Defence Strategy », Département de la Défense des États-Unis, 19 janvier 2018, https://www.defense.gov/News/Transcripts/Transcript/Article/1420042/remarks-by-secretary-mattis-on-the-national-defense-strategy/.

28 Pour en savoir plus sur l’Ukraine, voir : Tricontinental, Institut de recherche sociale, This Is Not the Age of Certainty. We Are in the Time of Contradictions, newsletter n° 14. 7 avril 2022, https://dev.thetricontinental.org/newsletterissue/ukraine-2/ ; Tricontinental, Institut de recherche sociale, We Are in a Period of Great Tectonic Shifts, newsletter n° 11, 17 mars 2022, https://dev.thetricontinental.org/newsletterissue/shifting-world-order/ ; Tricontinental, Institut de recherche sociale, In These Days of Great Tension, Peace Is a Priority, newsletter n° 9, 3 mars 2022, https://dev.thetricontinental.org/newsletterissue/ukraine/.

29 « World Military Expenditure Reaches New Record High as European Spending Surges », Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, 24 avril 2023, https://www.sipri.org/media/press-release/2023/world-military-expenditure-reaches-new-record-high-european-spending-surges.

30 Gisela Cernadas et John Bellamy Foster, « Actual US Military Spending Reached $1.53 trillion in 2022 – More than Twice Acknowledged Level: New Estimates Based on US National Accounts », Monthly Review, 1er novembre 2023, https://monthlyreview.org/2023/11/01/actual-u-s-military-spending-reached-1-53-trillion-in-2022-more-than-twice-acknowledged-level-new-estimates-based-on-u-s-national-accounts/.

31 Élaboration propre de Global South Insights d’après les chiffres ajustés de « SIPRI Military Expenditure Database », Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), consulté en octobre 2023, https://www.sipri.org/databases/milex; et Monthly Review.

32 Élaboration propre de Global South Insights d’après les chiffres ajustés de SIPRI et Monthly Review.

33 « Policy Basics: Where Do Our Federal Tax Dollars Go? », Centre on Budget and Policy Priorities, 28 septembre 2023, https://www.cbpp.org/research/policy-basics-where-do-our-federal-tax-dollars-go ; « USA’s Military Empire: A Visual Database », World BEYOND War, consulté le 27 novembre 2023, https://worldbeyondwar.org/no-bases/. Pour en savoir plus sur les bases militaires étatsuniennes, consultez Tricontinental, Institut de recherche sociale, « Defending Our Sovereignty: US Military Bases in Africa and the Future of African Unity », dossier n° 42, 5 juillet 2021, https://dev.thetricontinental.org/dossier-42-militarisation-africa/.

34 Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives (New York : Basic Books, 1997), 55 ; 30–31.

35 « Instances of Use of United States Armed Forces Abroad, 1798–2023 », Service de recherche du Congrès des États-Unis, 7 juin 2023, https://crsreports.congress.gov/product/pdf/R/R42738.

36 Sidita Kushi et Monica Duffy Toft, « Introducing the Military Intervention Project: A New Dataset on US Military Interventions, 1776–2019 », Journal of Conflict Resolution 67, n° 4 (2023) : 752–779. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00220027221117546?icid=int.sj-full-text.citing-articles.1.

37 The Military Balance 2023, International Institute for Security Studies, 15 février 2023, https://www.iiss.org/en/publications/the-military-balance/.

38 Jens Stoltenberg, Ursula von der Leyen, et Charles Michel, « Joint Declaration on EU-NATO Cooperation », Organisation du traité de l’Atlantique Nord, 10 janvier 2023, https://www.nato.int/cps/en/natohq/official_texts_210549.htm.

39 Élaboration propre de Global South Insights à partir des IDM, Banque mondiale, et des PEM, FMI.

40 « BRICS’ Credibility Growing as World Not Willing to Live by G7 Dogma – Brazilian Adviser », TASS, 22 août 2023, https://tass.com/world/1663753?utm_source=google.com&utm_medium=organic&utm_campaign=google.com&utm_referrer=google.com.

41 Anthony Boadle, « Brazil’s Lula Says BRICS to Pick New Members Based On Geopolitical Weight », Reuters, 25 août 2023, https://www.reuters.com/world/brazils-lula-says-brics-pick-new-members-based-geopolitical-weight-not-ideology-2023-08-24/#:~:text=%22What%20matters%20is%20not%20the,join%20BRICS%2C%22%20he%20added.

42 Sean Hill et Owen Comstock, « What Is OPEC+ and How Is It Different from OPEC? », Agence d’information sur l’énergie des États-Unis, 9 mai 2023, https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=56420#:~:text=OPEC%20and%20OPEC%2B%20countries%20combined,instability%20in%20crude%20oil%20output.

43 « Egypt: Oil Production », The Global Economy, consulté le 15 novembre 2023, https://www.theglobaleconomy.com/Egypt/oil_production/#:~:text=Oil%20production%2C%20thousand%20barrels%20per%20day&text=The%20latest%20value%20from%202022,423.53%20thousand%20Barrels%20Per%20Day.

44 BRICS and Africa: Partnership for Mutually Accelerated Growth, Sustainable Development, and Inclusive Multilateralism, Déclaration II du XV Sommet des BRICS, Johannesburg, Afrique du Sud, 23 août 2023, https://brics2023.gov.za/wp-content/uploads/2023/08/Jhb-II-Declaration-24-August-2023-1.pdf, 3.

45 Abeer Abu Omar and Vivian Nereim, « Saudi Sovereign Fund Targets $1.1 Trillion in Assets by 2025 », Bloomberg, 24 janvier 2021, https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-01-24/saudi-sovereign-fund-targets-1-1-trillion-in-assets-by-2025?leadSource=uverify%20wall ; Jiaxing Li, « Saudi’s US$700 Billion Wealth Fund Is a Fan of Alibaba, Pinduoduo, Flat Glass Stocks as Middle East-China Ties Spur New Deals », South China Morning Post, 23 juin 2023, https://www.scmp.com/business/markets/article/3224986/saudis-us700-billion-wealth-fund-fan-alibaba-pdd-flat-glass-stocks-middle-east-china-ties-spur-new.

46 Cyril Ramaphosa, conférence de presse annonçant les résultats du XV Sommet des BRICS, Johannesburg, Afrique du Sud, 24 août 2023, https://brics2023.gov.za/2023/08/24/brics-chair-president-cyril-ramaphosas-media-briefing-remarks-announcing-the-outcomes-of-the-xv-brics-summit/.

47 Hector Perez-Saiz, Longmei Zhang, et Roshan Iyer, « Currency Usage for Cross-Border Payments », IMF Working Papers 72, 24 mars 2023, https://www.elibrary.imf.org/view/journals/001/2023/072/article-A001-en.xml.

48 Perez-Saiz, Zhang, et Iyer, « Currency Usage ».

49 General Strategy for 2022–2026: Scaling up Development Finance for a Suitable Future, Nouvelle Banque de développement, consulté le 15 novembre 2023, https://www.ndb.int/about-ndb/general-strategy/.

50 Michael Scott, « BRICS Bank Strives to Reduce Reliance on the Dollar », Financial Times, 22 août 2023, https://www.ft.com/content/1c5c6890-3698-4f5d-8290-91441573338a.

51 BRICS and Africa, XV Sommet des BRICS, 2.

52 BRICS and Africa, XV Sommet des BRICS, 3.

Hyper-impérialisme : une nouvelle étape dangereuse et décadente

Les recherches à l’origine de ce document ont été menées collectivement pendant plus d’un an, et ont bénéficié des contributions de nombreux universitaires et professionnels socialistes. Ce document a été compilé à partir de données et de graphiques fournis par Global South Insights (GSI), sous la direction et avec la coordination de Gisela Cernadas, Mikaela Nhondo Erskog, Tica Moreno et Deborah Veneziale. Les données et graphiques figurant en partie IV du document s’appuient en grande partie sur les recherches publiées par l’économiste John Ross.

Introduction

Il y a à peine 30 ans, sous la pression de l’impérialisme étasunien et désireux d’assoir son inviolabilité, des idéologues bourgeois ont décrété la fin de l’histoire.1 Mais pour les luttes et les mouvements populaires affectés par l’impérialisme, une telle fin n’était pas en vue.

En 1996, le Brésil est secoué par le massacre de Carajás. Face à une répression violente, le Mouvement des travailleurs sans terre entreprend de récupérer ses terres afin de mener une réforme agraire populaire via l’occupation et la production, et défie les géants de l’agro-industrie, notamment la multinationale américaine Monsanto.2 Hugo Chávez, le « soldat qui a secoué le continent », remporte le vote populaire de 1999, un virage à gauche brutal, qui ouvrira la voie à de nombreux autres en Amérique latine. En 2005, une vague de mobilisation massive de millions d’ouvriers, paysans, autochtones, femmes et étudiants s’oppose et met un terme au projet étasunien de zones de libre-échange des Amériques, une remise en question directe de près de 200 ans de doctrine Monroe.3

En 2002, des femmes nigérianes se rassemblent aux portes de Shell et Chevron pour protester contre la destruction et l’exploitation de l’environnement dans le delta du Niger. En 2004, les Haïtiens disent non à des siècles d’humiliation avec les manifestations de masse qui suivent l’éviction de Jean-Bertrand Aristide et l’occupation étasunienne. En 2006, des millions de Népalais célèbrent le renversement de la monarchie par la résistance armée sous la direction des communistes. En 2010, lorsque Mohamed Bouazizi s’immole par le feu, le peuple tunisien se révolte contre le système néolibéral qui a poussé le vendeur de fruits à prendre des mesures aussi extrêmes.

Au cours des années suivantes, des changements, parfois mineurs et imperceptibles, parfois volatils et explosifs, se produisent. Ces évolutions impliquent à la fois des mouvements populaires et des acteurs étatiques, parfois extrêmement puissants. Les États-Unis sont confrontés à une puissance économique en plein essor en Chine, à des économies en croissance dans les pays du Sud (qui dépassent le PIB du Nord global en termes de PPA en 2007), à des années de négligence dans les investissements nationaux, à la financiarisation de l’économie et à la perte de supériorité de leur industrie manufacturière.

En 2009, la montée du Tea Party marque une fracture interne de la politique intérieure étasunienne. Sur le plan international, les États-Unis ne parviennent pas à perturber le régime chinois, et à dénucléariser et renverser le régime en Russie. Après une réduction temporaire des dépenses militaires avec la fin de la désastreuse guerre en Irak (2003-2011), les États-Unis optent pour le recours et la menace de la puissance militaire comme pilier central de leur réponse à ces évolutions.

Historiquement, la fin d’une hégémonie se remarque dans trois secteurs : la production, la finance et l’armée.4 Les États-Unis ont perdu leur hégémonie en matière de production, même s’il leur reste encore certains domaines de puissance technologique, notamment en ce qui concerne les applications militaires. L’hégémonie financière du pays est remise en question, même si cette tendance n’en est qu’à ses débuts et dépend beaucoup du statut du dollar. Même si les aspects économiques et politiques de leur déclin s’accélèrent, les États-Unis conservent toujours leur puissance militaire, ce qui les incite à tenter de surmonter les conséquences de leur déclin économique par des moyens militaires ou connexes.

Les États-Unis ont fait de la Chine leur concurrent stratégique. A minima, les États-Unis travaillent à l’endiguement et au ralentissement économique de la Chine, ce qui suffirait à garantir une perpétuelle hégémonie économique du pays à l’avenir.

De son propre point de vue, le capitalisme étasunien fait preuve d’une grande rationalité lorsqu’il tente de limiter la montée de la Chine. Toute action contraire éroderait l’avantage relatif dont disposent les États-Unis dans le contrôle de niveaux accrus de forces productives et les monopoles qu’un tel contrôle implique. Les acteurs étatiques étasuniens sont quasiment unanimes dans leur volonté de continuer à gérer le découplage de la Chine (malgré la quasi-impossibilité de remoderniser complètement les forces productives étasuniennes au niveau national) et à faire progresser les préparatifs militaires à l’encontre de la Chine.

En février 2022, l’entrée des troupes russes en Ukraine (résultat des violations continues des garanties fournies par les États-Unis quant à la non-expansion de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de la poursuite de la guerre civile entre Kiev et le Donbass) a marqué une nouvelle phase explicite de l’alignement militaire mondial des États-Unis. Avec une série de mesures rapides, les États-Unis ont ouvertement subordonné tous les pays du Nord à leur position et, ce faisant, ont à nouveau subordonné leurs appareils militaires. Les États-Unis ont eux-mêmes imposé l’hégémonie militaire de ce que l’on appelle l’« OTAN+ », qui comprend tous les membres de l’ancien bloc de l’Est, à l’exception de trois d’entre eux. Tous les pays ayant assisté au sommet de l’OTAN de 2023 à Vilnius, en Lituanie, en tant que membre ou observateur (notamment l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et la République de Corée) sont de facto membres de l’OTAN+. Seuls Israël (dont la non-participation est excusée pour des raisons d’opportunisme politique) et quelques petits pays du Nord n’y ont pas participé.

En octobre 2023, Israël lance une campagne de déplacement, de nettoyage ethnique, de punition collective et de génocide des Palestiniens avec le soutien total et éhonté du gouvernement des États-Unis. L’évolution de la situation en Ukraine, suivie des récentes escalades à Gaza, est un indicateur significatif d’un changement qualitatif au sein du système impérialiste. Les États-Unis ont désormais achevé leur subordination économique, politique et militaire de tous les autres pays impérialistes. Un bloc impérialiste intégré et axé sur la puissance militaire est ainsi créé. Le bloc entend maintenir son emprise sur l’ensemble du Sud global et tourne son attention vers la domination de l’Eurasie, la dernière région du monde échappant encore à son contrôle.

Nous pouvons déclarer, sans exagération, que le Nord global fait preuve d’une hostilité ouverte et entend déclarer la guerre à toute région du Sud global qui ne se conformerait pas aux politiques du Nord. Une telle volonté se remarque dans la déclaration conjointe sur la coopération entre l’UE et l’OTAN publiée le 9 janvier 2023 :

Nous continuerons de mobiliser toute la gamme des moyens à notre disposition – qu’ils soient politiques, économiques ou militaires – pour favoriser la réalisation de nos objectifs communs, dans l’intérêt de la population de nos pays, soit un milliard de personnes.5

Le peuple palestinien de Gaza ressent certainement la barbarie palpable de l’OTAN+ et le « consensus de masse » imposé que le Nord global est capable d’adopter. Comme le disait récemment la dirigeante palestinienne de la libération, Leila Khaled :

Nous savons qu’ils parlent de terrorisme, mais ils sont les héros du terrorisme. Les forces impérialistes partout dans le monde, en Irak, en Syrie, dans différents pays… se préparent à attaquer la Chine. Tout ce que ces pays disent sur le terrorisme tourne autour d’eux. Les peuples ont le droit de résister par tous les moyens, y compris la lutte armée. Il s’agit d’un droit garanti par la Charte des Nations Unies. Tous ces pays violent le droit des peuples à résister, alors qu’ils cherchent à retrouver leur liberté. Encore une fois, il s’agit d’une loi fondamentale : là où il y a répression, il y a résistance. Les peuples ne vivront pas sous l’occupation et la répression. L’histoire nous a appris que lorsque les populations résistent, elles peuvent conserver leur dignité et leurs terres.6

***

L’impérialisme a entamé sa transformation vers une nouvelle étape : l’hyper-impérialisme.7 Il s’agit d’un impérialisme mené de manière exagérée et cinétique, tout en étant soumis aux contraintes que l’empire en déclin s’est imposé. L’ératisme de son épuisement est ressenti par les millions de Congolais, de Palestiniens, de Somaliens, de Syriens et de Yéménites qui vivent soumis au militarisme étasunien, et qui ont le réflexe de se cacher en cas de bruits soudains.

Pourtant, il ne s’agit pas de la marche sur le monde initiée par la guerre froide, et qui a donné lieu à des batailles par procuration et à un impérialisme économique par le biais de la Banque mondiale et d’autres institutions du développement. Il s’agit de l’impérialisme d’un milliardaire qui se noie et qui croit fermement qu’il devrait retourner sur son yacht. La puissance exerce alors les seuls muscles dont elle est encore dotée : son armée. Cependant, en l’absence de puissance productive et compte tenu du fait que la puissance financière est à un point critique, les technologies impériales de contrôle que les États-Unis possédaient autrefois ne sont plus à leur disposition. Le pays concentre donc ses efforts sur les mécanismes dont il dispose : la culture (le contrôle de la vérité) et la guerre.

Les tactiques de l’hyper-impérialisme sont façonnées en partie par la modernisation de la guerre hybride, c’est-à-dire l’application de la loi, les hyper-sanctions, la saisie des réserves et des actifs nationaux et d’autres modes de guerre non militaire. Les nouveaux outils technologiques de surveillance et de communication ciblée qui caractérisent l’ère numérique sont déployés pour exercer le contrôle de l’impérialisme sur la bataille des idées. Des méthodes plus perverses et plus secrètes sont alors mises en œuvre à l’encontre de la vérité, comme l’emprisonnement politique de l’éditeur de WikiLeaks, Julian Assange, qui a dénoncé de nombreux crimes commis contre les pays du Sud.8

Le Nord global est un bloc intégré militairement, politiquement et économiquement et composé de 49 pays. On y retrouve les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Israël, le Japon et des pays secondaires d’Europe occidentale et orientale. Dans le domaine militaire, la Turquie (membre de l’OTAN), la République de Corée et les Philippines (colonies militarisées de facto des États-Unis) sont incluses dans notre définition du « bloc militaire dirigé par les États-Unis », même s’il s’agit de pays du Sud.

Au cours des vingt dernières années, le Nord global a connu un déclin économique relatif important, ainsi qu’un déclin politique, social et moral. Ses fausses affirmations « morales » en matière de droits civils et de « liberté de presse » sont désormais sans aucun fondement, dans la mesure où elles cherchent à rendre illégal le soutien public (y compris en ligne) en faveur des droits des Palestiniens. Ce soutien total à l’humiliation et à la destruction des peuples non-blancs du monde n’est pas sans rappeler les siècles passés, et révèle ce qui pourrait être décrit comme une « fragilité blanche » collective.

Les pays du Sud regroupent d’anciennes colonies et semi-colonies, quelques États indépendants non européens et des projets socialistes, actuels et anciens. Les luttes pour la libération nationale, l’indépendance, le développement et la souveraineté économique et politique totale doivent encore être menées à bien dans la plupart des pays du Sud.

Malgré les limites de la terminologie, nous utiliserons le terme « Nord global » et parfois « Occident » (une expression creuse souvent utilisée) de manière interchangeable avec le terme plus précis de « Camp impérialiste dirigé par les États-Unis ». Nous analyserons le Nord global selon quatre « aires ». Le reste du monde est actuellement désigné sous le terme de « Sud global » (une grande partie de celui-ci était auparavant appelée « Tiers Monde »). Dans notre analyse, nous diviserons le Sud global en six « groupes » en fonction de la possibilité relative qu’un pays soit la cible d’un changement de régime et du rôle que son gouvernement joue dans la promotion publique de positions anti-impérialistes et internationales (Figure 1 dans les deux cas). Le Nord global est engagé dans des conflits généralisés à des niveaux bien plus élevés avec le reste du monde, le Sud global.

PARTIE I : La montée d’un bloc militaire du Nord global dirigé par les États-Unis

Évolutions et consolidation

Le bloc militaire dirigé par les États-Unis a connu deux changements internes au cours des trois dernières décennies :

  1. la poursuite de l’élargissement du bloc pour inclure tous les pays de l’Europe de l’Est (il ne manque que la Biélorussie);
  2. la difficulté à maintenir la pleine subordination des États capitalistes de l’Europe occidentale, qui ont abandonné toute indépendance fondamentale, et dans de nombreux cas, toute prétention d’indépendance.

Ce dernier point devient évident en 2018, lorsque les États de l’Europe occidentale s’agenouillent devant le retrait de Donald Trump de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015, un coup dur porté à leurs intérêts économiques. Nous discuterons plus loin du déroulé de ce processus.9

Le centre du « bloc militaire dirigé par les États-Unis », comme nous l’appelons, est l’OTAN. Ce bloc comprend également le Japon, l’Australie, Israël, la Nouvelle-Zélande, trois pays du Sud et les quelques autres pays européens qui ne sont pas membres de l’OTAN.

Le bloc militaire dirigé par les États-Unis est le seul bloc au monde, la seule alliance militaire de facto et de jure qui comporte un commandement central. Il n’existe aucun autre bloc de ce type. Sa clarté et son unité d’objectif sont évidentes. Les États-Unis sont sortis de nombreux traités importants visant à empêcher la prolifération nucléaire au cours des dix dernières années (Traité sur les missiles anti-balistiques en 2002, Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire en 2019 et Traité Ciel ouvert en 2020).10 Les planificateurs militaires ont pu ainsi se préparer à la potentielle installation de missiles nucléaires à portée intermédiaire capables d’anéantir Moscou en quelques minutes.

Dépenses militaires

Dans le numéro de novembre 2023 de la Monthly Review, un article bien documenté rédigé par Gisela Cernadas et John Bellamy Foster sur la base unique des statistiques économiques officielles étasuniennes du Bureau of Economic Analysis et de l’Office of Management and Budget (OMB), a révélé que les dépenses militaires réelles des États-Unis sont plus de deux fois plus élevées que celles reconnues par le gouvernement étasunien ou même par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).11

Les dépenses militaires réelles des États-Unis en 2022 s’élevaient à 1 537 milliards de dollars.12

Pour calculer les dépenses militaires totales mondiales, nous avons utilisé comme source principale les chiffres publiés par le SIPRI pour tous les pays, à l’exception des États-Unis.13 Nous utilisons uniquement les chiffres de la Monthly Review pour les États-Unis. En 2022, le SIPRI a rehaussé le budget de la défense nationale annoncé par le gouvernement chinois de 229 milliards de dollars à 292 milliards de dollars, soit une augmentation de 27,5 %.14 Depuis 2021, le SIPRI utilise une nouvelle méthodologie pour réviser les dépenses militaires de la Chine.15 Le SIPRI a modifié ses calculs concernant les dépenses militaires de la Chine pour les années précédentes et pour les années en cours.16

Le SIPRI a ajusté le budget militaire annuel des États-Unis déclaré par l’OMB pour l’année 2022 de 14,5 %, de 765,8 milliards de dollars à 876,9 milliards de dollars.17 Ce chiffre représente environ la moitié du pourcentage d’augmentation ajouté à la Chine.

La manière dont le SIPRI traite les dépenses militaires chinoises est assez différente de la méthode adoptée pour les États-Unis. Son approche est beaucoup plus circonspecte à l’égard des calculs étasuniens.

Même si le SIPRI doublait les dépenses militaires déclarées par la Chine elle-même pour les porter à 458 milliards de dollars, cela représenterait 2,6 % de son PIB. Ce chiffre est nettement inférieur aux 6 % réellement dépensés par les États-Unis et, même dans ce cas, les dépenses militaires de la Chine ne représenteraient que 29,8 % de celles des États-Unis, avec une population plus de quatre fois supérieure à la population étasunienne.18

De plus, contrairement aux États-Unis, la Chine ne possède pas 902 bases militaires à l’étranger.19 Les bases et les interventions étasuniennes pèsent non seulement sur le budget annuel, mais aussi sur la dette économique à long terme. D’autres informations sont disponibles dans les notes de fin.20

Notre analyse révèle une série de conclusions évidentes. La première est que les États-Unis contrôlent, par l’intermédiaire de l’OTAN et d’autres moyens, un chiffre stupéfiant de 74,3 % de toutes les dépenses militaires mondiales (Figure 2). Cela représente plus de 2 000 milliards d’USDétasuniens.21

La figure 3 montre que les pays impérialistes représentent 12 des 16 principaux budgets militaires du monde.

La figure 4 montre les 16 dépenses militaires par habitant les plus élevées des pays du Nord par rapport aux trois pays du Sud qui dépensent le plus en matière militaire. Les États-Unis dépensent 21 fois plus par personne pour leur armée que la Chine.22 La signification de ces résultats ne laisse aucune place au doute.

Figure 5

Pays dont les dépenses militaires dépassent 20 milliards USD

Nord global et Sud global, 2022

Nom du pays(GSI)Dépenses militairesPourcentage du PIB(CER)Par habitant moyenne mondiale(fois)

Bloc militaire dirigé par les États-Unis

États-Unis1 536 8596,0%12,6
Royaume-Uni68 4632,2%2,8
Allemagne55 7601,4%1,9
France53 6391,9%2,3
Rép. du Corée46 3652,8%2,5
Japon45 9921,1%1,0
UkUkraine43 99827,4%3,1
Italie33 4901,7%1,6
Australie32 2991,9%3,4
Canada26 8961,3%1,9
Israël23 4064,5%7,2
Espagne20 3071,4%1,2
Sud global
Chine291 9581,6%0,6
Russie86 3733,8%1,7
Inde81 3632,4%0,2
Arabie saoudite75 0136,8%5,7
Brésil20 2111,1%0,3
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données du FMI, des Nations Unies, du SIPRI et de la Monthly Review

La figure 5 répertorie tous les pays dont le budget militaire dépasse 20 milliards de dollars étasuniens. Onze d’entre eux se trouvent dans le Nord global, contre six (sur 145) dans le Sud global. Dans ce graphique, la République de Corée figure dans la liste du bloc militaire dirigé par les États-Unis.

Il est clair que les pays du Sud, contrairement au ceux du Nord, ne sont pas un bloc et encore moins un bloc militaire. Le Sud global fait donc face au monopole extrême des dépenses militaires du bloc militaire dirigé par les États-Unis. Il s’agit d’un danger clair et réel pour tous les pays du Sud, soit un danger imminent pour la pérennité de l’humanité et de la planète.

De même, l’aspect le plus important de la puissance d’un État (c’est-à-dire la puissance militaire) et le danger central absolu pour les classes ouvrières de tous les pays, en particulier pour les nations non-blanches du monde, réside dans le camp impérialiste dirigé par les États-Unis. Objectivement, il n’existe pas de sous-impérialisme ou de puissances impérialistes non occidentales (de tels concepts sont des tromperies subjectives qui obscurcissent les réalités factuelles).

Bases militaires étasuniennes et britanniques

En mars 2002, la Monthly Review a publié un article contenant une liste et une carte des pays possédant des bases militaires étasuniennes connues, affirmant que l’étendue de l’empire étasunien pouvait être représentée par ses bases.23 Cet article a fait des remous dans certains cercles militaires des États-Unis. D’autres chercheurs ont approfondi ces travaux au cours des années suivantes, notamment David Vine et World Beyond War (qui ont rendu publique une carte interactive). 24

Les informations sur l’emplacement de ces bases ont ouvert une fenêtre sur la nature absolument omniprésente de l’hégémonie militaire des États-Unis. L’emplacement et le nombre de bases sont précieux pour comprendre la forme et la trajectoire de l’impérialisme en éclairant ses frontières et en montrant son rôle dans leur maintien de l’ordre.

Il existe 902 bases militaires étasuniennes connues et 145 bases militaires britanniques connues, décrites ci-dessous.25

En raison du secret autour de l’armée et du gouvernement étasuniens, il n’existe pas de données sur les fonctions militaires étasuniennes déployées à l’intérieur de ces bases et sur les actions lancées par les forces militaires étasuniennes qui y sont implantées. Il est donc impossible de réaliser une analyse qualitative complète ses activités militaires à l’étranger. Certaines des lacunes analytiques sont les suivantes :

  • Les bases répertoriées excluent les installations et les emplacements des nombreuses fonctions militaires privatisées que les États-Unis ont créées au cours des 40 dernières années. Des sociétés telles que DynCorp International, Fluor Corporation, AECOM et KBR, Inc. exercent leurs activités dans le monde entier, notamment au Koweït, en Arabie saoudite et en Indonésie.26
  • Les projets « non officiels » de l’armée étasunienne, comme la réquisition du terminal 1 de l’aéroport international de Kotoka, dans la capitale du Ghana, dans lequel les soldats étasuniens n’ont pas besoin de passeport ni de visa pour entrer (uniquement leur carte d’identité militaire) et les avions militaires étasuniens sont « exemptés d’arraisonnement et d’inspection » ne sont pas inclus.27 Le terminal 1 est donc de facto une base militaire étasunienne. Le Ghana a cédé sa souveraineté nationale aux États-Unis.28
  • Les projets essentiels au complexe de communications militaro-industriel-numérique étasunien ne sont pas pris en compte. De nombreux sites de terminaison de câbles sous-marins sont contrôlés uniquement par des responsables étasuniens habilités par les services de renseignement. Le contrôle des communications par câble sous-marin dans le monde est l’une des principales priorités du renseignement étasunien.29 Ces actions s’inscrivent dans le cadre du programme « Collect It All » de la NSA visant à rassembler toutes les communications du monde et à les stocker dans des endroits comme le Bluffdale Utah Data Center (nom de code « Bumblehive »), le premier centre de données de l’Intelligence Community Comprehensive National Cybersecurity Initiative.30
  • Les projets et lieux militaires secrets (y compris les installations du pays hôte connues sous le nom de « nénuphars ») sont exclus, bien que certains aient été dévoilés et inclus.31
  • Il existe peu d’informations sur les mouvements militaires étasuniens entre les sites, la nature des activités menées (telles que les mouvements de troupes ou les assassinats ciblés) et le volume de marchandises, d’avions et de navires.
  • Toutes les bases ne sont pas égales en termes de taille ou de fonction, et évaluer leur importance relative est presque impossible. Parfois, un seul bâtiment est considéré comme une base, car il est distinct des autres bâtiments situés à un kilomètre de distance. Certaines bases sont massives et détruisent tout sur leur passage, comme les installations militaires de Guam, qui détruisent l’environnement naturel et la vie de ses habitants. D’autres sont considérées comme de petites installations de réseaux d’espionnage.

Compte tenu de ces limites, il existe une tendance à décrire ce qui est mesurable, et non pas ce qui est inconnu, mais stratégique.

Premièrement, nous proposons une carte qui utilise les données de World Beyond War et qui illustre les pays dans lesquels sont installées des bases, sans indiquer le nombre exact dans chaque pays. Cela permet de réduire d’éventuelles comparaisons incorrectes. L’existence d’une seule base étasunienne dans un pays signifie que ce dernier a déjà cédé une certaine souveraineté nationale aux États-Unis. Deuxièmement, par souci d’exhaustivité, nous incluons ci-dessous deux graphiques (un pour les pays du Nord et un pour ceux du Sud) qui répertorient les pays dotés de bases connues selon World Beyond War.

La figure 6 montre que les États-Unis possèdent au moins 902 bases militaires à l’étranger. Celles-ci sont fortement concentrés dans les régions frontalières ou les zones tampons autour de la Chine et portent gravement atteinte à la souveraineté des pays du Sud.32

Figure 7

Bases militaries étasuniennes dans les pays et les territoires du Nord global

2023

Nombre de basesPays/territoire
50+Allemagne (171), Japon (98)
20-49Italie (45), Royaume-Uni (25)
5-19Australie (17), Belgique (12), Portugal (9), Roumanie (9), Norvège (8), Israël (7), Pays-Bas (7), Grèce (5), Pologne (5)
1-4Bulgarie (4), Islande (3), Espagne (3), Canada (2), Géorgie (2), Hongrie (2), Lettonie (2), Slovaquie (2), Chypre (1), Danemark (1), Estonie (1), Groenland (1), Irlande (1), Kosovo (1), Luxembourg (1)
Total445
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données de World Beyond War

Les bases militaires étasuniennes à l’étranger existent non seulement dans les pays du Sud, mais sont également très présentes dans les pays du Nord (Figure 7). Plus des deux tiers des bases connues sont concentrées dans les deux pays vaincus lors de la Seconde Guerre mondiale : l’Allemagne et le Japon.

Figure 8

Bases militaires étasuniennes dans les pays et les territoires du Sud global

2023

Nombre de basesPays/territoire
50+Rép. du Corée (62)
20-49Guam (45), Porto Rico (34), Syrie (28), Arabie saoudite (21)
5-19Panama (15), Turquie (12), Philippines (11), Bahreïn (10), Irak (10), Îles Marshall (10), Bahamas (9), Bélize (9), Honduras (9), Niger (9), Guatemala (8), Jordanie (8), Koweït (8), Oman (8), Pakistan (8), Égypte (7), Colombie (6), Salvador (6), Somalie (6), Îles Mariannes du Nord (5), Pérou (5), Qatar (5)
1-4Cameroun (4), Costa Rica (4), Îles Vierges (États-Unis) (4), Argentine (3), République centrafricaine (3), Tchad (3), Kenya (3), Mauritanie (3), Nicaragua (3), Palaos (3), Thaïlande (3), Émirats arabes unis (3), Samoa américaines (2), Brésil (2), Diego Garcia (2), Djibouti (2), République dominicaine (2), Gabon (2), Ghana (2), Mali (2), Singapour (2), Surinam (2), Tunisie (2), Ouganda (2), Yémen (2), Antarctique (1), Aruba (1), Ascension (1), Botswana (1), Burkina Faso (1), Burundi (1), Cambodge (1), Chili (1), Cuba (1), RD Congo (1), Indonésie (1), Antilles néerlandaises (1), Samoa (1), Sénégal (1), Seychelles (1), Soudan du sud (1), Uruguay (1), Île de Wake (1)
Total457
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données de World Beyond War

La figure 8 répertorie les emplacements des bases militaires étasuniennes à l’étranger dans les pays et territoires du Sud. La République de Corée abrite 62 bases militaires étasuniennes permanentes.

Figure 9

Structures militaires étasuniennes à l’étranger

Nombre de bâtiments, superficie des bâtiments, superficie du terrain et nombre de bases

2023

Pays/territoireSuperficie du bâtimentm2Bâtiments nombre totalSuperficie du terrain hectaresBases militairesnombre total
Japon10 339 00012 07941.71576
Allemagne9 135 00012 5372 68293
Rép. du Corée5 631 0005 83212 26262
Italie2 011 0002 03294531
Guam1 382 0002 80725 32245
Royaume-Uni1 364 0002 8833 25314
Koweït676 0001 5032 5496
Qatar661 0006632
Cuba588 0001 54011 6621
Turquie478 0008171 3568
Espagne419 0008893 8022
Porto Rico411 0007947 04229
Bahreïn390 000468839
Belgique362 00047910
Îles Marshall286 0006335516
Groenland220 00019794 3061
Djibouti171 0003794592
Pays-Bas151 0001505
Émirats arabes unis128 0004005 0593
Portugal114 0001705326
Honduras92 0003361
Singapour86 0001203
Roumanie70 0001791774
Bahamas62 0001792196
Grèce61 00085414
Sainte-Hélène43 0001241 4021
Australie41 000838 1245
Bulgarie39 000932
Îles Vierges (États-Unis)26 000295 9645
Jordanie17 000313 9781
Chypre16 000381
Israël13 000192
Samoa américaines11 0001021
Niger11 000451
Pologne11 000203
Curaçao9 00015171
Salvador6 00014141
Îles Mariannes du Nord5 000176.49910
Pérou5 00071
Norvège3 00041
Islande2 00074251
Kenya2 00051
Canada911
Total35 548 00048 712240 533468
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données du Département de la Défense des États-Unis

La figure 9 illustre l’ampleur de l’empreinte militaire des États-Unis : 36 millions de mètres carrés répartis dans 49 000 bâtiments couvrant 245 000 hectares. En termes de nombre de bâtiments, les trois puissances de l’Axe se trouvent parmi les quatre premières places.

Alors que l’Empire britannique ne brille plus de sa splendeur d’antan, la figure 10 montre l’ampleur du réseau de bases britannique, axé sur l’Asie occidentale et l’Afrique.

Invasions, interventions et « déploiements » militaires étasuniens et britanniques

Les pays de l’OTAN mènent de vastes déploiements et interventions militaires dans le monde entier, soutenus par leur vaste réseau de bases.

Les figures 11 et 12 concernent uniquement l’année 2022. Les forces impérialistes ont déployé 317 opérations militaires dans les pays du Sud et 137 dans les pays alliés du Nord, pour un total de 454 (dont 45 ne sont pas des États membres des Nations Unies). Les nations impérialistes qui ont effectué le plus grand nombre de déploiements militaires sont les États-Unis (56), le Royaume-Uni (32), la France (31), l’Italie (20), l’Allemagne (17), l’Espagne (15), le Canada (13) et les Pays-Bas (13) (Figure 11).33

La figure 12 montre comment l’Afrique et l’Asie occidentale restent les points focaux des projets occidentaux. Les cinq pays suivants ont subi le plus de déploiements militaires en 2022 : Mali (31), Irak (30), Liban (18), République centrafricaine (13) et Soudan du Sud (13).34

Lorsque l’on se penche sur la géographie des bases américaines et britanniques et les déploiements dans le Nord global, on identifie clairement où se situent les frontières du maintien de l’ordre étasunien et on comprend comment l’Eurasie et les régions qui la protègent sont les champs de bataille de notre époque.

Comme le montrent les figures 13 et 14, les États-Unis et leurs alliés du Nord global, en particulier le Royaume-Uni, ont des siècles d’interventions derrière eux. Congressional Research Services (CRS), étant une publication officielle du gouvernement étasunien, constitue la principale source de données sur son intervention militaire. Il est utilisé pour démontrer l’ampleur et la longue durée historique de l’intervention militaire étasunien. Il convient toutefois de noter que CRS n’inclut pas les missions secrètes et n’agrège pas ses données pour différencier les différents types d’interventions des forces armées à l’étranger. Les données ne sont pas organisées en fonction de la nature qualitative et quantitative ou de l’échelle des théâtres d’opération. Les instances répertoriées (plus de 480) varient considérablement en termes de taille, de durée, d’autorisation légale et d’importance.35

Le Military Intervention Project (MIP) utilise une définition plus complète de l’intervention militaire qui englobe « les cas unis de conflit international ou de conflit potentiel en dehors des activités normales en temps de paix dans lesquels la menace, la démonstration ou l’utilisation délibérée de la force militaire par les canaux officiels du gouvernement étasunien sont explicitement dirigées vers le gouvernement, les représentants officiels, les forces officielles, la propriété ou le territoire d’un autre acteur étatique ».36 Le MIP n’a pas publié sa base de données. Les situations exactes de toutes les interventions militaires identifiées ne sont donc pas encore accessibles au public. Par conséquent, ce rapport n’a accédé qu’aux données récapitulatives de la publication Introducing the Military Intervention Project (2023) et n’a pas pu produire une carte basée sur les travaux du MIP.

Comme le montre la figure 13, en juin 2023, les données reconnues du US Congressional Research Service montrent que les forces armées des États-Unis ont été déployées dans 101 pays entre 1798 et 2023.37 La figure 14 montre que le Royaume-Uni a envahi militairement 170 pays et territoires entre 1169 et 2012.

Selon le MIP, entre 1776 et 2019, les États-Unis ont mené plus de 392 interventions militaires dans le monde.38 La moitié de ces opérations ont été menées entre 1950 et 2019, et 25 % d’entre elles ont eu lieu dans l’après-guerre froide.39 Le rythme de ses interventions militaires s’est clairement accéléré depuis 1991.

En 1950, lors de la Journée internationale des travailleuses, Claudia Jones, une communiste noire et immigrée, s’adresse à un rassemblement de militantes aux États-Unis. Dans des circonstances différentes, mais avec le même esprit, nous partageons ce rapport dans le but de, pour citer Jones, « renforcer [notre ] conscience de la nécessité de campagnes militantes de front unique autour des revendications brûlantes du moment, contre l’oppression monopolistique, contre la guerre et le fascisme ».40

PARTIE II : Évolution de l’impérialisme

La nouvelle étape de l’impérialisme

Le monopole du dollar étasunien, le passage du statut de pays créancier à celui de débiteur à partir des années 70, et la chute de l’Union soviétique en 1991, ont marqué le début d’une période où les États-Unis ont tenté de créer un ordre mondial unipolaire. L’unipolarité n’a pas pu être pleinement établie : certains États, qualifiés d’« États voyous » par les États-Unis, ont refusé de se soumettre à ce nouveau système.41

Au cours des quinze dernières années, le projet d’unipolarité étasunienne a été considérablement affaibli. La période comprise entre la « grande récession financière » de 2008 et le conflit de février 2022 entre l’OTAN et la Russie a consolidé un changement quantitatif et qualitatif dans l’impérialisme mondial.

Il en résulte une question historique : celle de la profondeur et des conséquences des rivalités inter-impérialistes. Cette tendance a de profondes implications stratégiques et politiques. Les autres puissances impérialistes rompront-elles avec les États-Unis sur des questions fondamentales ou subordonneront-elles leurs propres intérêts à ceux des États-Unis ?

Aujourd’hui, les faits montrent que ces différences ne sont plus stratégiques. L’impérialisme a consolidé une nouvelle étape de son existence, mieux décrite sous le nom d’hyper-impérialisme. Nous expliquons plus loin pourquoi nous avons choisi ce terme.

Certaines des caractéristiques de cette nouvelle étape sont les suivantes :

  • La Chine est devenue l’économie la plus grande et la plus dynamique au monde. La croissance du Sud global dépasse celle du Nord global. La croissance du produit intérieur brut (PIB) en Asie est nettement supérieure à celle des pays du G7.
  • Malgré leurs atouts économiques, les États-Unis sont confrontés à une croissance fragile et en déclin par rapport à la montée en puissance des pays du Sud (la croissance de la Chine en étant un moteur). Le PIB total, l’industrie, le commerce, les infrastructures et les communications 5G en sont des indicateurs. Les États-Unis font des tentatives agressives pour freiner la croissance économique de la Chine et son rôle dans les initiatives mondiales comme les BRICS10. Les États-Unis orientent le monde vers un protectionnisme accru.
  • Les États-Unis ont rapidement fait progresser la guerre hybride, y compris les sanctions américaines (infligées à plus d’un pays sur quatre dans le monde).42 La saisie par les États-Unis des réserves nationales (de Russie, du Venezuela, d’Iran et d’Afghanistan) a été un réveil brutal pour de nombreuses personnes dans les pays du Sud.
  • Les États-Unis visent désormais la domination de l’Eurasie, où l’Occident fait face à la Russie et à la Chine, deux pays puissants dotés d’une forte capacité économique, technologique, militaire, énergétique et alimentaire. La démilitarisation complète de la longue frontière entre la Chine et la Russie et leur partenariat « sans limite » annoncé témoignent des intérêts communs des deux pays en matière de paix et de sécurité.
  • Il existe un danger clair et réel que l’impérialisme poursuive sa voie militariste et s’appuie sur sa domination militaire pour compenser son déclin économique et politique relatif croissant. Les intérêts politiques et militaires des impérialistes sont désormais devenus primordiaux. Des pertes économiques à court terme peuvent être attendues. 43 Les intérêts des individus ou groupes capitalistes sont secondaires.
  • L’hégémonie du dollar étasunien, la financiarisation et la capacité technologique permettent à la finance de déplacer des milliers de milliards de dollars en transactions en quelques millisecondes, ce qui a modifié les mécanismes de l’accumulation capitaliste et sa propriété. Les capitalistes européens et japonais investissent leurs capitaux dans les mêmes structures que celles de leurs pairs étasuniens, bien que sous le contrôle de ces derniers.
  • Les États-Unis ont renforcé leur infrastructure de « soft power » déjà vaste en s’appuyant sur l’essor d’une nouvelle génération de réseaux sociaux et de streaming vidéo, sous le contrôle total de ses monopoles , tous explicitement intégrés dans le complexe numérique militaro-industriel américain.
  • Les contradictions entre les pays impérialistes sont désormais non-antagonistes et secondaires. L’Allemagne, le Japon, la France et toutes les autres puissances impérialistes doivent subordonner leurs intérêts à court et moyen terme aux intérêts fondamentaux des États-Unis. Leur travail est coordonné au sein de l’OTAN+. Les documents politiques officiels indiquent que leur stratégie à l’égard de la Chine consiste à réduire les risques. Pourtant, les responsables du Bundestag allemand, par exemple, sont à la pointe des appels en faveur de l’isolement de la Chine, même si cela implique une perte considérable de marchés pour les fabricants « allemands ».44 Il existe également une volonté interne simultanée de remilitariser l’Allemagne.
  • Les nouvelles institutions multilatérales et les modèles alternatifs de financement du développement émergent des pays du Sud prennent de l’ampleur. Cette tendance se remarque clairement dans l’ampleur du soutien en faveur de la Belt and Road Initiative (BRI) et de l’intérêt croissant pour l’adhésion aux BRICS, désormais BRICS10. Près de 80 % des États membres des Nations Unies participent à la BRI, ce qui représente environ 64 % de la population mondiale, leurs économies combinées représentant 52 % du PIB (en parité de pouvoir d’achat) mondial en 2022.45 Les pays des BRICS10 regroupent désormais 45,5 % de la population mondiale, avec 35,6 % de la part du PIB mondial (PPA). En comparaison, bien que les pays du G7 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni et États-Unis) ne représentent que 10 % de la population mondiale, leur part du PIB mondial (PPA) est de 30,4 %.46
  • Les pays du Sud perdent confiance dans le leadership économique, politique et moral des États-Unis et de l’Europe. C’est la Chine, et non les États-Unis, qui a facilité la conclusion d’un accord diplomatique décisif entre l’Arabie saoudite et l’Iran. La Russie et la Chine effectuent désormais la majeure partie des échanges commerciaux entre les deux pays dans leur propre monnaie. Les BRICS10 mettent en place un groupe de travail pour explorer des alternatives à l’utilisation du dollar étasunien, notamment des systèmes de paiement internationaux et une éventuelle nouvelle monnaie de réserve. Lors du vote en faveur de la résolution des Nations Unies sur un cessez-le-feu à Gaza (A/ES-10/L.25), le Nord a été dépassé en nombre, avec 14 voix contre et 120 pour.
  • Pour la première fois depuis plus de 600 ans, il existe désormais une alternative économique et politique crédible à la domination des affaires mondiales par les européens et leurs descendants d’États coloniaux blancs. Premièrement, le groupe socialiste dirigé par la Chine. Deuxièmement, les aspirations croissantes à la souveraineté nationale, à la modernisation économique et au multilatéralisme, qui émergent du Sud global.

Compte tenu de ces changements, la classe dirigeante politique étasnunienne a défini, dans le cadre du Center for New American Security (CNAS, le groupe de réflexion basé à Washington et noyau intellectuel du gouvernement américain) la géostratégie des États-Unis comme la double défaite de la Russie et de la Chine, ce qui signifierait que le Nord global prendrait le contrôle de l’Eurasie. La taille, la part des ressources naturelles, la puissance militaire, la proximité géographique et l’indépendance vis-à-vis de la domination impérialiste de la Chine et de la Russie sont les facteurs clés de leur vision mondiale et de leur partenariat stratégique respectifs.

Ces facteurs objectifs sont bien plus dominants que les facteurs idéologiques. Les États-Unis veulent accomplir leur mission inachevée de dénucléarisation de la Russie. À Washington, on trouve des cartes dessinées pour montrer les deux pays divisés en petits morceaux, États vassaux de l’Occident, sans indépendance et certainement sans armes nucléaires.

Comme le montre la figure 15, la Chine, la Russie, la RPD de Corée et l’Iran sont les quatre puissances nucléaires (ou potentiellement nucléaires) qui sont au centre de l’attaque de première ligne de l’impérialisme. La Chine et la Russie sont les deux principales cibles, la première en raison de sa puissance économique et la seconde en raison de son arsenal nucléaire. La Syrie, le Venezuela, Cuba et la Biélorussie sont également des cibles immédiates d’un renversement de régime.

Le monde est confronté à un moment très difficile et dangereux. Les pays du Sud sont très divers et hétérogènes, ne forment pas un bloc et ne sont pas alignés idéologiquement. Ils n’ont certainement aucune alliance militaire. Certains (la République de Corée et les Philippines) se sont retrouvés mêlés à la sphère militaire américaine.

Ce qu’ils ont, c’est une histoire commune. Ils ont subi des centaines d’années d’abus coloniaux et semi-coloniaux de la part du Nord global. Les nations les plus blanches ont passé les cinquante dernières années à essayer d’effacer de l’histoire la terreur qu’elles ont déclenchée sur les peuples non-blancs du monde, y compris ceux qui vivent à l’intérieur de leurs propres frontières.

Les médias occidentaux se délectent des vastes différences au sein des pays du Sud. Bien qu’affaiblis, le « Groupe des 77 » et le « Mouvement des non-alignés » continuent d’exister. L’évolution vers un sentiment plus fort d’identité partagée parmi les pays du Sud ne peut être ignorée. La revendication de souveraineté nationale est profondément démocratique. Elle demeure une question cruciale pour améliorer la vie des classes populaires dans les pays du Sud et constitue également une étape nécessaire vers le socialisme.

La Première Guerre mondiale a marqué le début de la Révolution russe (1917), suivie de la création de l’Union soviétique, le premier État ouvrier pleinement opérationnel au monde, et d’une vague de luttes révolutionnaires de libération nationale. La Seconde Guerre mondiale s’est terminée par la création de la République populaire démocratique de Corée (1948) et de la République populaire de Chine (1949), qui ont été suivies par une autre vague de luttes de libération nationale comprenant d’importantes victoires socialistes, comme celle du Viêt Nam (1954 et 1975) et de Cuba (1959).

Aujourd’hui, nous ne vivons pas une telle période révolutionnaire. Pourtant, il existe clairement un nouvel état d’esprit et une volonté d’éveil pour faire avancer les projets inachevés de libération nationale qui ont commencé au cours des deux périodes précédentes. La domination du système néocolonial occidental est remise en question. Nous assistons à des « changements jamais vus depuis 100 ans » et entrons dans une nouvelle période de l’histoire.

En résumé, nous pouvons dire qu’il existe huit contradictions principales évidentes dans le monde :47

  • Impérialisme dirigé par les États-Unis moribond vs. socialisme dirigé par la Chine émergent.
  • Capital en quête de rentabilité parasite vs. exigences des sociétés en matière de développement, d’industrie, d’agriculture et d’emploi écologiquement durables.
  • Impérialisme dirigé par les États-Unis vs. nécessité urgente d’une souveraineté nationale des pays socialistes et capitalistes du Sud.
  • Classes dirigeantes du Nord global vs. bourgeoisie des pays capitalistes du Sud.
  • Classe dirigeante suprémaciste blanche du G7 (et du reste du Nord global) vs. classes populaires (ouvriers, paysans et petits bourgeois) dans les nations non-blanches du Sud global.
  • Bourgeoisie et couches supérieures des pays capitalistes du Sud vs. classes populaires du Sud global.
  • Impérialisme occidental vs. avenir de la planète et de la vie humaine.
  • Contradiction interne au Nord global entre sa bourgeoisie et les millions de travailleurs (des sections pauvres et de plus en plus nombreuses de travailleurs qualifiés et semi-qualifiés).

Comme nous avons déjà commencé à le faire avec l’armée, nous tentons ici d’analyser cette nouvelle étape de l’impérialisme, le fonctionnement interne du camp impérialiste, et d’examiner la composition et les connotations du Sud global pour comprendre les principales contradictions du monde aujourd’hui.

Conquête, racisme et génocide : l’histoire commune du camp impérialiste

La richesse des pays du Nord est issue de vols historiques et de dépossessions violentes au fil des siècles (Figure 16).48 La stagnation économique et les exigences de croissance ont entraîné le pillage des ressources d’autres régions. Tout commence dès les invasions militaires des croisades contre les régions arabes et musulmanes de l’Asie occidentale (1050-1291).

La fin de l’optimum climatique médiéval européenne (d’environ 950 à 1250 après J.-C.) et la catastrophe de la peste noire (1346-1353) ont fait pencher la balance en faveur des paysans, et non plus de l’aristocratie. Les rébellions paysannes et les chartes de la forêt dans toute l’Europe étaient le signe que l’avenir du capitalisme était loin d’être scellé.

L’Europe a alors entamé sa trajectoire d’hégémonie mondiale grâce à ses puissances maritimes militarisées, dès 1415 avec l’invasion et la prise de Ceuta par le Portugal, un port marocain fortifié, date que nous utilisons pour marquer les plus de 600 ans de domination occidentale. La première puissance coloniale européenne, le Portugal, a utilisé les capitaux génois pour financer ses expéditions, et le reste de l’Europe a emboîté le pas dans les années 1400.

Les conquêtes des nations non-blanches du monde, la dépossession ultérieure des peuples de leurs terres et la subordination de leur travail ont vu émerger des idéologies raciales. Cette couche idéologique a infiltré la base et la superstructure des sociétés européennes et des peuples qu’elles ont conquis. Cette situation est particulièrement prononcée dans les États coloniaux blancs, qui étaient dès le début de leur existence des projets raciaux. Au sein de ces États coloniaux blancs, les États-Unis et Israël représentent désormais la version la plus aiguë, la plus permanente et la plus profondément enracinée des projets raciaux et religieux.

Les analyses économiques montrent que la véritable augmentation de l’investissement capitaliste au Royaume-Uni a commencé lorsque les profits de l’esclavage et des pillages de pays comme l’Inde ont permis une augmentation historique de l’investissement en capital fixe et ont été décisifs dans ce qu’on appelle l’accumulation primitive capitaliste et le financement de la « révolution industrielle ». Dans une étude de 2022, Utsa Patnaik a indiqué que le Royaume-Uni avait extrait 45 000 milliards de dollars étasuniens (en utilisant une formule de taux d’intérêt composés puisqu’ils restent impayés) de l’Inde entre 1765 et 1936.49 La grande majorité des principales institutions britanniques ont profité de la traite transatlantique des esclaves. Les fondements idéologiques racistes ont également façonné le développement ultérieur du capitalisme et de l’impérialisme.

Au fil des siècles, l’Europe a créé plusieurs autres projets coloniaux en dehors du noyau historique, dans les Amériques et en Australasie, notamment au Kenya, en Afrique du Sud et au Zimbabwe. Les projets « réussis » ne se sont pas installés sur des terres inhabitées (le mythe de la terra nullius), mais sont passés par le génocide et la conquête militaire en créant des populations et des États majoritairement blancs. L’Allemagne a perpétré le premier génocide du XXe siècle, et a assassiné environ 80 000 peuples Herero et Nama en Namibie entre 1904 et 1908. Cinq d’entre eux subsistent aujourd’hui : les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et Israël, tous des projets de la Grande-Bretagne, cette dernière ayant commencé ses conquêtes coloniales au milieu des années 1500 en Irlande. Le rôle de la Grande-Bretagne dans les Amériques a abouti à la création des États-Unis d’Amérique. La tristement célèbre Déclaration Balfour britannique (1917) a joué un rôle central dans la formation d’Israël aux dépens de la Palestine, alors colonie britannique. La mission sioniste devait créer en Israël une barrière contre les « hordes barbares » d’Asie. Aucune autre nation n’est aussi influente aux États-Unis qu’Israël. Les États-Unis, en raison de leur taille et de leur rôle, restent la force dominante du terrorisme mondial, mais Israël joue un rôle démesuré dans la violence et les dépenses militaires. Le pays possède des armes nucléaires que les médias occidentaux minimisent commodément.

De leur création aux temps modernes, les États-Unis ont été et demeurent un projet racial. Dans American Holocaust: The Conquest of the New World (1992), David E. Stannard estime qu’au cours des 150 premières années de la conquête européenne des Amériques, jusqu’à 100 millions de peuples autochtones pourraient être morts à cause de la conquête et de ses conséquences, notamment la maladie, la guerre et l’esclavage.

En 1860, près de quatre millions de Noirs étaient esclaves rien qu’aux États-Unis.50 En 2022, plus de 720 000 Noirs étaient incarcérés dans les prisons étasuniennes. Les Noirs représentent 38 % de la population carcérale contre 12 % de la population totale. Les États-Unis comptent près de 20 % de tous les prisonniers dans le monde, alors qu’ils ne représentent que 5 % de la population mondiale.51 Plus de 500 ans après le début de l’esclavage (la première arrivée d’un navire négrier remontant à 1519), les États-Unis placent toujours des dizaines de milliers de Noirs à l’isolement, bien que cela soit considéré comme une forme de torture par les Nations Unies.52 Ce n’est qu’en 2013 que l’État du Mississippi a officiellement ratifié le 13e amendement abolissant l’esclavage, officiellement inscrit pour la première fois dans la constitution le 6 décembre 1865.53 Nous ne pouvons comprendre l’idéologie de la classe dirigeante étasunienne qu’en reconnaissant le caractère racialisé de sa structure de classe.

La déclaration de l’OTAN de 2023 et le soutien unifié au génocide israélien contre les Palestiniens sont une preuve suffisante que l’impérialisme ne peut être dissocié des aspects raciaux historiques. Depuis plus de 600 ans, les États européens et les États de colons blancs ont cherché à dominer le monde, et y sont parvenu.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont cherché à étendre cette règle pour au moins un millénaire. Au départ, tous les États du camp impérialiste étaient blancs. Avec la défaite totale du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, notamment grâce à l’utilisation des bombes atomiques, le pays a été assimilé au camp impérialiste, obtenant finalement le statut de « blanc honoraire » inventé par les Sud-Africains. Le Japon était auparavant une puissance fasciste qui liait également son expansion impérialiste à des pratiques racialisées.

L’impérialisme a également des fondements patriarcaux racialisés, qui remontent à la façon dont la division sexuelle du travail, le contrôle des capacités reproductives des femmes et l’exploitation de leur travail non rémunéré ont été remodelés au sein de la colonisation occidentale, comme conditions préalables à l’expansion internationale de l’accumulation du capital.54 Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, la subordination et la violence basées sur le genre ont été largement utilisées dans les guerres et les conquêtes, depuis l’esclavage sexuel de dizaines de milliers de « femmes de réconfort » pendant l’occupation militaire japonaise en Chine et en Indonésie, jusqu’à l’exploitation sexuelle actuelle qui se déroule à l’intérieur des bases militaires américaines aux Philippines.55

Ce n’est pas un hasard si les États-Unis apparaissent dans sept des huit catégories de violence historique illustrées sur la figure 16. Ce processus n’a pas commencé dans les années 1890, avec le développement de l’impérialisme moderne. On peut remonter à 1492 avec la première invasion européenne des Amériques.

En octobre 2023, sur 193 membres des Nations Unies, seuls les États-Unis et Israël ont voté contre la fin de l’embargo et du blocus illégaux contre l’héroïque Cuba. Lorsqu’un premier projet de résolution appelant à un cessez-le-feu à Gaza a été rédigé le 16 octobre 2023, pas un seul membre blanc du Congrès étasunien ne l’a initialement signé.56 Il existe une filiation entre les marchands d’esclaves portugais en Afrique de l’Ouest et les génocidaires israéliens et étasuniens en Palestine.

Histoire et définition de l’« hyper-impérialisme »

Préhistoire

La préhistoire de l’impérialisme moderne commence en 1415 avec l’avènement de l’expansion maritime européenne. L’Afrique en est alors la première victime, suivie par la colonisation des Amériques et le génocide de millions de peuples autochtones, puis par la dépendance rapide de l’Europe (et de ses États colonisateurs) à l’égard du capital imbibé de sang provenant de l’esclavage humain, qui se prolonge pendant 400 ans.

L’existence de la Grande-Bretagne en tant que puissance moderne commence avec la dépendance vampirique au sang des esclaves et des travailleurs coloniaux. Les Britanniques sont responsables de millions de morts avec la traite négrière atlantique et les conquêtes coloniales. Le travail des esclaves dans les Amériques (ainsi que la capture par les Britanniques d’une bonne partie des gains des colonies espagnoles et portugaises) apporte la touche « spéciale » à ce qu’on appelle l’accumulation primitive ou originale (ursprüngliche Akkumulation, terme utilisé par Marx dans Le Capital).57

Outre le fait d’être un projet racial, l’impérialisme des États-Unis suit une trajectoire unique de développement capitaliste :

  • Une forme d’esclavage capitaliste très rentable.
  • Un État suivant une expansion effrénée sur un vaste territoire, sans aucun vestige de la féodalité.
  • Le seul grand pays impérialiste dont le territoire n’a pas été attaqué militairement par d’autres pays impérialistes.
  • Une puissance impériale qui a commencé à se développer après la division du monde par l’Europe.
  • Un pouvoir illimité auto-défini à travers la doctrine Monroe (1823), ainsi que des concepts tels que la destinée manifeste et l’exceptionnalisme étasunien.

Depuis l’avènement de l’industrie moderne, le système capitaliste mondial a connu deux périodes successives de domination par une seule puissance capitaliste, d’abord le Royaume-Uni, puis les États-Unis. De la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne était considérée comme la force dominante de la finance internationale. Cependant, cette situation s’effondre ouvertement lorsque la Grande-Bretagne abandonne la convertibilité de la livre sterling en or et met fin à l’étalon or/livre en 1931. En réalité, la domination étasunienne était évidente dès la Première Guerre mondiale et son hégémonie reconnue démarre en 1945, sur les cendres de l’Europe. Au cœur du système impérialiste se trouve donc ce que l’on peut appeler le Projet anglo-américain.

La taille de l’économie des États-Unis dépasse celle de la Grande-Bretagne dans les années 1870, mais son PIB par habitant (PPA) étasunien n’égale celui de la Grande-Bretagne qu’au XXe siècle. En 1913, l’économie étasunienne représente deux fois la taille de celle de la Grande-Bretagne en termes de PIB (PPA).58 Cependant, ce n’est qu’en 1945 (les États-Unis étant cinq fois plus grands que le Royaume-Uni) que son hégémonie est pleinement et formellement établie. À cette époque, les États-Unis fabriquent plus de la moitié des produits mondiaux.

Histoire

S’appuyant largement sur le livre de Rudolf Hilferding de 1910, Finance Capital, l’ouvrage de Vladimir Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), explique la montée du capital financier au cours de la dernière période du XIXe siècle, passant du capitalisme libéral classique à un impérialisme financier.59 L’augmentation de la composition organique du capital signifie que des dépenses de capital de plus en plus importantes sont nécessaires pour accroître la production. Il ne s’agit plus de la simple capacité de la plupart des capitalistes individuels à s’engager dans une concurrence classique, conduisant à la domination des oligopoles et des monopoles avec la réorganisation du système financier pour répondre à leurs besoins.

Parallèlement à cela, des changements technologiques ont lieu. Le passage de l’énergie à vapeur à l’énergie électrique dans les années 1890 provoque un bond dans les forces productives et dans la production en usine : une efficacité énergétique plus élevée, une maintenance moindre, la décentralisation, une configuration reconfigurée des usines, une production de masse et une augmentation massive de la division et de la socialisation du travail. Ce type de changement rapide dans les forces productives se reproduit plus tard avec l’invention du transistor et l’essor des ordinateurs.

Lénine souligne cinq caractéristiques de cette nouvelle étape : la montée du capital financier et de l’oligarchie financière ; la concentration de la production et des monopoles ; l’exportation de capitaux ; la montée des cartels monopolistes, qui se « partagent » le monde ; et l’achèvement de la division territoriale du monde entre les plus grandes puissances capitalistes, ainsi que le conflit croissant entre les États impérialistes.

Ces développements sont synonymes d’une nouvelle étape pour le capitalisme, la plus importante et la plus récente : l’étape de l’impérialisme moderne. Il ne pourra y avoir d’autre étape du capitalisme (un système sans concurrence ne serait pas capitaliste).

Le livre de Lénine a été écrit à la veille de la révolution soviétique. Une fois l’Union soviétique formée, le conflit entre le travail et le capital change qualitativement et n’est plus seulement une contradiction interne au sein des pays, mais inclut des contradictions entre États ayant des bases de classe différentes.

L’impérialisme moderne hérite pleinement de l’histoire de la domination et de l’exploitation du monde par le projet européen. Lénine définit les superprofits, résultat de l’impérialisme moderne, comme « un excédent de profits dépassant les profits capitalistes normaux et coutumiers dans le monde entier ».60

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les divisions capitalistes internationales s’intensifient encore pendant la Grande Dépression (1929-1939), alors que diverses puissances impérialistes enferment leurs économies derrière des droits de douane et autres barrières. Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, la réorganisation du système financier mondial menée par les États-Unis est décidée à Bretton Woods en juillet 1944. La convertibilité des principales monnaies en dollar étasunien et de celui-ci étasunien en or établit la suprématie du nouvel « or vert ». Afin de garantir la mise en œuvre et le respect de ses réglementations, le Fonds monétaire international et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) (plus tard renommée Banque mondiale) sont créés. Ces deux institutions sont maintenant des piliers clés de la domination étasunienne sur les pays du Sud.

Après la Seconde Guerre mondiale

En 1945, les États-Unis remportent une victoire décisive parmi les puissances capitalistes et le dollar étasunien commence à dominer. La période de 1945 à 1971 est une phase expansionniste de l’impérialisme étasunien. Les États-Unis subissent d’importantes pertes politiques au cours de cette période, notamment un certain nombre de projets socialistes nouvellement formés. Cependant, confiants dans leur propre suprématie productive, les États-Unis entament une réorganisation radicale du système capitaliste mondial après la Seconde Guerre mondiale. Le pays démantèle les droits de douane et autres mesures protectionnistes qu’il estime inutile à son propre progrès (mais conserve des mesures de subventions qui avantagent ses propres entreprises capitalistes). La nouvelle organisation « mondialisée » du capitalisme mondial post-Seconde Guerre mondiale diffère considérablement, dans sa structure internationale, du système capitaliste d’avant 1945. Elle permet un développement des forces productives plus rapide que celui des empires coloniaux précédents. Comme le disait Karl Marx à propos de la Grande-Bretagne, les XIXe et XXe siècles restent marqués par des monopoles, derrière l’image du libre-échange. Les États-Unis renforcent encore cette domination grâce à des monopoles impérialistes protégés par un appareil militaire international.

Créée en 1949, l’OTAN avait initialement trois objectifs : premièrement, arrêter la propagation du spectre communiste en Europe occidentale ; deuxièmement, garantir la subordination militaire de tous les autres impérialistes aux États-Unis ; et troisièmement, créer un bloc militaire pour contenir et éventuellement renverser les pays du bloc socialiste. Les États-Unis commencent également à domestiquer l’élite européenne et obtiennent son soutien au projet de l’Atlantique Nord par le biais de l’intégration économique et de la dépendance (symbolisée par le Plan Marshall à partir de 1948) et de la subordination politique (par exemple à travers des institutions comme la conférence de Bilderberg à partir de 1954).61

Les États-Unis avaient trois objectifs dans le monde colonial. Premièrement, finaliser la défaite du contrôle européen et supprimer les obstacles aux intérêts économiques étasuniens. Deuxièmement, interdire leur alignement sur le bloc socialiste. Troisièmement, vaincre tout projet révolutionnaire d’inspiration communiste ou dirigé par le communisme.

À quelques exceptions près, comme à Cuba et aux Philippines au tournant du XXe siècle, les États-Unis n’ont jamais eu l’objectif ou le désir de gouverner ou de gérer l’ensemble des relations politiques, économiques et sociales au niveau local dans ce que l’on appelait autrefois le Tiers Monde. En utilisant la puissance militaire, des opérations secrètes, des incitations économiques et le « soft power », les États-Unis ont développé une stratégie de néocolonialisme : indépendance politique nominale et subordination économique quasi totale. La première institution responsable de l’enrôlement des Européens dans le projet hégémonique étasunien après la Seconde Guerre mondiale, la BIRD, a orienté ses travaux vers les pays du Sud après l’entrée en vigueur du plan Marshall.

Néolibéralisme

L’étape suivante de l’impérialisme est généralement appelée néolibéralisme. Elle apparaît comme une réponse à la stagnation économique qui débute dans les années 1960 (et qui s’aggrave avec la crise de 1974) et à la menace politique des projets de gauche du Tiers Monde.62 Le néolibéralisme est expérimenté pour la première fois au Chili (1973) et en Argentine (1976) par les « Chicago Boys » de Milton Friedman. Les deux projets sont mis en œuvre par des coups d’État sanglants qui tuent des dizaines de milliers de personnes pour éradiquer le soutien aux projets de gauche, avec le soutien des États-Unis. Les élections de Margaret Thatcher (1979) au Royaume-Uni et de Ronald Reagan (1980) aux États-Unis ouvrent la voie à l’ascension du néolibéralisme.

En 1981, les États-Unis sont devenus, en termes courants, un pays débiteur. La chute de l’Union soviétique en 1991 permet aux États-Unis de s’engager dans une projection impérialiste plus ouverte, notamment dans le domaine militaire. Les principales caractéristiques du néolibéralisme sont les suivantes :

  • Le monde subit une mondialisation économique et la financiarisation du capitalisme monopolistique, avec des privilèges de monopole financier « super-impérialistes » créés par les États-Unis qui soutiennent le retrait du dollar étasunien de l’étalon-or.
  • Les États-Unis étendent de manière agressive leurs droits de propriété intellectuelle au monde entier et obtiennent des monopoles mondiaux quasi perpétuels. L’économie des biens tangibles est subordonnée à l’économie virtualisée. De vastes secteurs de petite production sont impitoyablement détruits.
  • Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale mènent des politiques d’austérité qui appauvrissent et endettent les pays du Sud. Cette dette ne peut être remboursée qu’en exportant des produits que le Nord global paierait en dollars étasuniens. Contrairement à toute autre banque, la Banque mondiale définit la politique économique de ses créanciers, en réduisant le rôle de l’État et en dévaluant la monnaie locale pour assurer la primauté du dollar étasunien. La privatisation, le confinement du secteur public, le retrait du rôle de l’État dans l’économie et la société (en particulier dans les pays du Sud) et la précarisation accrue du travail sont les principales revendications de leurs politiques. La pauvreté et les inégalités se creusent, notamment l’intensification du travail reproductif non rémunéré des femmes.63
  • La désarticulation de la production industrielle et des chaînes logistiques (notamment grâce à d’énormes changements technologiques et aux prix du pétrole subventionnés par les États-Unis) crée non seulement des augmentations massives de productivité, mais aussi d’énormes avantages pour le capital mondial et ses sociétés multinationales aux dépens de la classe ouvrière. Le capital peut facilement déplacer une partie de la production dans divers petits pays faibles du Sud, et les pays industrialisés du Sud, comme le Brésil et l’Afrique du Sud, subissent une désindustrialisation. Le socialisme et la grande taille de la Chine la protègent de ce sort.
  • Un glissement se produit de la production vers la finance spéculative et le capital en quête de rente monopolistique. Une forte déréglementation des marchés financiers partout dans le monde et une révolution dans les technologies de communication ont rendu possibles d’énormes flux de capitaux financiers spéculatifs en temps réel.
  • Une nouvelle forme avancée de production et de circulation monopolistiques est devenue évidente dans de multiples secteurs de l’économie. Notamment, dans le cadre de la montée du capital monopolistique numérique, quelques monopoles et oligopoles, tels que Google, dominent le monde entier (à l’exception de la Chine, la Russie, l’Iran, la RPD de Corée, Cuba et quelques autres).
  • On remarque une croissance de l’État coercitif, des niveaux élevés d’inégalité et une montée du populisme néofasciste.
  • La montée de l’hégémonie culturelle, politique et étrangère occidentale est possible grâce à l’omniprésence et au statut de monopole économique des technologies étasuniennes, notamment Google, Facebook, WhatsApp, Instagram et Twitter.64

L’ouvrage de Michael Hudson sur le super-impérialisme (1972) décrit la grande défaite du reste du monde au moment où les États-Unis abandonnent l’étalon-or.65 Plutôt que d’acheter de l’or pour préserver leur monnaie, les États-Unis forcent les autres banques centrales à recycler leurs excédents de dollars en achetant des bons du Trésor étasunien. Cette mesure leur permet de contraindre le reste du monde à payer ses dettes, y compris celles résultant de la guerre contre le peuple vietnamien. Les États-Unis sont devenus un pays débiteur, mais ont pu externaliser leur dette grâce à l’instrument du complexe Dollar-Wall Street.

Technologie et « soft power »

Ce processus s’accompagne d’énormes changements technologiques et du développement des forces productives. Les semi-conducteurs, par exemple, sont synonymes de la multiplication par 100 milliards de la densité de transistors entre 1954, date de la création du premier transistor en silicium fonctionnel, et juin 2023, avec le lancement de la puce Apple M2 Ultra dotée de 134 milliards de transistors.66

La puissance du secteur technologique étasunien naît d’abord de l’importance du progrès technologique pour le complexe militaro-industriel et, ensuite, de la domination des États-Unis dans le commerce mondial, qui lui permet de déployer sa puissance commerciale pour renforcer le rôle central de la Silicon Valley. Ainsi, la Silicon Valley est à la fois un catalyseur des fonctions essentielles du renseignement militaire de l’État et l’un des bénéficiaires de celui-ci.

La nature sous-jacente de ce que l’on appelle « l’effet de réseau » permet l’établissement rapide de monopoles et d’oligopoles « naturels » dans de nombreux domaines technologiques. Comme les échanges téléphoniques il y a cent ans, lorsque Google franchit un certain nombre de parts de marché dans les fonctions de recherche et les monétise, elle devient un oligopole. Des technologies comme le cloud computing ont permis à Amazon de passer du statut de monopole du secteur de la vente au détail à celui de concurrent de Google et Microsoft sur de nouveaux marchés.

Le terme « soft power » est développé par Joseph Nye à la fin des années 1980, mais il s’agit simplement d’une étiquette désignant l’extension des concepts d’hégémonie de Gramsci à l’impérialisme étasunien. Les « secteurs » suivants font partie de l’hégémonie mondiale des États-Unis : la culture, l’information, le divertissement, les organisations à but non lucratif (ONG), le monde universitaire et les groupes de réflexion. Ils dépendent tous d’une industrie des communications centralisée commune, qui couvre les câbles optiques sous-marins, les satellites, les réseaux de télécommunications, les data centres massifs, les sociétés de communications numériques comme Twitter (X), Facebook et Google.

On peut remarquer environ cinq étapes dans le développement des technologies de communication au cours du siècle dernier :

  1. Radio, téléphone et « talkies » (1920-1950).
  2. Télévision et essor de la publicité sur Madison Avenue (1950-1970).
  3. Révolution numérique, croissance à grande échelle d’Internet (qui débute en réalité sous la forme d’un projet militaire étasunien en 1969) (1980-2000).
  4. Téléphones portables et première génération de réseaux sociaux (2000-2005).
  5. Téléphones portables omniprésents, appareils intelligents et monopoles de diffusion de vidéo, comme Netflix, Amazon Prime, Disney+, CGI, réalité augmentée et virtuelle, et bientôt, les médias influencés par l’IA (de 2005 à aujourd’hui).

Chacune de ces cinq générations de technologies a été commercialisée puis « militarisée » sous l’œil vigilant de l’armée et des agences de renseignement des États-Unis. Hollywood est tristement célèbre pour ces liens. La cinquième génération de technologies représente un saut quantitatif et qualitatif en matière de capacités. Les entreprises technologiques et médiatiques, vecteurs de l’hégémonie des États-Unis, contrôlent désormais efficacement la majeure partie des voix entendues par la jeunesse du Sud global. Si X est en déclin et était principalement un espace réservé aux classes bavardes, Facebook, Instagram et les services de streaming comme Netflix pénètrent la vie de milliards de travailleurs.

Prenons le cas de l’Inde. Au cours des dix premiers mois de 2023, 510 millions de personnes ont regardé des vidéos sur Internet en Inde, soit un total de 371 milliards (B) d’heures avec 2,9 billions de vues. 105 milliards de ces heures ont été consacrées aux réseaux sociaux, 74 milliards au divertissement, 10,5 milliards à l’actualité, 10 milliards au commerce en ligne et 12,8 milliards à d’autres sujets (principalement la finance). Au cours du mois d’octobre 2023, les 18-24 ans ont passé en moyenne 940 minutes sur Instagram, 708 sur YouTube, 387 sur Facebook et 117 sur X. Pour tous les âges, le temps passé sur Facebook, Instagram et X a plus que doublé depuis janvier 2020. En octobre 2023, les services de streaming vidéo suivants ont généré des millions de téléspectateurs : 170 millions – Disney, 99 millions – MX Player (société indienne qui serait en pourparlers avec Amazon), 92 millions – JioCinema (Reliance, Paramount et James Murdoch) et d’autres comme ZEE5, Netflix et Sony. Malgré l’essor de Bollywood, Hollywood est toujours présent en Inde.67

À l’échelle mondiale, les médias occidentaux ont recours à quatre types de censure sur les réseaux sociaux : le « shadow banning » ou « ghosting » (suppression secrète de téléspectateurs), les listes blanches et noires (priorité au contenu souhaitable ; dépréciation ou élimination du contenu indésirable), manipulation algorithmique privée non visible, et maintenant même suppression et élimination directes du contenu et/ou des utilisateurs.

On estime que 73 % du trafic Internet est réalisé par des « bad bots », notamment de faux comptes d’utilisateurs contrôlés par l’État, en particulier aux États-Unis et en Israël.68 Plus de la moitié de ce trafic utilise des techniques d’évasion pour imiter le comportement humain. Ces techniques sont systématiquement déployées dans le cadre de diverses campagnes étasuniennes de soft power, notamment pour les élections et l’opinion publique.

Le Financial Times, soulignant la « suprématie culturelle de l’Amérique », s’inquiète ainsi au nom de l’empire : « conserver une immense portée culturelle est un merveilleux outil pour une superpuissance en perte de vitesse. Le truc, c’est de ne pas s’endormir dessus. »69

Cependant, le niveau de contrôle de chaque appel téléphonique, message et frappe de touche par les renseignements étasuniens entraîne des enjeux très élevés pour les pays du Sud. La souveraineté numérique nécessite une attention particulière et ne peut être ignorée.

Capital fictif

Karl Marx a analysé de manière critique la montée du capital fictif dans le tome III du Capital.70 Le dernier rapport de la Banque des règlements internationaux indique que la valeur notionnelle totale des produits dérivés en circulation (dont les trois types sont les taux d’intérêt, le change et les actions) a atteint 715 000 milliards de dollars étasuniens à la fin juin 2023, en hausse de 16 % en six mois, soit plus de quatre fois le PIB mondial (PPA) et plus de sept fois le PIB mondial en taux de change courants (TCC).71 La valeur marchande brute de ces produits dérivés s’élevait à près de 20 000 milliards de dollars étasuniens.

Des fonds spéculatifs comme Bridgewater Associates et des sociétés de capital-investissement comme BlackRock se livrent à cette hyper-spéculation. Une analogie est utilisée pour expliquer les produits dérivés : si vous vous tenez entre deux miroirs légèrement inclinés l’un par rapport à l’autre, vous pouvez voir une longue série d’images de vous-même. Vous restez réel, mais les images sont éphémères.

Si le capital est fictif, les résultats ne le sont pas. L’expropriation des biens naturels et des entreprises du Sud global se produit désormais à une échelle de plusieurs milliards de dollars étasuniens et à une vitesse de quelques millisecondes.72

2008-2022 : une transition

La défaite de l’Union soviétique en 1991 a suscité chez le capital étasunien un nouveau sentiment de confiance éternelle dans l’impérialisme. Ses acteurs pourraient désormais exproprier les marchés de l’ex-Union Soviétique et avoir le sentiment d’accomplir leur destinée manifeste. L’idée de la « fin de l’histoire » et l’émergence d’un sentiment d’unilatéralisme ont dominé la réflexion du Council of Foreign Relations et des autres institutions stratégiques des États-Unis.

Confrontés à un déclin du taux de création de capital dans leurs économies et à mesure que la financiarisation et les droits de propriété intellectuelle renforçaient la prédominance des monopoles, une plus grande proportion de capitaux évite les investissements productifs et recherche de plus en plus des gains à court terme, devenant encore plus spéculatif.

La crise financière de 2007-2008, ce que nous considérons comme le début de la Troisième Grande Dépression, rend les anciens outils de lutte contre la stagnation de moins en moins efficaces. L’imperméabilité de la Chine face à cette crise ajoute à l’inquiétude du Nord global. Les 14 années suivantes sont marquées par une période de transition marquant la fin de la phase néolibérale. Du début des années 2000 jusqu’en 2022, des changements majeurs commencent à se produire. Certains accélèrent la consolidation du capital, d’autres témoignent du début d’une crise existentielle du capital :

  1. Le changement le plus important est la montée de la Chine en tant que plus grande économie du monde, en parité de pouvoir d’achat (PPA).
  2. Les pays du Sud passent de 40 % du PIB mondial à 60 % lorsque ce dernier est mesuré en PPA.
  3. La Troisième Grande Dépression entraîne une nouvelle baisse des taux de croissance du PIB. En 2022, les taux de croissance moyens par habitant sur 10 ans en Europe étaient inférieurs à 1 % et aux États-Unis, à 1,5 %.
  4. Les capitaux européens et japonais sont « dénationalisés », et cette tendance s’accélère compte tenu des changements rapides sur les marchés des capitaux. Ils sont désormais pleinement intégrés, dépendants et subordonnés aux États-Unis sur les questions fondamentales.
  5. La Chine s’est consolidée en tant que projet socialiste et l’espoir occidental d’un nouveau « Gorbatchev chinois » a complètement échoué.
  6. Les pays de l’OTAN ont augmenté le nombre de leurs interventions militaires mondiales, mais ont été confrontés à une série de défaites, notamment en Afghanistan, en Irak et même, dans une certaine mesure, en Syrie.
  7. La décision américaine d’étendre l’OTAN à l’Europe de l’Est et d’utiliser l’Ukraine comme intermédiaire au centre de la tentative de contrôle de la Russie a donné lieu à un conflit militaire important entre puissances nucléaires.
  8. Les États-Unis, confrontés à une relative hégémonie économique et politique, ont commencé à étendre massivement le recours aux sanctions, aux législations, aux droits de douane et à la saisie des réserves de devises étrangères.
  9. Pour tenter d’arrêter l’avancée technologique de la Chine, les États-Unis ont commencé à recourir aux droits de douane et au protectionnisme. Il en a résulté une réelle attaque de « soft power » à l’encontre de la Chine, début d’une Nouvelle Guerre froide.
  10. Au sein de la classe dirigeante étasunienne, des voix importantes parlent ouvertement de la possibilité d’utiliser l’hégémonie militaire pour bloquer la Chine. Puisqu’ils ont également « perdu » la Russie, du moins avec Vladimir Poutine au pouvoir, les États-Unis se concentrent sur la manière de mener à bien leur mission historique consistant à subordonner l’Eurasie une fois pour toutes. Cela entraînerait à terme la dénucléarisation et le démembrement potentiel de la Russie et de la Chine.

Périodisation de l’impérialisme

L’impérialisme a changé de visage au cours des 100 dernières années. Ses périodes clés peuvent être décrites comme suit :

  • 1890-1916 : montée de l’impérialisme moderne.
  • 1917-1939 : naissance de l’Union soviétique, déclin de l’hégémonie britannique, poursuite d’une rivalité inter-impérialiste extrême, montée du fascisme, propagation des idées socialistes à travers le monde et Grande Dépression.
  • 1940-1945 : bataille mondiale contre le fascisme et l’agression allemande et japonaise.
  • 1945-2008 : établissement de la République populaire de Chine, ère de l’hégémonie étasunienne au sein du camp impérialiste, avancée des luttes de libération nationale dans les pays du Sud et fin du colonialisme direct, importance croissante des projets socialistes comme Cuba et le Vietnam, changements spectaculaires dans les forces productives et nombreuses guerres au cours desquelles les États-Unis ont assassiné des dizaines de millions de personnes. Cette période pourrait être divisée en deux parties : ce que l’on appelle l’âge d’or de l’impérialisme étasunien dans les années 1950 et 1960, suivie par les années 1970 et le tournant vers la stagnation et le néolibéralisme.
  • 2008-2023 : faux espoir de l’unilatéralisme étasunien remplacé par la prise de conscience qu’un puissant projet socialiste non blanc pourrait, en l’espace d’une vie, vaincre économiquement les États-Unis. En 1918, le 73e jour de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, Vladimir Lénine quitte son bureau à l’Institut Smolny (Petrograd) et danse dans la neige. Il célèbre le fait que l’expérience soviétique a survécu à la Commune de Paris. Le 18 novembre 2023, la République populaire de Chine fête 27 077 jours d’existence, dépassant la durée du projet socialiste soviétique. Comme l’a souligné le président Xi Jinping, nous entrons dans une période jamais vue depuis 100 ans.

En résumé, ces changements montrent une transition vers ce que l’on peut décrire comme une nouvelle étape de l’impérialisme : l’hyper-impérialisme.

PARTIE III : Le monde défini

La définition du Nord global

Le Nord global est un bloc militaire, politique et économique intégré composé actuellement de 49 pays, tel qu’illustré sur la figure 17. On y retrouve les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Israël, le Japon et des pays secondaires d’Europe occidentale et orientale. Ce bloc dirigé par les États-Unis constitue le camp impérialiste du monde d’aujourd’hui.

Comme le montre la figure 18, le Nord global est fondamentalement un projet de l’Atlantique Nord, avec trois pays périphériques : l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon.

Inspirée par le concept de Triade de Samir Amin, mais en l’élargissant et en le modifiant pour l’adapter aux réalités du présent, l’organisation du bloc du Nord peut être envisagée comme les couches de quatre aires concentriques.73 La position de chaque pays au sein de chaque aire dépend de ses relations avec les États-Unis et de la proximité de ses services de renseignement avec ceux des États-Unis, ce qui est expliqué ci-dessous.

Aire du Nord 1 : les six pays impérialistes du noyau anglo-américain dirigé par les États-Unis

Figure 19

Aire 1 : noyau anglo-américain dirigé par les États-Unis

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésRelations avec les services de renseignement américains
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions
PIB PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne annuelle mobile sur 10 ans
PIB(PPA)
par habitant
Groupe «5 eyes»Groupe «9 eyes»Groupe «14 eyes»
États-Unis194533825 4632,1%76.343OOO
Royaume-Uni1945683 7171,5%54 824OOO
Canada1945382 2651,8%58 316OOO
Australie1945261 6292,4%62 026OOO
Israël194995024,1%51 990
New Zealand194552663,1%51 962OOO
Total6 pays
485 33 843 70 326
Pourdentage du monde
6,1%20,7%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 19

Aire 1 : noyau anglo-américain dirigé par les États-Unis

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaire
OTANannée d’adhésionOTAN+Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
›moyenne mondiale(fois)
Bases américaines
sauf aux États-Unis
Déploiements
intra-impéralistes
Déploiements
militaires
dans des pays du Sud
Puissance
nucléaire
États-Unis1949O1 536 85912,62234O
Royaume-Uni1949O68 4632,825824O
Canada1949O26 8961,9267
AustralieO32 2993,4178
Israël23 4067.27O
Nouvelle-ZélandeO2 8291,54
Total1  690 752513677
Pourcentage
du monde
58,9%
Source: élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, de World Beyond War, de l’IISS

L’aire 1 (décrite sur la figure 19) représente le noyau interne de l’impérialisme. Les vainqueurs blancs anglophones de la Seconde Guerre mondiale, les « Five Eyes » (États-Unis, Royaume-Uni en 1946, Canada en 1948, Australie et Nouvelle-Zélande en 1956) se sont constitués en tant que garde prétorienne de ce que l’on peut appeler le Projet anglo-américain. Il est composé du Royaume-Uni et des États colonisateurs blancs dont il est originaire. Israël, traité par les États-Unis comme le sixième œil, fait officieusement partie du noyau interne. La cohésion des pays de cette aire demeure, comme en témoigne l’alliance de sécurité trilatérale AUKUS, créée en septembre 2021.

La relation particulière entre les États-Unis et Israël est une clé fondamentale pour comprendre le Nord global. Ce sont des États de colons blancs, fondés et justifiés par la suprématie blanche et le fanatisme religieux, et qui constituent le cœur de l’aire 1 du Nord. Les États-Unis ont été créés par des extrémistes religieux blancs qui, en 1690, ont conçu et établi leurs colonies comme des « plantations de religion ».74 Ils croyaient que seuls eux, les puritains blancs, pouvaient réaliser le plan de Dieu dans le « désert américain ». Leur génocide contre les Amérindiens et l’esclavage des Africains étaient considérés comme le résultat inévitable et évident de leur supériorité raciale et religieuse.

Israël est une création de l’impérialisme britannique et étasunien, et résulte de l’organisation des dirigeants du mouvement sioniste. Israël est décrit comme suit par l’expert militaire du Guardian, Herbert Sidebotham, pendant la Première Guerre mondiale : « Les seuls colons possibles de la Palestine sont les Juifs… À la fois protecteurs contre l’Orient étranger et médiateur entre lui et nous, une civilisation distincte de la nôtre, mais imprégnée de nos idées politiques ».75 Pour les impérialistes, « l’absence de discrimination » n’est qu’un prétexte pour créer l’État juif et suprématiste blanc d’Israël.

Comme indiqué précédemment, entre 1776, année de leur indépendance vis-à-vis des Britanniques, et 2019, les États-Unis ont passé 228 des 245 années en guerre/conflit, et seulement 17 années en « paix ».

Au cours de son histoire, les forces du Royaume-Uni (ou les forces dotées d’un mandat britannique) ont envahi, exercé un certain contrôle ou mené des conflits dans 171 des 193 pays du monde qui sont actuellement membres des Nations Unies, soit neuf pays sur dix.76

Au cours de ses 72 années d’existence, Israël a « officiellement » déclenché 16 conflits militaires avec les Palestiniens et d’autres pays arabes. Un quart d’entre eux ont eu lieu sous le règne de Benjamin Netanyahu (1996-1999 ; 2009-2023). Bien entendu, ces statistiques « officielles » n’incluent pas les multiples incursions des colons sionistes et de leurs frères de l’armée contre les Palestiniens.

Le racisme blanc israélien et la démagogie religieuse, auparavant des justifications idéologiques, sont désormais des forces matérielles qui ont contribué au changement qualitatif de l’impérialisme actuel. Cette tendance est illustrée notamment par les dépenses militaires par habitant des États-Unis, qui sont 12,6 fois supérieures à la moyenne mondiale, et celles d’Israël, 7,2 fois supérieures, les deux plus importantes du Nord global. Au cours du premier mois ayant suivi le 7 octobre 2023, Israël a tué plus de civils que tous les civils tués en Ukraine depuis 2022 et a fait exploser plus de tonnes d’explosifs que le poids combiné des deux bombes nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki.77

Le service de recherche du Congrès étasunien a rapporté qu’« Israël est le plus grand bénéficiaire cumulé de l’aide étrangère des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale ». Israël est le premier opérateur international du F-35 Joint Strike Fighter, l’avion furtif de cinquième génération du ministère de la Défense étasunien, considéré comme l’avion de combat le plus avancé technologiquement jamais construit.78 En tenant compte de l’inflation, l’aide des États-Unis à Israël de 1951 à 2022 s’est élevée à 317,9 milliards de dollars.79

Néanmoins, ce sont les États-Unis, et non Israël, qui dirigent les discussions dans la région après le 7 octobre 2023. La « diplomatie de la navette » de Blinken donne le ton et définit les règles des opérations militaires israéliennes et des actions « proportionnées » contre la résistance palestinienne et les puissances régionales. Les États-Unis fournissent le soutien politique et militaire nécessaire à Israël pour éliminer «définitivement» la résistance palestinienne, dissuader l’Iran et ses alliés, et faire avancer la normalisation avec les pays arabes voisins. Toutes ces interventions des États-Unis visent à jeter les bases de la construction du corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), qui n’est pas seulement un axe économique, mais aussi un plan idéologique et politique visant à bloquer l’intégration et l’influence croissantes de la Chine dans la région. Israël constitue donc un «carrefour central» pour l’IMEC étasunien, qui s’inscrit dans le cadre du Partenariat du G7 pour l’investissement mondial dans les infrastructures (PGI), un plan mondial du Nord global, visant essentiellement à contrer la BRI chinoise et toute forme de Coopération durable dans les pays du Sud.

Aire du Nord 2 : neuf puissances impérialistes du noyau européen

Figure 20

Aire 2 : noyau européen

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésRelations avec les services de renseignement américains
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne annuelle mobile
sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Groupe «5 eyes»Groupe «9 eyes»Groupe «14 eyes»
Allemagne1973835 3701,2%64 086O
France1945653 6961,1%56 305OO
Italie1955593 0590,4%51 827O
Espagne1955482 2721,4%47 711O
Pays-Bas1945181 2441,9%70 728OO
Belgique1945127351,5%63 268O
Suède1946116952,4%66 091O
Norvège194554271,6%78 014OO
Danemark194564192,1%71 332OO
Total9 Pays30617 91858 334
Pourcentage du monde3,8%10,9%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 20

Aire 2 : noyau européen

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaire
OTANannée d’adhésionOTAN+Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
›moyenne mondiale (fois)
Bases américaines
sauf aux États-Unis
Déploiements intra-
impéralistes
Déploiements militaires
dans des pays du Sud
Puissance
nucléaire
Allemagne1955O55 7601,917189
France1949O53 6392,3526O
Italie1949O33 4901,645515
Espagne1982O20 3071,23312
Pays-Bas1949O15 6072,5767
Belgique1949O6 8671,61226
SuèdeO7 7222,027
Norvège1949O8 3884,3827
Danemark1949O5 4682,6144
Total 207 2472473793
Pourcentage du monde7,2%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, de World Beyond War, de l’IISS

Comme le montre la figure 20, les pays de l’aire 2 sont les plus proches du noyau interne dirigé par les États-Unis, à savoir l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, la Norvège et le Danemark. L’aire 2 est définie par la proximité et l’affinité de chaque pays, ainsi que par la fiabilité de leurs fonctions de renseignement par rapport à celles des États-Unis.

«La politique est une expression concentrée de l’économie», expliquait Lénine.80 La fonction militaire est l’expression essentielle de cette concentration politique. Après la Seconde Guerre mondiale, et avec l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, le contrôle des communications et de toutes les fonctions connexes est devenu un nouvel atout de renseignement stratégique de l’État et a fait progresser davantage le contrôle hégémonique dominant des États-Unis sur de vastes parties du monde.

Grâce au travail de Wikileaks et au courage de Julian Assange et d’Edward Snowden, le monde a pu découvrir pour la première fois le monde secret des relations existant entre les forces impérialistes en matière de renseignement.81

Il est intéressant de noter que les États-Unis ont eu besoin d’aller au-delà du réseau « Five Eyes » et de leur relation spéciale cachée avec Israël. Par la suite, dans le secret mais de manière officielle, les États-Unis créent les «Nine Eyes», auxquels s’ajoutent le Danemark, la Norvège, la France et les Pays-Bas. Les Européens ne voulaient pas que l’on sache, même en privé, qu’Israël en était un membre officiel. En outre, Israël ne faisait pas entièrement confiance à de nombreuses puissances européennes en matière de renseignement, de sorte que toutes les parties ont permis aux États-Unis de continuer à entretenir leurs relations privilégiées avec Israël.

Cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont continué d’exclure les anciennes puissances fascistes que sont l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne des « Five Eyes » et « Nine Eyes ». Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont construit un système international fondé sur la subordination et l’intégration des anciennes puissances fascistes et du reste de l’Europe. Ce processus de subordination et d’intégration était évident dans l’appareil militaire construit par les États-Unis, dont l’OTAN est un des piliers. L’établissement d’un système de bases militaires étasuniennes dans les puissances vaincues (l’Allemagne, l’Italie et le Japon) a permis à Washington de mettre de côté toute discussion sur un projet militaire ou diplomatique souverain pour les vaincus.

En 2001, cinq autres pays (Allemagne, Belgique, Italie, Espagne et Suède) sont ajoutés aux « Nine Eyes » pour devenir les « Fourteen Eyes ».82 Entre 2005 et 2009, les États-Unis se montrent de plus en plus inquiets à propos de la Russie et de la Chine. La « bascule vers l’Asie » officieuse démarre alors, mais son officialisation est retardée jusqu’à l’entrée en fonction de Barak Obama en 2012.83

Aire du Nord 3 : le Japon et quatorze petites puissances impérialistes européennes

Figure 21

Aire 3 : Japon + puissances européennes secondaires

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésRelations avec les services de renseignement américains
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne
annuelle mobile sur 10 ans.
PIB (PPA)
or habitant
Groupe « 5 eyes »Groupe « 9 eyes »Groupe « 14 eyes »
Japon

 

19561246 1450,5%49 090
Suisse

 

200297541,9%86 262
Irlande

 

195556848,9%132 359
Autriche

 

195596041,2%66 889
Portugal

 

1955104391,6%42 692
Grèce

 

1945103930,6%37 526
Finlande

 

195563241,0%58 445
Luxembourg

 

19451912,6%141 333
Chypre

 

19601472,5%51 774
Malte

 

19641316,1%59 408
Islande

 

19461253,2%67 176
Andorre

 

1993151,3%66 155
Saint Marin

 

1992131,8%79 633
Liechtenstein

 

19901
Monaco

 

19931
Total

 

15 Pays176 9 543 53 935
Pourcentage du monde2,2%5,8%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 21

Aire 3 : Japon + puissances européennes secondaires

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaire
OTAN année d’adhésionOTAN+Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
›moyenne mondiale (fois)
Bases américaines
sauf aux États-Unis
Déploiements
intra-impéralistes
Déploiements
militaires dans des pays du Sud
Puissance
nucléaire
JaponO45 9921,0983
Suisse6 1452,028
Irlande1 1640.6134
AutricheO3 6261.133
Portugal1949O3 5000,9916
Grèce1952O8 1052,2545
Finlande2023O4 8232,416
Luxembourg1949O5652,4113
Chypre4941,111
Malte870,51
Islande1949O3
Andorre
Saint Marin
Liechtenstein
Monaco
Total 74 5011181540
Pourcentage du monde2,6%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, de World Beyond War, de l’IISS

L’aire 3 (illustrée sur la figure 21), bien que composée de 15 pays, se concentre particulièrement sur le Japon, qui est devenu un atout décisif en première ligne dans les efforts visant à restreindre et à réprimer la Chine et la Russie. Cependant, nous avons ajouté ici d’autres puissances secondaires d’Europe occidentale, qui, bien que fidèles aux États-Unis, sont moins stratégiques que d’autres. Quelques-unes d’entre elles, comme le Portugal, la Finlande et l’Islande, font partie de l’OTAN. Le Portugal est la seule ancienne puissance coloniale fasciste qui ne fait pas partie de l’aire 2 en raison de sa faible importance pour le renseignement militaire étasunien (le pays n’est pas intégré au « Fourteen Eyes ») et de son PIB plus modeste.

La troisième aire du camp impérialiste comprend donc le Japon et 14 autres pays européens (Suisse, Irlande, Autriche, Portugal, Grèce, Finlande, Luxembourg, Chypre, Malte, Islande, Andorre, Saint-Marin, Liechtenstein et Monaco).

Au cours des derniers siècles, les pays des trois premières aires du camp impérialiste, à l’exception de l’Irlande, ont provoqué d’énormes désastres humains. Le Royaume-Uni, les États-Unis et les Pays-Bas se sont approprié des richesses grâce à la traite négrière africaine. Les Européens ont implanté le colonialisme dans le monde entier ; l’intégralité des Amériques, presque toute l’Afrique et plus de la moitié de l’Asie étaient dominées par les colonisateurs. Les immigrants blancs anglo-saxons ont expulsé de force ou assassiné des peuples autochtones dans les Amériques, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Plusieurs tentatives impérialistes visant à briser la Chine ont eu lieu, notamment la première guerre de l’opium, lors de la cession de Hong Kong en 1842, puis celle de Taïwan à la fin de la première guerre sino-japonaise en 1895. En 1884-1885, les colonisateurs européens divisent arbitrairement l’Afrique lors de la Conférence de Berlin. Cette méthode violente de partition se poursuit sans relâche jusqu’à aujourd’hui, comme en témoigne la partition du Soudan en 2011 et la destruction continue du pays et de sa population. En 1919, ils démantèlent les empires austro-hongrois et allemand par le Traité de Versailles, transfèrent les droits de certaines régions de Chine (Shandong) au Japon, cèdent les colonies allemandes en Afrique aux puissances européennes victorieuses et rétablissent un ordre mondial dirigé par les forces anglo-américaines. À la suite de crises internes et de rivalités impérialistes, des États fascistes apparaissent au sein de ce camp, ce qui déclenche la Seconde Guerre mondiale et entraînent la mort d’au moins 50 millions de Soviétiques et de Chinois. Au cours des dernières phases de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis utilisent des bombes atomiques contre des civils. À ce jour, les États-Unis refusent toujours de renoncer au premier recours aux armes nucléaires et se sont retirés unilatéralement des principaux traités nucléaires et balistiques.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon est devenu un allié stratégique des États-Unis. Avec la signature du Traité de sécurité américano-japonais en 1951, le Premier ministre japonais Shigeru Yoshida accepte la domination de l’armée étasunienne sur son pays. Pendant la Guerre froide, le Japon joue un rôle important pour contenir l’Union soviétique et la Chine sur le front de l’Est, et ce rôle perdure aujourd’hui. Le Japon est le deuxième pays comptant le plus de bases militaires étasuniennes en juillet 2023 (98), juste derrière l’Allemagne (171). À ce jour, aucune base allemande ne se trouve dans l’ancienne République démocratique allemande.

Bien qu’il ne soit pas officiellement membre de l’OTAN, le Japon coopère depuis 2014 avec l’OTAN sur une base individuelle (récemment, en acceptant le programme de partenariat personnalisé en juillet 2023) et a participé aux deux derniers sommets de l’OTAN. Le Japon participe également régulièrement aux réunions organisées au siège de l’OTAN à Bruxelles entre les Alliés et les quatre partenaires de la région indo-pacifique au niveau des ambassadeurs. Cette intégration pratique peut s’expliquer par le concept stratégique OTAN 2022, qui établit que « la coopération avec les partenaires de cette région est essentielle pour faire face à un environnement de sécurité mondial de plus en plus complexe, y compris la guerre de la Russie contre l’Ukraine, le changement dans l’équilibre des forces mondial, la montée de la Chine et la situation sécuritaire dans la péninsule coréenne ».

De plus, le Japon est le seul membre du G7 à ne pas faire partie de l’OTAN. En 2022, la Chine a été qualifiée par le gouvernement japonais de « plus grand défi stratégique jamais posé pour assurer la paix et la stabilité du Japon » et ce dernier a annoncé son intention de doubler ses dépenses militaires officielles pour les porter à 2 % du PIB (à égalité avec les pays de l’OTAN) d’ici 2027, une nouvelle étape pour le plafond fixé par le Japon après la Seconde Guerre mondiale, qui limitait officiellement les dépenses militaires à 1 % du PIB.84

Aire du Nord 4 : dix-neuf anciens membres du bloc européen de l’Est intégrés à l’OTAN

Figure 22

Aire 4 : ancien bloc européen de l’Est

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésRelations avec les services de renseignement américains
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne annuelle
mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Groupe «5 eyes»Groupe «9 eyes»Groupe «14 eyes»
Pologne1945401 6433,7%43 624
Roumanie1955207373,5%38 703
République tchèque1993105192,2%47 955
Ukraine194540449-4,0%12 886
Hongrie1955104083,3%42 121
Slovaquie199362192,3%40 211
Bulgarie195572052,3%31 857
Serbie200071642,6%24 564
Croatie199241552,4%40 128
Lituanie199131333,2%47 107
Slovénie199221032,6%48 757
Géorgie19924754,2%20 243
Lettonie19912732,5%39 167
Bosnie-Herzégovine19923642,9%18 518
Estonie19911602,9%44 630
Albanie19553522,8%18 164
Macédoine du Nord19932412,2%20 129
Moldavie19923402,9%15 710
Monténégro20061162,7%25 862
Total19 pays1675 15632 662
Pourcentage du monde2,1%3,1%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 22

Aire 4 : ancien bloc européen de l’Est

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaire
OTANannée d’adhésionOTAN+Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par
›moyenne mondiale (fois)
Bases américaines
sauf aux États-Unis
Déploiements
intra-impéralistes
Déploiements
militaires dans des pays du Sud
Puissance
nucléaire
Pologne1999O16 5731,2547
Roumanie2004O5 1870,7929
République tchèque1999O4 0051,166
UkraineO43 9983,11
Hongrie1999O2 5720,7244
Slovaquie2004O1 9941,0234
Bulgarie2004O1 3360,5422
Serbie1 4260,514
Croatie2009O1 3090,935
Lituanie2004O1 7321,824
Slovénie2004O7351,044
GéorgieO3600,322
Lettonie2004O8491,3213
Bosnie-HerzégovineO1840,2
Estonie2004O8111,715
Albanie2009O2890,341
Macédoine du Nord2020O2250,324
MoldavieO480,114
Monténégro2017O980,421
Total83 732274269
Pourcentage du monde2,9%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, de World Beyond War, de l’IISS

L’aire 4 est composée des membres européens de l’ancien bloc de l’Est et des membres d’Europe de l’Est de l’ancien Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon, qui a existé de 1949 à 1991). Il s’agit d’une nouvelle catégorie au sein du camp impérialiste et ses membres ne sont donc pas inclus par Samir Amin dans son travail fondateur sur la Triade.

L’aire 4 (décrite à la figure 22) du camp impérialiste comprend la Pologne, la Roumanie, la République tchèque, l’Ukraine, la Hongrie, la Slovaquie, la Bulgarie, la Serbie, la Croatie, la Lituanie, la Slovénie, la Lettonie, la Bosnie-Herzégovine, l’Estonie, l’Albanie, la Macédoine du Nord, la Moldavie, et le Monténégro (sauf la Biélorussie). Cinq pays étaient des républiques formelles de l’Union soviétique.

Ces pays ne faisaient pas auparavant partie du camp impérialiste. Pour étendre leur hégémonie, les États-Unis ont ciblé cette région militairement, politiquement et culturellement. La Serbie, partie de l’ex-Yougoslavie, a été soumise à un bombardement de l’OTAN pendant 78 jours en 1999. Bien qu’elle ne soit pas membre de l’OTAN à ce jour, la Serbie a été contrainte de participer à des exercices militaires conjoints avec les pays de l’OTAN en juin 2023.

L’entrée de la Roumanie dans l’OTAN n’a pas nécessité de référendum. Au lieu de cela, le gouvernement au pouvoir a modifié la constitution, permettant aux sénateurs de prendre la décision sans consulter le peuple roumain.

L’expansion des États-Unis et de l’Europe occidentale s’est faite principalement par la subordination économique et l’expansion vers l’Est de l’OTAN. Quatorze pays sont membres de l’OTAN, tandis que quatre (Bosnie-Herzégovine, Géorgie, Moldavie et Ukraine) ont assisté à la réunion de l’OTAN à Vilnius en juin 2023. Certains de ces pays sont gouvernés par des régimes de droite pro-OTAN (par exemple la Pologne, l’Ukraine et l’Estonie) et jouent activement le rôle de troupes de première ligne contre la Russie.

La définition du Sud global

Outre les 49 pays du camp impérialiste du Nord global, qui constituent la grande majorité de la population mondiale, 145 pays constituent le Sud global (Figure 23).

L’utilisation du terme « Sud global » est avant tout une référence vague et imprécise. Les actions menées au cours des quatre dernières années par le bloc militaire désormais pleinement aligné et intégré dirigé par les États-Unis ont cependant créé un vaste groupe de pays qui constituent le « Reste du monde ». Le « Reste du Monde » est donc initialement un tout regroupé sur la base d’une idée négative, c’est-à-dire le statut d’exclu de ses membres. Par conséquent, ils sont devenus une négation du camp impérialiste. Ces pays comprennent la Russie et la Biélorussie, qui ne sont pas des pays en développement, mais sont la cible d’un renversement de régime et d’un asservissement.

Le Sud global comprend principalement des pays dits « moins développés » ou « en développement », géographiquement associés à des pays d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique et d’Océanie. Ce terme fait implicitement référence à des pays qui ont été historiquement marginalisés dans le système économique mondial et qui sont tous aux prises avec l’héritage du colonialisme et de l’impérialisme. Autrefois, on désignait ces pays sous le terme de «Tiers Monde».

Le Sud manque de cohésion, d’une identité collective convenue, d’une organisation et d’une action unifiées. Contrairement au bloc intégré du Nord, le Sud global n’est pas un groupe ou un bloc unifié. Ces 145 pays ont chacun des idéologies et des programmes politiques distincts, avec des différences de proximité et d’orientation les uns envers les autres et envers les pays du Nord. Divers conflits existent entre certains d’entre eux, allant de conflits territoriaux (prenons le cas de l’Érythrée et de l’Éthiopie) à des luttes de pouvoir politiques intra-régionales (cas historique de l’Arabie saoudite et de l’Iran).

Une grande partie des pays du Sud aspirent à la souveraineté, à la paix et au développement, mais ces pays parviennent rarement à un consensus mondial sur quelque question que ce soit. Cela indique souvent des différences dans le degré de proximité d’un pays donné avec le noyau interne du Nord global. C’est pourquoi nous classons ces pays en « groupes » basés sur certains attributs communs plutôt qu’en une aire intégrée, en couches, ou en blocs distincts.

Cependant, cela ne signifie pas que le Sud global soit, comme le voudraient certains points de vue occidentaux, un concept fabriqué et dénué de substance. Il (Figure 24) est constitué d’anciennes colonies ou semi-colonies du camp impérialiste du Nord, ayant subi des siècles d’oppression et d’humiliation sous l’impérialisme. Une poignée de ces pays partagent, à des degrés divers d’engagement ou de réalisation, une orientation politique socialiste. En réalité, le revenu par habitant actuel de la Chine en 2022 (12 850 dollars étasuniens) en fait un pays en développement.85 C’est également en raison de ce contexte historique commun que Xi Jinping a déclaré dans son discours au BRICS Business Forum 2023 (lu par Wang Wentao) : « En tant que pays en développement et membre du Sud global, la Chine respire le même souffle que les autres pays en développement et poursuit un avenir partagé avec eux ».86

Les racines généalogiques du Sud global remontent au Projet du Tiers Monde qui tentait de modifier l’équilibre international des forces en faveur des intérêts des pays nouvellement indépendants d’un point de vue politique, mais toujours soumis économiquement au milieu du XXe siècle. Cela comprenait les efforts de la Conférence de Bandung (1955), du Mouvement de non-alignement (1961), de l’Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine (1966) et la poursuite d’un nouvel ordre économique international (1974) à travers la formation de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (1964) par les pays en développement.87

Ces pays ont en commun une marginalisation historique et contemporaine dans l’ordre économique et politique mondial. Les dommages environnementaux et écologiques que le Nord global a infligés aux pays du Sud sont un des exemples les plus poignants, mais aussi les plus dévastateurs de ce statut commun. L’extraction des ressources et la spéculation financière sur les terres et les cultures ont conduit à la déforestation, à la destruction des habitats, à la dégradation des sols et à la pollution de l’eau. Cela a entraîné une perte importante de biodiversité et de vastes étendues de terres agricoles incultes, détruisant les écosystèmes et les espèces locales et entraînant une famine généralisée.

En outre, les sociétés multinationales du Nord global sont responsables de la pollution de l’air, de l’eau et du sol par des méthodes néfastes. Le néolibéralisme garantit qu’il n’existe aucune réglementation pour empêcher ces pratiques. Interdits dans le Nord, mais répandus dans le Sud, les produits agrochimiques et la production de matières dangereuses et autres déchets ont accru les risques pour la santé, en particulier pour les peuples autochtones, les femmes, les enfants et les personnes âgées.88 Les entreprises manufacturières, minières, énergétiques et de transport émettent continuellement des gaz à effet de serre, qui contribuent le plus au changement climatique, mettant les pays du Sud en danger imminent de catastrophe. Les investissements étrangers directs des sociétés multinationales du Nord ont décimé l’environnement, détruit les terres agricoles et accru la précarité de tous les travailleurs. Dans le même temps, les pays du Nord profitent de la crise climatique pour encourager davantage d’accaparement de terres et de privatisation des ressources de la biodiversité à travers la financiarisation de la nature.89

Ces 145 pays subissent désormais l’immense pression de l’expansion impérialiste excessive. Certains des défis communs auxquels ces pays continuent d’être confrontés comprennent, sans s’y limiter, le sous-développement historique, la dépendance du secteur primaire, une industrialisation limitée, la dette extérieure, les déséquilibres commerciaux, les écarts technologiques, le déficit infrastructurel et une crise environnementale disproportionnée.

Désillusionnées par les défis mentionnés ci-dessus, des portions croissantes de la nouvelle bourgeoisie des pays du Sud (qui ont émergé grâce à une croissance économique rapide au cours des deux dernières décennies, en particulier en Asie) perdent progressivement confiance dans le leadership politique, économique et moral des États-Unis et de l’Europe. De nouveaux centres de pouvoir économique, comme la Chine, offrent des modèles alternatifs de développement et d’investissement (par exemple, grâce à des initiatives comme la Nouvelle route de la soie) et sont devenus plus attractifs pour la bourgeoisie du Sud.

Parmi les 145 pays du Sud, six groupes de pays peuvent être identifiés. Bien que chaque groupe présente des traits communs identifiables, il est important de noter que le numéro du groupe est donné en corrélation avec l’ordre décroissant des pays considérés comme une menace pour le bloc impérialiste anglo-américain dirigé par les États-Unis. La catégorisation dans les groupes est dynamique et peut évoluer en fonction de la conjoncture politique et économique.

Groupe du Sud 1 : six pays socialistes indépendants

Figure 25

Groupe 1 : Pays socialistes indépendants

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne
annuelle mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
por habitant
Statut
colonial
Principales
puissances
coloniales
Année de
l’indépendance
Chine19451 42630 2176,2%21 404Semi-colonieRoyaume-Uni
Japon
1949
Viêt Nam1977981 3216,1%13 284ColonieFrance Japon1945
Venezuela194528197-11,8%7 302ColonieEspagne1811
Laos19558695,1%9 207ColonieFrance1953
RPD de Corée199126ColonieJapon1945
Cuba194511ColonieEspagne1959
Total1 59731 80420 5776 Col + Semi-col
Pourcentage du monde20,0%19,4%
Source : élaboration de Global South Insights basées sur les données des Nations Unies, du FMIF
Figure 25

Groupe 1 : Pays socialistes indépendants

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 20222

Partie 2

PaysMilitaireCible militaire étasunienne
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
> moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Chine291 9580,6OO
Viêt NamO
Venezuela50,1OO
LaosOO
RPD de CoréeOO
CubaOO1
Total291 963561
Pourcentage du monde10,2%
Source : élaboration de Global South Insights basées sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 25

Groupe 1 : Pays socialistes indépendants

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 3

PaysAffiliations internationalesVotes à l’ONU
Amis de la Charte
des Nations Unies
Org.
de coop. de Shanghai
BRICS10Cessez-le-feu à Gaza
10/2023
Retrait de la Russie
02/2023
ChineOCompletOriginalOAbstention
Viêt NamOAbstention
VenezuelaON’a pas votéN’a pas voté
LaosOOAbstention
RPD de CoréeOON
CubaOOAbstention
Total5115 O5 N+Abstention
Source : Global South Insights

Les six pays du groupe 1 (Figure 25) font progresser le socialisme à des degrés divers et adoptent souvent des positions internationales progressistes. Cinq des six membres font partie du Groupe des Amis pour la défense de la Charte des Nations Unies.

La Chine est le membre essentiel de ce groupe. Son PIB, mesuré en parité de pouvoir d’achat, se classe au premier rang mondial, presque le triple de celui de l’Inde. Le PIB (PPA) de la Chine correspond à 119 % de celui des États-Unis.90 La Chine a réalisé les progrès les plus significatifs en matière de développement humain en sortant 850 millions de personnes de l’extrême pauvreté au cours des quatre dernières décennies.91 Bien que la pays ne recherche pas l’hégémonie sur le système mondial, elle est considérée par les États-Unis et leurs alliés comme la principale menace à leur hégémonie, et est qualifiée ces dernières années de concurrent « quasi égal » dans les documents stratégiques des départements d’État et de la Défense étasuniens. La Chine représente non seulement une menace économique mais, avec la résurgence d’un parti communiste plus fort sous la présidence de Xi Jinping, elle représente une menace politique majeure en raison de sa revitalisation manifeste des traditions socialistes et communistes. La Chine est poussée par ses intérêts nationaux et sociaux et son soutien historique aux pays du Sud. Elle contribue activement aux processus et projets contre-hégémoniques. La Chine continue de déclarer publiquement son engagement à « réduire le fossé Nord-Sud ».92

Alors que la Chine représente aujourd’hui le principal défi économique et politique pour l’hégémonie du Nord global, Cuba et le Venezuela représentent la ligne de front de la résistance socialiste historique. Cuba continue de lutter contre les souffrances causées par plus de six décennies d’embargo et de blocus économiques imposés par les États-Unis. Cuba et le Venezuela, lourdement sanctionnés, n’ont fait aucune tentative pour cacher leur poursuite d’un programme socialiste. La RPD de Corée reste le « croque-mitaine » de l’Occident à l’est, tandis que le Laos et le Vietnam ont des partis communistes de longue date à la tête de leurs gouvernements et connaissent un développement économique rapide.

Depuis la fondation de l’Union soviétique, les forces de gauche mondiales sont confrontées à une contradiction entre les besoins de l’État et du peuple des projets socialistes et les besoins de la classe ouvrière dans des pays ou des régions spécifiques. Une réflexion stratégique de la part des dirigeants de la classe ouvrière dans tous les pays est nécessaire pour que les « contradictions entre les peuples » ne soient pas antagonistes et pour garantir que le coup décisif soit dirigé vers le centre de l’impérialisme. Pour pouvoir affirmer que les communistes n’ont « aucun intérêt distinct de celui du prolétariat dans son ensemble », il est nécessaire de procéder à une enquête concrète.93 Par exemple, des défaites telles que la chute de l’Union soviétique sont catastrophiques pour tous les travailleurs. De nombreuses décisions tactiques doivent être prises pour profiter des fissures du camp impérialiste afin de protéger les projets et les mouvements socialistes, qu’ils soient au pouvoir ou non.

Groupe du Sud 2 : dix pays en forte recherche de souveraineté

Figure 26

Groupe 2 : Forte recherche de souveraineté

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne
annuelle mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Statut
colonial
Principales
puissances
coloniales
Année de
l’indépendance
Russie19451454 7700,8%33 253Indépendant
Iran1945891 6172,0%18 865Semi-colonieRoyaume-Uni1979
Biélorussie1945102100,1%22 679Indépendant
Burkina Faso196023584,9%2 549ColonieFrance1960
Mali196023574,1%2 514ColonieFrance1960
Guinée195814445,8%3 025ColonieFrance1958
Niger196026405,7%1 518ColonieFrance1960
Syrie194522ColonieFrance1946
Afghanistan194641Semi-colonie“Royaume-Uni États-Unis”2021
Érythrée19934ColonieItalie1993
Total 395 6 795 20 938“8 Col + Semi-col”
Pourcentage du monde5,0%4,1%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 26

Groupe 2 : Forte recherche de souveraineté

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaireCible militaire étasunienne
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
> moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Russie86 3731,7OO
Iran6 8470,2OO
Biélorussie8210,2O
Burkina Faso5630,11
Mali5150,1O2
Guinée4410,1O
Niger2430,1O9
SyrieOO
AfghanistanOO
ÉrythréeOO28
Total95 802 8640
Pourcentage du monde3,3%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 26

Groupe 2 : Forte recherche de souveraineté

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 3

PaysAffiliations internationalesVotes à l’ONU
“Amis de la Charte
des Nations Unies”
“Org. de coop.
de Shanghai”
BRICS10Cessez-le-feu à Gaza
10/2023
Retrait de la Russie
02/2023
RussieOCompletOriginalON
IranOCompletNouveauOAbstention
BiélorussieOObservateurON
Burkina FasoN’a pas votéN’a pas voté
MaliOON
GuinéeOAbstention
NigerOO
SyrieOON
AfghanistanObservateurOO
ÉrythréeOON
Total6429
O
“7 N+Abstention”
Source : Global South Insights

Les pays de ce groupe (Figure 26) ne sont pas des États socialistes, mais sont des cibles privilégiées d’un renversement de régime mené par les États-Unis. Ces pays défendent farouchement leur souveraineté et celle des autres (comme le montrent sept des neuf États qui ont voté contre la résolution soutenue par les États-Unis pour le retrait de la Russie en février 2023 et leur plein soutien à un cessez-le-feu à Gaza).

Bien que ces nations aient des raisons différentes, elles sont confrontées à certaines des situations les plus aiguës de la lutte pour la souveraineté nationale. Elles sont en première ligne de la lutte des pays du Sud contre l’impérialisme. Même si elles dépendent toutes, totalement ou partiellement, économiquement de l’Occident, elles recherchent activement leur indépendance politique. Elles sont donc soumises à une guerre hybride extrême de la part de l’impérialisme. En d’autres termes, la plupart de ces pays figurent parmi les cibles critiques des services de renseignement étasuniens pour un renversement de régime.

Ainsi, depuis le coup d’État de droite soutenu par les États-Unis en Ukraine en février 2014, suivi de l’annexion de la Crimée en vue de l’unification, la Russie est devenue une cible privilégiée d’un renversement de régime par le camp impérialiste. Les États-Unis et leurs alliés ont consacré des ressources considérables à l’affaiblissement, au démantèlement et à la dénucléarisation de la Russie. Les États-Unis ont fourni plus de 90 milliards de dollars d’assistance militaire à l’Ukraine pour la campagne contre la Russie de février 2014 à février 2022.94 La Biélorussie est géopolitiquement et économiquement alignée sur la Russie (comme par le biais de l’Organisation du traité de sécurité collective, créée en 1992, ainsi que de l’Union de la Russie et de la Biélorussie, formée en 1996) et reste donc dans la ligne de mire des services de renseignement étasuniens.

Depuis les révolutions de 1978 et 1979 qui ont chassé les dirigeants alignés sur les États-Unis, l’Afghanistan et l’Iran ont été la cible de l’intervention militaire et de l’ingérence politique des États-Unis. L’Iran a constitué un obstacle aux avancées occidentales dans la région, avec son programme d’énergie nucléaire, sa forte influence régionale dans les conflits par procuration et sa position anti-occidentale (et anti-israélienne) constante. L’Afghanistan a été envahi par les États-Unis en 2001, et les États-Unis ont passé vingt ans et dépensé plus de 2 000 milliards de dollars (300 millions de dollars par jour) pour obtenir une position en Asie centrale, pour finalement se retirer en 2021.95 Depuis 2011, la Syrie est un champ de bataille pour les tentatives étasuniennes d’assurer le contrôle de l’ensemble de l’Asie occidentale, une guerre qui confirme la définition de la Syrie donnée par le journaliste Patrick Seale en 1965 : « le miroir d’intérêts rivaux ».96

Ce groupe s’agrandit, avec des pays comme l’Érythrée, le Mali, le Burkina Faso et le Niger qui prennent des mesures plus audacieuses pour protéger leur souveraineté nationale. L’Érythrée est depuis longtemps hostile aux États-Unis et a été la cible de son intervention par l’intermédiaire de l’Éthiopie. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont rejeté la présence néocoloniale de la France au Sahel et ont écarté leurs dirigeants politiques alignés sur l’Occident. Ils ont créé l’Alliance économique du Sahel et l’Alliance des États du Sahel, en vue d’une coopération économique et militaire. Cependant, leur situation politique est encore instable et ces pays luttent pour garantir leur indépendance réelle vis-à-vis des puissances impérialistes.

Groupe du Sud 3 : onze pays progressistes actuels ou historiques

Figure 27

Groupe 3 : Pays progressifs, historiquement ou actuellement

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne annuelle
mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Statut
colonial
Principales
puissances coloniales
Année de
l’indépendance
Brésil19452153 8370,5%18 897ColoniePortugal1822
Colombie1945529663,2%18 720ColonieEspagne1819
Afrique du Sud1945609530,9%15 728ColonieRoyaume-Uni1931
Algérie1962455841,8%12 900ColonieFrance1962
Népal1955311444,5%4 787Indépendant
Bolivie1945121193,2%9 936ColonieEspagne1825
Honduras194510703,1%6 832ColonieEspagne1821
Nicaragua19457482,9%7 229ColonieEspagne1821
Zimbabwe198016411,6%2 603ColonieRoyaume-Uni1980
Palestine5341,9%6 364Colonie“Israël Royaume-Uni”
Namibie19903291,4%11 080Colonie“Allemagne Afrique du Sud”1990
Total4566 82615 39710 Col
Pourcentage du monde5,7%4,2%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 27

Groupe 3 : Pays progressifs, historiquement ou actuellement

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaireCible militaire étasunienne
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Brésil20 2110,3O2
Colombie9 9380,5O6
Afrique du Sud2 9950,1
Algérie9 1460,6O
Nepal4280,1
BoliviE6400,1O
Honduras4780,1O9
Nicaragua840,1OO3
Zimbabwe1820,1O
PalestineOO
Namibie3690,4
Total44  4713720
Pourcentage du monde1,6%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 27

Groupe 3 : Pays progressifs, historiquement ou actuellement

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 3

Affiliations internationalesVotes à l’ONU
Amis de la Charte
des Nations Unies
“Org.de coop. de
Shanghai”
BRICS10Cessez-le-feu à Gaza
10/2023
Retrait de la Russie
02/2023
BrésilOriginalOO
ColombieOO
Afrique du SudOriginalOAbstention
AlgérieOOAbstention
NépalDialogueOO
BolivieOOAbstention
HondurasOO
NicaraguaOON
ZimbabweOOAbstention
PalestineO
NamibiaOAbstention
Total51210
O
“6 N+Abstention”
Source : Global South Insights

Les pays énumérés dans la figure 27 sont classés dans ce groupe en fonction de deux critères essentiels : la mesure dans laquelle ils sont la cible d’un changement de régime et le rôle qu’ils jouent dans la promotion publique des positions anti-impérialistes internationales. Les pays de ce groupe sont soit les prochains à faire l’objet d’un changement de régime (après le groupe 2), soit ceux qui jouent un rôle clair en s’élevant contre les intérêts du camp impérialiste.

En ce qui concerne les pays qui poursuivent des programmes progressistes, on peut citer le Brésil sous l’égide du Parti des travailleurs (PT) et l’Afrique du Sud sous l’égide de l’alliance tripartite (qui comprend le Congrès national africain, le Parti communiste sud-africain et le Congrès des syndicats sud-africains). Les premiers ont fait preuve de leadership dans la mise en place d’institutions intergouvernementales alternatives telles que l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) en 2008, la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) en 2011 et le Forum de dialogue IBSA, qui a été complété par les BRICS en 2009. Quant aux seconds, ils ont joué un rôle important dans la mise en place de l’Union africaine. Ces pays défendent parfois des positions progressistes sur la scène internationale, comme le fait de soutenir Cuba contre les sanctions étasuniennes au sein des organisations internationales. Le Népal a aboli la monarchie en 2008, a instauré une république dirigée par la gauche et a accompli des progrès considérables en matière d’émancipation juridique et politique des communautés historiquement marginalisées.

La Palestine est occupée et assiégée depuis plus de sept décennies. L’Algérie a fermement soutenu l’autodétermination et l’indépendance palestiniennes et, au sein de l’Union africaine, a joué un rôle influent dans la promotion de positions progressistes sur l’unité africaine et le développement économique. Après le coup d’État populaire au Niger, l’Algérie a été le seul État africain à préconiser rapidement des solutions non militaires aux crises politiques.

Ces pays tentent de trouver une voie de développement souveraine au sein d’un système capitaliste mondial, tout en étant confrontés à de graves contradictions internes. Par exemple, l’Afrique du Sud a été contrainte de faire d’importantes concessions économiques dans les années 1990, notamment en matière de désindustrialisation et de privatisation, ce qui a eu des conséquences catastrophiques. Aujourd’hui, 57 % des Sud-Africains vivent en dessous du seuil de pauvreté, 46 % sont au chômage, et la part de l’industrie manufacturière dans le PIB est passée de 25 % en 1981(sous le régime de l’apartheid), à 12 % en 2022.97

Contrairement à la Chine, par exemple, ces nations ont vu leur potentiel révolutionnaire réduit (ou leurs révolutions n’ont pas abouti au socialisme) mais ont essayé de poursuivre des programmes progressistes dans les sphères nationales, régionales et/ou internationales. Ces pays sont considérés par les États-Unis comme ayant des positions politiques contraires à l’hégémonie du Nord global. Nombre de ces pays ont connu des interventions étasuniennes, des guerres hybrides, des sanctions et des coups d’État. Parmi les exemples récents de ces interventions, citons les coups d’État au Honduras (2009), au Brésil (2016) et en Bolivie (2019). Le Zimbabwe continue de faire l’objet de sanctions de la part des États-Unis.

Groupe du Sud 4 : cinq nouveaux pays non alignés

Figure 28

Groupe 4 : Nouveaux pays non alignés

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Part 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannéed’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne
annuelle mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Statut
colonial
Principales
puissances
coloniales
Année de
l’indépendance
Inde19451 41711 9015,7%8 398ColonieRoyaume-Uni1947
Indonésie19502764 0374,2%14 687ColoniePays-Bas1945
Turquie1945853 3535,3%39 314Indépendant
Mexique19451283 0641,2%23 548ColonieEspagne1810
Arabie saoudite1945362 1502,5%66 836Indépendant
Total1 94224 50512 6343 Col
Pourcentage du monde24,3%15,0%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 28

Groupe 4 : Nouveaux pays non alignés

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaireCible militaire étasunienne
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
> moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Inde81 3630,2
Indonésie8 9870,1O1
Turquie10 6450,3OO12
Mexique8 5360.2O
Arabie saoudite75 0135,7O21
Total184 5431434
Pourcentage du monde6,4%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 28

Groupe 4 : Nouveaux pays non alignés

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 3

PaysAffiliations internationalesVotes à l’ONU
“Amis de la Charte
des Nations Unies”
Org.
de coop. de Shanghai
BRICS10Cessez-le-feu à Gaza
10/2023
la Russie
02/2023
IndeCompletOriginalAbstentionAbstention
IndonésieOO
TurquieDialogueOO
MexiqueOO
Arabia saouditeDialogueNouveauOO
Total324
0
1 Abstention
Source : Global South Insights

Avec des économies d’échelle considérables, le non-alignement qui caractérise les pays de ce groupe est économique et non politique (figure 28). Ces pays non socialistes ne relancent pas le projet politique du mouvement des non-alignés. La plupart de ces pays sont indépendants depuis 50 ans ou plus des anciens dirigeants coloniaux et entretiennent aujourd’hui des relations très différentes avec eux.

Sur le plan économique, les cinq pays non alignés ont tous un PIB important (ils se classent tous parmi les 20 plus grandes économies en termes de PIB (PPA) en 2022) et prennent des mesures économiques de plus en plus indépendantes.

Ces pays ont reconnu que la thésaurisation par les États-Unis de leurs réserves de change et les sanctions prises à l’encontre de pays représentant 30 % de la population mondiale constituaient de graves menaces. Aujourd’hui, plus d’un pays sur quatre fait l’objet de sanctions de l’ONU ou d’un gouvernement occidental, tandis que 29 % du PIB mondial est produit dans des pays sanctionnés, contre 4 % dans les années 1960.98

Sur le plan politique, ils sont ambivalents. Sur le plan militaire, l’Indonésie, la Turquie et l’Arabie saoudite entretiennent des relations très étroites avec les États-Unis. L’Arabie saoudite est l’un des principaux acheteurs d’armes étasuniennes de pointe. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan est un partenaire moins fiable pour l’Occident, bien que la Turquie soit membre de l’OTAN.

Ce groupe affiche des comportements très contradictoires sur la scène internationale. Ses membres affichent un certain degré de dépendance économique et d’alignement sur l’Occident, qui diminue lentement, et/ou sont prêts à s’opposer à lui sur certaines questions clés.

Malgré l’alignement de l’Inde sur les États-Unis dans des organisations telles que le QUAD, ou ses positions réactionnaires à l’égard d’Israël dans sa guerre contre Gaza, depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Inde a refusé d’accéder à certaines demandes importantes des États-Unis, telles que le refus d’appliquer les sanctions étasuninnes contre la Russie. Le ministre des affaires étrangères, S. Jaishankar, a vigoureusement défendu le refus de son gouvernement d’accéder aux pressions de Washington, déclarant lors d’une conférence de presse en juin 2023 : « Beaucoup d’Étasuniens ont encore en tête le traité de l’OTAN […]. On dirait presque que c’est le seul modèle ou prisme à travers lequel ils envisagent le monde… Ce n’est pas un modèle qui s’applique à l’Inde. »99 Le conflit avec le Canada, et maintenant avec les États-Unis, au sujet d’opérations de renseignement indiennes présumées dans leurs pays, complique le plan des États-Unis visant à obtenir le soutien de l’Inde contre la Chine. La grande bourgeoisie nationale de l’Inde commence à faire valoir ses intérêts.

L’Arabie saoudite se distingue des États-Unis lorsque ses intérêts économiques personnels l’exigent, par exemple en augmentant les investissements entre l’Arabie saoudite et la Chine (y compris les transactions pétrolières payées en yuans chinois) et en utilisant son partenariat avec la Russie au sein de l’OPEP+ pour fixer le prix mondial du pétrole. Cependant, simultanément, lors de la préparation du sommet de la Ligue arabe de novembre 2023, l’Arabie saoudite a bloqué les efforts algériens visant à fermer les bases étasuniennes, a bloqué l’aide militaire iranienne proposée à la Palestine, a mis un terme à une proposition de boycott commercial et a refusé de réduire les livraisons de pétrole à Israël. Le Pentagone, la CIA et l’Arabie saoudite ont été des alliés de premier plan dans la récente guerre contre le Yémen qui a fait des dizaines de milliers de morts. Les forces spéciales étasuniennes ont fourni aux pilotes saoudiens les coordonnées de leurs cibles pour les bombardements.100

L’Indonésie, qui abrite la plus grande population islamique au monde, a connu un taux de croissance moyen composé du PIB (PPA) de 4,2 % entre 2012 et 2022.101 Selon les prévisions du FMI, d’ici 2030, l’Indonésie pourrait être la cinquième économie mondiale en termes de PIB (PPA). Les actifs de ses entreprises publiques en proportion du PIB sont passés de 43 % en 2014 à 54 % en 2018.102 En 2020, l’Indonésie a interdit les exportations de nickel brut, un composant clé des batteries au lithium. L’Indonésie représentait 39 % de la production mondiale de nickel en 2022. Ses exportations totales en termes courants ont bondi de 183 à 323 milliards de dollars étasuniens entre 2020 et 2022.103 Le 2 février 2023, lors du Mandiri Investment Forum (MIF), le président Joko Widodo a mis en garde : « Nous devons nous souvenir des sanctions imposées par les États-Unis à la Russie. Visa et Mastercard pourraient poser problème ». Il a également déclaré : « Si nous utilisons nos propres plateformes, et que tout le monde les utilise, depuis les ministères et les administrations locales jusqu’aux gouvernements municipaux, alors nous pourrons sécuriser la situation ». Pourtant, en novembre 2023, les États-Unis (qui ont participé activement à la torture et à l’assassinat de plus de 500 000 communistes indonésiens) et l’Indonésie ont signé un accord transformant leurs relations en un partenariat stratégique global.104 L’Indonésie a retiré sa demande d’adhésion aux BRICS en 2023 et a exprimé publiquement son intérêt à devenir membre de l’OCDE.

Confrontée à une guerre d’agression en vertu du droit international, l’année 1846 a été le moment de facto qui a consolidé le projet impérial étasunien émergent au Mexique. Forcée d’échanger des terres contre la paix et de céder 50 % de son territoire, la nouvelle frontière entre le Mexique et les États-Unis est devenue une ligne historique qui constitue, sur le plan interne, une détermination inexorable et préétablie. D’autre part, le Mexique a une histoire qui revient inlassablement à ses racines anticoloniales, à sa culture indigène et à son histoire moderne anti-impérialiste. L’interdépendance complexe entre le Mexique et les États-Unis est très peu analysée, notamment en ce qui concerne la population, la culture et l’économie, mais elle est peut-être plus importante en termes de sécurité géopolitique pour la viabilité de l’hégémonie étasunienne.105 Le gouvernement de López Obrador est, à plusieurs niveaux, une tentative des mouvements sociaux mexicains de lancer une réforme contre-néolibérale de faible intensité. L’accent est mis sur la récupération de la propriété publique de toutes les ressources stratégiques, sur le lancement d’une nouvelle réforme agraire et sur la récupération de la terre en tant que propriété sociale. La réforme agraire en cours au Mexique garantit par la loi l’enregistrement de 50,6 % du territoire en tant que propriété sociale communale aux mains des paysans et des communautés indigènes (29 803 communes agraires sur 99,7 millions d’hectares). Cependant, l’accord États-Unis-Mexique-Canada (USMCA, anciennement Accord de libre-échange nord-américain) de 2020 représente un obstacle constant au découplage ou au désenchevêtrement de la position politique du Mexique vis-à-vis du Sud émergent. En juin 2023, les États-Unis ont entamé une procédure préliminaire (par le biais de l’arbitrage de l’USMCA) pour bloquer le décret présidentiel qui prendrait diverses mesures pour interdire le maïs génétiquement modifié, qui représente 96 % des exportations de maïs des États-Unis.106 Les États-Unis adoptent des politiques plus agressives et interventionnistes pour saper les acquis historiques de la souveraineté mexicaine, obtenus de haute lutte. En 2022, le président mexicain Lopez Obrador a refusé d’assister au VIIIe Sommet des Amériques à Los Angeles après avoir appris que les États-Unis n’inviteraient pas les dirigeants cubains, vénézuéliens et nicaraguayens à la réunion.

Les cinq pays de ce groupe affichent des perspectives politiques, économiques ou militaires différentes et des niveaux nuancés de proximité avec le Nord global. Cependant, leurs nouvelles bourgeoisies nationales en plein essor recherchent progressivement des relations économiques alternatives et des divergences politiques occasionnelles avec les États-Unis, bien que ce soit par intérêt personnel et pour leur propre préservation. La question de l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie nationale dans les pays du Sud n’entre pas dans le cadre de ce texte ; elle sera abordée dans notre recherche de 2024 sur la formation et la propriété du capital dans le Sud global.

Groupe du Sud 5 : cent onze pays du Sud global diversifiés

Figure 29

Groupe 5 : Pays du Sud divers

Informations sélectionnées pour les 20 premiers pays, triées par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne annuelle mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Statut
colonial
Principales
puissances
coloniales
Année de
l’indépendance
Égypte19451111 6764,3%16 174ColonieRoyaume-Uni1922
Pakistan19472361 5204,0%6 695ColonieRoyaume-Uni1947
Thaïlande1946721 4821,8%21 154Semi ColonieRoyaume-Uni, France
Bangladesh19741711 3436,5%7 971ColonieRoyaume-Uni1971
Nigéria19602191 2812,2%5 909ColonieRoyaume-Uni1960
Argentine1945461 2260,3%26 484ColonieEspagne, Royaume-Uni1816
Malaisie1957341 1374,1%34 834ColonieRoyaume-Uni1957
Émirats arabes unis197198353,1%84 657ColonieRoyaume-Uni1971
Singapour196567193,3%127 563ColonieRoyaume-Uni1965
Kazakhstan1992196032,9%30 523Indépendant
Chili1945205792,2%29 221ColonieEspagne1818
Pérou1945345232,8%15 310ColonieEspagne1821
Irak1945445052,7%11 948ColonieRoyaume-Uni1932
Maroc1956373632,4%9 900ColonieFrance, Espagne1956
Éthiopie19451233588,4%3 435Indépendant
Ouzbékistan1992353405,9%9 634Indépendant
Sri Lanka1955223201,8%14 267ColonieRoyaume-Uni1948
Kenya1963543114,5%6 151ColonieRoyaume-Uni1963
Qatar197133092,2%109 160ColonieRoyaume-Uni1971
Myanmar1948542613,3%4 847ColonieRoyaume-Uni1948
Total2 24221 1719 687103 Col+SemiCol
Pourcentage du monde28,1%12,9%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 29

Groupe 5 : Pays du Sud divers

Informations sélectionnées pour les 20 premiers pays, triées par PIB (PPA), 2022

Part 2

PaysMilitaireCible militaire étasuniennet
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
> moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Égypte4 6460,1OO
Pakistan10 3370,18
Thaïlande5 7240,2O3
Bangladesh4 8060,1
Nigéria3 1090,1
Argentine2 5780,2O3
Malaisie3 6710,3
Émirats arabes unis3
Singapour11 6885,42
Kazakhstan1 1330,2
Chili5 5660,8OO
Pérou2 8450,2O5
Irak4 6830,3OO10
Maroc4 9950,4O
Éthiopie1 0310,1OO
Ouzbékistan
Sri Lanka1 0530,1O
Kenya1 1380,1O3
Qatar15 41215,95
Myanmar1 8570,1O
Total131 1821763192
Pourcentage du monde4,6%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 29

Groupe 5 : Pays du Sud divers

Informations sélectionnées pour les 20 premiers pays, triées par PIB (PPA), 2022

Part 3

PaysAffiliations internationalesVotes à l’ONU
Amis de la Charte
des Nations Unies
Shangai
Coop. Org.
BRICS10Cessez-le-feu
à Gaza
10/2023
Retrait de la Russie
02/2023
ÉgypteDialogueNouveauOO
PakistanCompletOAbstention
ThaïlandeOO
BangladeshOAbstention
NigériaOO
ArgentineOO
MalaisieOO
Émirats arabes unisDialogueNouveauOO
SingapourOO
KazakhstanCompletOAbstention
ChiliOO
PérouOO
IraKAbstentionO
MarocOO
ÉthiopieNouveauAbstentionAbstention
OuzbékistanCompletOAbstention
Sri LankaDialogueOAbstention
KenyaOO
QatarDialogueOO
MyanmarDialogueOO
Total317377
O
20
Abstention
Source : Global South Insights

111 pays ne sont pas inclus dans les quatre groupes du Sud précédents, en raison de leurs multiples diversités. La figure 29 énumère les vingt plus grandes économies ; la liste complète figure en annexe. Ces pays ne partagent pas les mêmes opinions politiques, ni les mêmes systèmes gouvernementaux. L’Eswatini, le Qatar et le Bhoutan sont encore gouvernés par des monarchies, tandis que la Libye, la Syrie et la Somalie n’ont pas d’autorité gouvernementale unique. Une poignée de pays ont abandonné les programmes socialistes après avoir été paralysés par le financement du développement occidental, comme dans le cas de l’Angola et du Mozambique. En raison de l’intervention politique et économique impérialiste, plusieurs pays de ce groupe souffrent d’un grave dysfonctionnement gouvernemental (effondrement de la gouvernance, de l’autorité et de la loi) et sont presque entièrement incapables de subvenir aux besoins de leur population.

Les performances économiques de ces pays varient considérablement. Par exemple, bien que le Nigeria soit la deuxième économie d’Afrique et que son PIB (PPA) soit quatorze fois supérieur à celui du Cambodge, le premier a connu un taux de croissance annuel moyen négatif de 0,4 % entre 2012 et 2022, tandis que le second a enregistré une croissance annuelle de 5,3 %.

Ces pays n’ont pas tous le même degré d’allégeance militaire au Nord global. L’Égypte est un partenaire stratégique d’Israël et des États-Unis depuis 1979, tandis que le Bangladesh, les Comores et Djibouti ont participé à la saisine de la Cour pénale internationale concernant la situation dans l’État de Palestine le 17 novembre 2023.

Ces pays connaissent une série de conflits internes et de différends territoriaux, comme dans le cas de l’occupation coloniale du Sahara occidental par le Maroc, à partir de 1975.107 D’autres, comme la République démocratique du Congo et Haïti, font l’objet d’interventions militaires de l’ONU, auxquelles participent d’autres pays du Sud.

Les pays du groupe 5 participent à diverses plateformes multilatérales avec des pays du Sud et du Nord. L’appartenance à ce groupe peut changer si un pays développe des caractéristiques plus distinctives. Par exemple, si l’Argentine a toujours joué un rôle progressiste dans la région, la récente dérive droitière empêche aujourd’hui l’appartenance à ce groupe. Il ne s’agit donc pas d’une position statique ou permanente.

Groupe du Sud 6 : deux colonies militaires étasuniennes de facto

Figure 30

Groupe 6 : Pays à forte présence militaire étasunienne

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Part 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux decroissance
moyenne annuelle mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Statut
colonial
Principales
puissances
coloniales
Année de
l’indépendance
Rép. du Corée1991522 7802,7%53 845ColonieJapon1945
Philippines19451161 1714,9%10 495ColonieEspagne États-Unis1946
Total1673 95124 2102 Col
Pourcentage du monde2,1%2,4%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 30

Groupe 6 : Pays à forte présence militaire étasunienne

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Part 2

PaysMilitaireCible militaire étasunienne
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
> moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Rép. du Corée46 3652,5O62
Philippines3 9650,1O11
Total50 331273
Pourcentage du monde1,8%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 30

Pays à forte présence militaire étasunienne

Informations sélectionnées, triées par PIB (PPA), 2022

Part 3

PaysAffiliations internationalesVotes à l’ONU
“Amis de la Charte
des Nations Unies”
“Org.
de coop. de Shanghai”
BRICS10Cessez-le-feu à Gaza
10/2023
Retrait de la Russie
02/2023
Rép. du CoréeAbstentionO
PhilippinesAbstentionO
Total0
O
0
N+Abstention
Global South Insights

Les peuples de ces deux nations (figure 30) s’alignent largement sur le Sud global. Les deux pays ont eu des dirigeants pro-étasuniens, ainsi que des dirigeants indépendants. Cependant, ces pays sont (militairement) entièrement contrôlés par les États-Unis.

Historiquement, ces deux nations ont été subordonnées aux États-Unis par le biais de la conquête militaire. Après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les États-Unis ont occupé militairement la péninsule coréenne et, plus tard, à la fin de la guerre de Corée, la République de Corée a conservé une importante présence militaire américaine. Sa reconstruction économique a été presque entièrement financée et dirigée par les États-Unis. Après la guerre hispano-américaine, les Philippines ont été une colonie étasunienne pendant près de cinq décennies (1898-1946).

Cette vassalité est évidente aujourd’hui : après les élections de Yoon Suk-yeol en République de Corée et de Ferdinand Marcos Jr. aux Philippines en 2022, ces deux pays ont été en première ligne pour contenir la Chine. En février 2023, les Philippines ont invité les États-Unis à étendre leur présence militaire dans le pays en ajoutant quatre bases supplémentaires aux cinq bases existantes exploitées par les États-Unis : 30 ans après que les législateurs philippins ont décidé de mettre définitivement fin à la présence militaire étasunienne dans le pays. La République de Corée a également renforcé l’expansion militaire des États-Unis, en participant aux côtés du Japon « à l’inauguration d’une nouvelle ère de partenariat trilatéral » avec les États-Unis.108 En outre, l’accord sur la sécurité générale des informations militaires entre le Japon et la République de Corée, facilité par leur alignement plus étroit sur les États-Unis, élargit le partage de renseignements entre les deux pays pour inclure les « menaces issues de la Chine et de la Russie ».109 Leurs dépenses militaires doivent être attribuées au bloc militaire dirigé par les États-Unis.

Figure 31

Pays du Sud dont les dépenses militaires par habitant dépassent la moyenne mondiale (sauf Russie)

2022

Nom du pays (GSI)Dépenses militairesdollars US(millions)Pourcentage du PIB (CER)Par habitant>moyenne mondiale(fois)
Arabie saoudite75 0136,8%5,7
Rép. du Corée46 3652,8%2,5
Qatar15 4126,5%15,9
Singapour11 6882,5%5,4
Koweït8 2444,7%5,4
Oman5 7835,0%3,5
Liban4 73921,8%2,4
Bahreïn1 3813,1%2,6
Uruguay1 3761,9%1,1
Brunei4362,6%2,7
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des FMI, des Nations Unies, du SIPRI et de Monthly Review

La figure 31 énumère tous les pays du Sud dont les dépenses militaires dépassent la moyenne mondiale (à l’exception de la Russie, qui a été montrée plus haut). Nombre de ces pays entretiennent des relations militaires étroites avec les États-Unis, mais ne figurent pas dans le groupe 6.

PARTIE IV :  l’Occident en déclin

L’érosion de l’hégémonie économique et politique des États-Unis

Le ralentissement de la croissance économique des États-Unis, mesuré par la décélération du taux de croissance du PIB, la chute de l’investissement net en pourcentage du PIB, l’augmentation des capacités de production inutilisées, le chômage et le sous-emploi, a commencé au milieu des années 60 et s’est accéléré entre le début et le milieu des années 70.110 Le fait que les États-Unis soient devenus un importateur net de capitaux a exacerbé les contradictions du capital monopolistique.

L’évolution du compte de capital des États-Unis, qui est devenu dépendant de l’importation continue et à grande échelle de capitaux à partir des années 1980, est la clé d’un processus de création de richesse financiarisée et un mécanisme économique crucial de l’impérialisme étasunien. Les capitaux mondiaux sont majoritairement libellés en dollars  et alimentent la position globale du capital financier monopoliste des États-Unis.

En 2009, les États-Unis ont commencé à planifier leur transition vers l’Asie afin de freiner la croissance économique de la Chine. Sous la période Obama, le pays a commencé à s’opposer à l’Organisation mondiale du commerce. Cette période a également été marquée par un recours accru aux droits de douane, aux sanctions, au protectionnisme et à la guerre hybride.

Étant donné qu’ils dépendent désormais d’importations nettes de capitaux à grande échelle, qui ont atteint 1 000 milliards de dollars par an en 2022, les États-Unis ont peu de moyens économiques internes pour offrir des avantages économiques à leurs alliés du Nord ou du Sud global.111 En effet, ils doivent continuer à tenter de leur soutirer encore plus d’excédents.

Sous le néolibéralisme, l’autonomie relative de l’État étasunien s’est érodée et le capital privé a exercé un contrôle plus direct sur une grande partie de l’État. Aujourd’hui, cependant, face aux menaces économiques internationales croissantes qui pèsent sur la position étasunienne et à l’incapacité du néolibéralisme à maintenir la domination économique des États-Unis, les intérêts politiques collectifs de la classe dirigeante sont défendus par un État de plus en plus autonome (au lieu de représenter les intérêts de groupes capitalistes individuels). Pour reprendre les termes de Lénine, pour les capitalistes aussi, « la politique doit prendre le pas sur l’économie ».112

La financiarisation ou l’accumulation sous la phase du capital financier monopoliste est véritablement un développement parasitaire visant à tirer sur l’ambulance et à marquer la crise structurelle du capital. Le capital étasunien est confronté à une contradiction interne. Alors qu’il cherche à accroître l’extraction de surplus de sa propre classe ouvrière, il risque de perdre le soutien à ses guerres militaires extérieures, qui visent à éliminer les obstacles internationaux aux intérêts économiques capitalistes étasuniens. Sa classe dirigeante est donc contrainte de s’attaquer simultanément au Sud global et à sa propre classe ouvrière, ce qui a nécessité la montée de courants de plus en plus à droite dans le capitalisme étasunien. Dans les années 1930, les États-Unis disposaient de réserves suffisantes pour faire face à une crise profonde du capitalisme avec un programme intérieur réformiste, contrairement à l’attaque ouverte contre la classe ouvrière en Allemagne ou au Japon. Toutefois, il a fallu la Seconde Guerre mondiale pour que les États-Unis sortent de la dépression économique et non, comme on le prétend généralement, le New Deal keynésien. Aujourd’hui, dans cette nouvelle situation, les États-Unis n’ont d’autre choix que de combiner l’agression extérieure avec un programme intérieur de plus en plus répressif.

Les États-Unis utilisent l’inflation pour tenter d’augmenter leurs profits : une tendance exacerbée par les dépenses militaires et la dette qu’ils contractent. Les intérêts de la dette militaire étasunienne représentent environ 70 % des paiements d’intérêts nets du gouvernement fédéral des États-Unis. Dans les années 1970, ils ont été en mesure de gérer les conséquences de leurs grosses dépenses militaires pour le Viêt Nam en se retirant de l’étalon-or afin de reporter le coût de cette dette sur d’autres pays. Cette attaque réussie contre les rivaux impérialistes a renforcé la puissance économique et financière des États-Unis par rapport à eux.

Une perspective historique précise, ainsi que des changements à court terme, sont nécessaires pour analyser le déclin potentiel d’un empire. En Europe, le passage de l’esclavage au féodalisme a pris plusieurs siècles, tout comme le passage du féodalisme au capitalisme. La France luttait encore contre les vestiges du féodalisme au XIXe siècle, des centaines d’années après que le capitalisme européen eut commencé à petite échelle dans les cités-États italiennes.

Le déclin économique relatif d’un État impérialiste peut être retracé par son besoin croissant d’extraire des capitaux de l’étranger : le Royaume-Uni et les États-Unis ayant tous deux suivi une tendance historique similaire. Le Royaume-Uni a cessé d’être un exportateur de capitaux au début des années 1930 (figure 32).

La balance des paiements d’un pays est égale à la différence entre sa création de capital domestique (épargne/excédent) et son investissement en capital domestique. Si la création de capital « intérieur » d’un pays est supérieure à son investissement intérieur, le pays exporte des capitaux et enregistre un excédent de sa balance des paiements. Si la création intérieure de capital d’un pays est inférieure à son investissement en capital « intérieur », il accuse un déficit de la balance des paiements et importe des capitaux, c’est-à-dire qu’il a un excédent sur son compte de capital.

De 1913 au début des années 1980, à de rares exceptions près, les États-Unis ont généré plus d’excédents qu’ils n’ont investi « sur le plan intérieur ». Ils disposaient d’un excédent de capitaux qu’ils pouvaient investir dans d’autres pays et étendre leur hégémonie internationale, et pas seulement par la violence. Après la Seconde Guerre mondiale, les bénéficiaires particuliers de cette situation étaient les pays impérialistes que les États-Unis souhaitaient intégrer et dominer, comme l’a montré le plan Marshall en Europe. D’autres bénéficiaires, tels que la République de Corée, sont devenus des États frontaliers militaires pour contraindre la Russie et la Chine et ont ainsi reçu des investissements économiques étasuniens.

À la fin des années 1960, les États-Unis ont compris que la menace économique la plus urgente, par opposition à la menace politique, ne provenait pas du communisme. L’attention a commencé à se porter sur la réduction de la croissance d’autres rivaux capitalistes. Quelques économies capitalistes (d’abord l’Allemagne dans l’immédiat après-guerre, puis le Japon jusqu’à la fin des années 1970) ont atteint des taux d’investissement bien supérieurs à ceux des États-Unis, atteignant 30 % du PIB ou plus. Cela a permis à ces pays d’atteindre des taux de croissance du PIB supérieurs à ceux des États-Unis. Il s’agit là d’un résultat historique des immenses défaites subies par les classes ouvrières allemandes et japonaises face au fascisme, dont les conséquences se sont poursuivies dans la période d’après-guerre. Les capitalistes allemands et japonais ont pu augmenter les taux d’exploitation, ce qui a permis de financer des taux élevés d’investissement en capital. Simultanément, leur « industrialisation tardive » leur a également permis d’accéder à des technologies de meilleure qualité, ce qui a encore accru la productivité. Alors que les États-Unis étaient prêts à accepter les conséquences économiques de cette situation dans l’immédiat après-guerre, la poursuite de ce processus a commencé à avoir un impact sur la croissance économique étasunienne.

Afin d’empêcher une véritable concurrence économique de la part de ces pays, les États-Unis ont exercé des pressions politiques et militaires pour faire baisser leurs taux d’investissement et, par conséquent, leurs taux de croissance. Le découplage du dollar étasunien par rapport à l’or en 1971, et donc la suppression des restrictions à la militarisation du contrôle étasunien du système monétaire international, a joué un rôle clé dans ce processus.

Les chiffres de la figure 33, positifs ou négatifs, indiquent l’équilibre entre l’épargne nationale/la création de capital et l’investissement national sur une période de 120 ans. Un chiffre positif, par exemple 0,8 % pour 1929, signifie que les États-Unis épargnent/créent plus de capital qu’ils n’en investissent au niveau national, c’est-à-dire qu’ils prêtent/exportent du capital à l’étranger. Un chiffre négatif, par exemple -3,9 % du PNB pour 2022, signifie que l’investissement intérieur des États-Unis est supérieur à la création/épargne de capital intérieur. Il y a donc un afflux de capitaux de 3,9 % du PNB en provenance de l’étranger. Un chiffre positif représente une sortie de capitaux des États-Unis et un chiffre négatif indique une entrée de capitaux aux États-Unis.113

Mais malgré cette capacité à ralentir les rivaux impérialistes, les États-Unis se sont révélés incapables d’augmenter leur propre taux de croissance économique (pour atteindre un nouveau taux d’investissement et d’exploitation plus élevé), en partie à cause du retrait des capitalistes basés aux États-Unis des investissements productifs à long terme sur le territoire étasunien. En effet, la croissance économique s’est encore ralentie : la croissance économique annuelle moyenne des États-Unis n’est aujourd’hui que de 2,0 %, soit moins de la moitié de son taux de croissance dans les années 1960 et loin derrière le taux de croissance de la Chine ou même de plusieurs États asiatiques. La figure 34 montre que les États-Unis ont connu une baisse globale à long terme de leur taux de croissance moyen depuis 1953.

Face à cette situation, les États-Unis se sont tournés vers les droits de douane, les sanctions économiques et les interdictions technologiques, ce qui a conduit à un environnement de plus en plus protectionniste. Toutefois, malgré ce déclin économique, comme nous l’avons déjà analysé, les États-Unis conservent une avance militaire sur tous les autres États. L’impérialisme étasunien se tourne donc désormais vers un recours croissant à la force.

Pour retracer les processus sous-jacents et montrer l’incapacité des États-Unis à augmenter leur taux de croissance sans une restructuration complète de leur économie  (qui n’est pas à l’ordre du jour), la ligne 1 de la figure 35 montre qu’à partir de 1965, l’épargne nette/création de capital des États-Unis a progressivement diminué jusqu’à atteindre 2,7 % du RNB en 2009. La ligne 2 montre qu’à partir des années 1980, les emprunts étasuniens à l’étranger, c’est-à-dire l’utilisation de capitaux importés d’autres pays, ont commencé à augmenter fortement. En 2002, pour la première fois, les emprunts étasuniens à l’étranger étaient supérieurs à la création nette de capital au niveau national, c’est-à-dire que pour la première fois, même l’augmentation immédiate du stock de capital étasunien était financée davantage par des capitaux provenant d’autres pays que par les États-Unis eux-mêmes. Cette tendance s’est légèrement inversée, puis a fluctué jusqu’en 2020, où, une fois de plus, une plus grande partie de l’augmentation du stock de capital étasunien a été financée par d’autres pays.

Pour résumer ce processus global, les États-Unis ont structuré l’économie mondiale à leur avantage. Ses entreprises obtiennent des quantités gargantuesques de plus-value grâce à l’arbitrage mondial dans les pays du Sud et l’ensemble du système impérial impose des dollars étasuniens aux pays étrangers : notamment via les processus économiques mais également via les bases militaires étasuniennes et d’autres moyens. L’objectif consiste à créer un système dans lequel les pays n’auront d’autre choix que de placer leurs dollars dans des titres étasuniens, finançant ainsi le déficit étasunien et les investissements intérieurs. C’est ainsi que fonctionne le capital financier monopolistique mondial, qui est une forme avancée d’impérialisme financier soutenu par le pouvoir militaire et politique.

Ce qui bouleverse ce système, c’est que le capital monopolistique est relativement stagnant en termes de production (l’économie réelle), ce qui a permis à la Chine et à d’autres pays du Sud de faire un bond en avant en matière de production. Le super-impérialisme d’Hudson fournit un aperçu utile des conséquences si les États-Unis perdaient leur hégémonie du dollar.114

La figure 36 montre que la Chine a dépassé les États-Unis en termes de formation nette de capital fixe, tandis que les États-Unis ont connu un déclin progressif. Bien que cette section ne couvre pas la montée en puissance de la Chine, il convient de noter ici que chaque année depuis 1992, pendant 30 ans, la Chine est un exportateur net de capitaux. C’est cet excédent de capital qui rend économiquement possible le financement d’initiatives internationales telles que la Belt and Road Initiative (BRI).

Cela devient un facteur essentiel pour comprendre le développement de deux noyaux de processus internationaux :

  • Les États-Unis constituent de plus en plus un obstacle au développement des forces productives au niveau national et mondial.
  • La Chine se concentre désormais sur le développement de ses forces productives nationales et sur la collaboration avec l’ensemble des pays en développement. Cela ouvre une nouvelle voie vers la modernisation à travers le développement des forces productives mondiales prises dans leur ensemble (à travers la BRI, la Global Development Initiative et divers projets d’industrialisation à l’échelle continentale).

La fin de la démocratie libérale bourgeoise

Certains, en dehors des États-Unis, ont longtemps entretenu l’illusion que la démocratie aux États-Unis existait depuis des siècles et qu’elle n’avait été que récemment écornée. En 1776, les deux ailes du capital étasunien, celles dirigées par Alexander Hamilton et celles dirigées par Thomas Jefferson (un propriétaire d’esclaves), garantissaient que seuls les hommes blancs propriétaires comme eux avaient le droit de vote. Depuis 1776, le droit de propriété est sacro-saint et subordonne tous les autres droits.

La «liberté d’expression» était en réalité limitée à ceux qui possédaient les moyens de production matérielle. Comme l’écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels dans L’Idéologie allemande (1846), ce sont généralement ces personnes qui possédaient les moyens de production mentale, c’est-à-dire les médias, à commencer par l’imprimerie. Dans certains cas, ce droit s’étendait à ceux dont on savait qu’ils bénéficiaient d’un soutien marginal ou inexistant, ou à d’autres qui ne représentaient aucune menace pour le système. Ceux qui s’opposaient aux intérêts de la classe capitaliste et qui avaient la chance d’obtenir un soutien important ont été soumis à la répression, à l’emprisonnement et aux sanctions, ainsi qu’au meurtre ou à l’assassinat judiciaire. La démocratie bourgeoise a toujours été un moyen de protéger les droits de propriété. Seule la pression exercée par les États-Unis pour se défendre contre les projets socialistes internationaux au XXe siècle a temporairement étendu le droit de vote aux Noirs et accru en apparence la liberté d’expression et d’autres libertés civiles.

Il existe un grand malentendu au niveau international à propos des partis électoraux étasuniens. Depuis leur création, ni les partis démocrates ni les partis républicains n’ont été constitués en tant que partis de masse. Il s’agit principalement d’associations descendantes d’élites possédantes et d’alliés de la classe professionnelle, étroitement alignées sur le statu quo. Les tiers partis n’ont pratiquement aucune influence dans ce système, véritable duopole de partis politiques. Le Comité national démocrate et le Comité national républicain qui dirigent leurs partis respectifs sont formellement organisés en sociétés à but non lucratif et exonérées d’impôt. Il s’agit avant tout de machines à collecter des voix, basées sur l’argent, qui attirent périodiquement les électeurs dans le cadre de compétitions électorales et dont le fonctionnement diffère de celui des partis politiques d’adhésion, comme c’est le cas pour de nombreux partis européens. Bien qu’il y ait des démocrates et des républicains inscrits, cela affecte principalement le droit de vote lors de leurs primaires respectives. L’affiliation à un parti pour la grande majorité de la population ne va donc pas au-delà des votes exprimés lors d’élections particulières. Ainsi, environ la moitié des électeurs étasuniens se considèrent comme politiquement indépendants et non attachés à aucun des principaux partis. En effet, aucun des deux partis politiques, lorsqu’il est au pouvoir, ne reflète les intérêts de la majorité de la population.

L’un des mots écrits les plus poignants sur l’hypocrisie de la grandeur autoproclamée de l’Amérique se trouve dans un poème de Langston Hughes (traduction non officielle) :

Que l’Amérique redevienne l’Amérique.
Qu’elle soit le rêve qu’elle était.
Qu’elle soit pionnière dans les plaines
Cherchant un foyer où elle-même est libre.

(L’Amérique n’a jamais été l’Amérique pour moi.)

Que l’Amérique soit le rêve dont rêvaient les rêveurs—
Qu’elle soit cette grande et forte terre d’amour
Où jamais les rois comme les tyrans
Ne complotent pour qu’un homme soit écrasé par celui d’en haut.

(Pour moi, cela n’a jamais été l’Amérique.)

Oh, que ma terre soit une terre où la liberté
Est auréolée sans fausse couronne patriotique,
Mais où les opportunités sont réelles et la vie est libre,
L’égalité est dans l’air que nous respirons.

(Il n’y a jamais eu d’égalité pour moi,
ni de liberté dans cette « patrie des libres ».)

Qui a dit libre ? Pas moi ?
Sûrement pas moi ? Les millions de personnes pauvres aujourd’hui ?
Les millions abattus lors de nos conflits ?
Les millions qui dépendent de notre bon vouloir ?
Pour tous les rêves que nous avons rêvés
Et toutes les chansons que nous avons chantées
Et tous les espoirs que nous avons chéris
Et tous les drapeaux que nous avons hissés,
Les millions qui dépendent de notre bon vouloir —
D’un rêve presque désormais éteint.115

Des pans entiers de la classe capitaliste des pays du Nord et de ses affidés se sont laissés aller à une période d’euphorie provoquée par la disparition de l’Union soviétique en 1991. Ils se sont trompés en croyant à la « fin de l’histoire » et en aspirant à un monde unipolaire perpétuel. La campagne de guerre contre le terrorisme adoptée par les États-Unis était une méthodologie brillamment élaborée pour obtenir un soutien au militarisme.

Entre 2006 et 2009, de nouvelles réalités ont commencé à s’installer :

  • La disparition de l’Union soviétique n’a pas abouti à la promesse d’Eltsine d’une Russie dénucléarisée ni à l’établissement permanent d’un gouvernement russe suivant entièrement les instructions étasuniennes. Les interrogations habituelles du type : « Qui a échoué en Russie ? ont suivi.
  • Les cercles stratégiques étasuniens ont commencé à avancer l’idée (à la fois amorale et non scientifique) que les États-Unis pourraient atteindre une capacité de guerre nucléaire de première frappe.
  • Face à l’expansion continue de l’OTAN vers l’est et aux affirmations des États-Unis selon lesquelles ils sont sur le point d’acquérir la primauté nucléaire, Vladimir Poutine a prononcé son discours de Munich en février 2007, marquant la fin de toute illusion quant à l’entrée de la Russie dans le club anglo-américain. Dans ce discours, Poutine a critiqué « l’hyper-usage presque incontrôlé de la force (la force militaire) dans les relations internationales » et a suggéré que le monde ne doit pas être gouverné par « un maître, un souverain ».116
  • La création du Centre for New American Security en 2007 a marqué le mariage historique de deux groupes d’élites en matière de politique étrangère, les néoconservateurs, principalement républicains, et les faucons libéraux, largement démocrates. Leur stratégie commune consistait à cibler immédiatement la Russie via l’Ukraine.
  • Dirigé par des néofascistes populistes, le Tea Party a vu le jour en 2009. Il a séduit la petite bourgeoisie et une partie des couches supérieures (principalement, mais pas exclusivement blanches) de la classe ouvrière qui n’avaient fait que peu ou pas de progrès économiques et craignaient une perte de privilèges. Cela marquait la fin du soi-disant consensus bipartisan qui dominait le système étasunien depuis des décennies.
  • La bulle provoquée par la financiarisation s’est transformée en troisième Grande Dépression à partir de 2008, la crise économique la plus importante depuis les années 1930.
  • Il devenait de plus en plus évident qu’il n’y aurait pas de Gorbatchev en Chine pour diriger la capitulation de la révolution chinoise.
  • La « Transition vers l’Asie », qui est plus précisément la transition vers la Chine, et une stratégie de contrôle de l’Eurasie par les États-Unis, ont été conçues.

L’économie chinoise a continué à croître rapidement après le début de la Troisième Grande Dépression, alors que les économies occidentales étaient anémiques.117 En 2016, la Chine a dépassé les États-Unis en termes de PIB (PPA), et la crainte était palpable que d’ici 2030, la Chine dépasse les États-Unis en termes de PIB aux taux de change actuels (TCE). La classe dirigeante étasunienne avait besoin d’une réponse.

Le néofascisme et les forces d’extrême droite se sont développés à l’échelle mondiale. Obama, le président démocrate, a adopté des mesures intérieures régressives qui auraient fait l’envie des administrations républicaines précédentes. L’élection de Trump a affaibli l’identité commune des intérêts de la bourgeoisie et a fait prendre conscience des limites du système politique des États-Unis.

Au niveau international, cette situation a également marqué une reprise de la conscience mondiale de l’impérialisme comme du plus grand danger auquel l’humanité est confrontée. Face à l’échec évident du néolibéralisme, qui avait culminé avec la Troisième Grande Dépression, un nouveau mouvement visant à inverser certains aspects de l’affaiblissement de l’État produit par le néolibéralisme a commencé.

Pour bien comprendre les événements qui ont suivi le début de la troisième grande dépression, il faut évaluer les 60 années qui l’ont précédée. En 1964, le républicain Barry Goldwater, capitaliste d’extrême droite, a perdu les élections générales mais est parvenu à introduire l’extrême droite dans le courant dominant du Parti républicain et du pays. Les démocrates ont perdu les élections de 1968 face à Richard Nixon, un centriste républicain, qui s’est emparé du vote blanc du Sud et a introduit un nouveau système institutionnel d’incarcération fondé sur le racisme, que les deux partis ont suivi depuis lors. Le parti démocrate a entamé une période de fractures internes et a commencé à abandonner tout positionnement à gauche au nom de l’« électabilité » et de la « triangulation ». Au lieu de cela, il a tenté de tirer profit de l’élan vers la droite des Républicains.

L’élection de Ronald Reagan en 1980 a marqué la véritable prise de contrôle du Parti républicain par l’extrême droite. La formation en 1985 du Democratic Leadership Council (DLC), une société privée, a marqué le début d’une nouvelle phase du Parti démocrate : la montée des néo-démocrates. Parmi les anciens présidents du DLC, on trouve Dick Gephardt, Chuck Robb, Sam Nunn et Joe Lieberman, tous partisans d’une réorientation des dépenses sociales vers l’armée. Le DLC a réussi à vaincre la gauche, et sa victoire la plus éclatante a été l’obtention de la présidence par le candidat qu’il avait choisi, Bill Clinton, en 1992.

La vertu de Clinton, du point de vue du DLC, était qu’il pouvait ramener le Sud blanc au sein du parti démocrate en parlant à gauche et en marchant à droite. Par exemple, il a adopté des politiques anti-protection sociale et pro-incarcération (deux positions de code racial) tout en prétendant à un programme progressiste. Moins anti-ouvrier que Reagan, il représentait néanmoins la stratégie démocrate consistant à essayer de rester au « centre » dans une dynamique politique qui s’était fortement déplacée vers la droite, les démocrates représentant une version plus légère et plus douce du néolibéralisme.

En effet, il est intéressant de considérer les partis démocrate et républicain comme des sociétés privées dont les revenus proviennent principalement de divers capitalistes et qui servent les intérêts des actionnaires et des dirigeants de la société. Pour le Parti démocrate, cela inclut des groupes comme le Comité national démocrate (DNC) et le Center for American Progress (CAP).118 Le produit vendu est un élu qui met en œuvre les intérêts de ses bailleurs de fonds. Parmi les responsables bien connus figurent John Podesta et Debbie Wasserman Schultz.

Tony Blair et Hillary Clinton, une fois élus, sont devenus des parasites de l’État, ont gagné des dizaines de millions et ont rejoint les échelons supérieurs de la classe capitaliste. Au moins 85 des 154 personnes appartenant à des groupes d’intérêt privés qui ont rencontré ou eu des conversations téléphoniques programmées avec Hillary Clinton, alors qu’elle dirigeait le Département d’État sous le président Obama, ont fait un don total de 156 millions de dollars à la Fondation Clinton.119

Le modèle d’entreprise du DNC exige la réunion d’un ensemble disparate de blocs électoraux et la nécessité de manipuler de nombreuses couches sociales, groupes et mouvements. Il existe aujourd’hui plus que jamais un fossé entre les intérêts des personnes qui votent pour le parti démocrate et les intérêts très différents de ceux qui sont à la solde du parti démocrate.

Une évaluation plus complète dépasse la portée de ce document. Cependant, l’idée d’une démocratie entrepreneuriale, dans laquelle les concepts de concurrence entre capitalistes individuels et groupes et de lutte pour acquérir des voix comme un marché, remonte à Joseph Schumpeter.120

Au cours des vingt dernières années, le Parti républicain a connu une transformation idéologique. L’émergence du Tea Party en 2009 a marqué à la fois une idéologie néofasciste croissante et la création d’un noyau et d’une base plus engagés. Bien que le parti républicain connaisse également des fractures internes, la militarisation de larges pans de la classe moyenne inférieure a engendré une droite radicale qui déstabilise la démocratie libérale bourgeoise.

Toutes les contradictions antérieures liées à la race, à la classe, au sexe et à l’identité sociale ont été instrumentalisées par l’extrême droite et la corporation du DNC à des fins différentes. Le fossé social entre les différentes couches de la population étasunienne est profond. Les affirmations hyperboliques selon lesquelles les États-Unis se dirigent vers une guerre civile sont toutefois très trompeuses. Il n’y a aucune raison économique pour que la Californie fasse sécession des États-Unis. Nous ne sommes pas dans la période qui a précédé la guerre civile aux États-Unis.

À partir de 1970, la classe ouvrière étasunienne n’a reçu qu’une infime partie des énormes augmentations de richesse créées par la domination mondiale des États-Unis. Des millions d’enfants souffrent d’insécurité alimentaire et leurs parents ont un emploi et une vie précaires. Les États-Unis connaissent des changements démographiques importants, certaines estimations montrant que les Blancs non hispaniques deviendront une minorité aux États-Unis d’ici 2045, ce qui laisse présager une trajectoire du capitalisme racial étasunien vers une ségrégation accrue, voire vers l’apartheid.

Le narcissisme, le pessimisme, le nihilisme et le fatalisme sont désormais des caractéristiques fondamentales d’un capitalisme de plus en plus stagnant dans le Nord global. Les attributs traditionnels de la démocratie libérale bourgeoise deviennent des entraves aux besoins du capital, qui, ironiquement, est empêtré dans un processus d’auto-négation.

Ces fissures au sein du système politique étasunien sont importantes pour la classe ouvrière, qui connaît un développement très inégal de sa capacité révolutionnaire. Elle est confrontée à de grands dangers et à de grandes opportunités. Il n’y a pas d’illusion à avoir sur le fait que « le pire est le meilleur ».
Parallèlement à cette érosion de la démocratie libérale, des millions de jeunes, de Jakarta à Istanbul en passant par Johannesburg et Des Moines, dans l’Iowa, ont été amenés à participer à la vie politique sur la base de leur indignation morale, raciale, religieuse et politique. Washington, dans son rôle géopolitique, économique et militaire hégémonique à l’échelle mondiale, a réagi par une répression sévère. Les États-Unis sont une puissance hégémonique en déclin ; ils sont blessés et, par conséquent, plus dangereux.

Une Europe et un Japon vaincus et soumis

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont engagés à intégrer militairement, politiquement et économiquement les pays d’Europe et le Japon dans un bloc sous leur contrôle. Grâce à la structure OTAN+, les États-Unis ont assuré une domination militaire totale au sein du groupe impérialiste, en déployant de nombreuses bases militaires dans les pays vaincus pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment au Japon (120), en Allemagne (119) et en Italie (45). Cette dernière abrite plus de 12 000 militaires étasuniens.121

À partir des années 1950, les États-Unis ont placé les élites politiques européennes dans leur orbite. Grâce au plan Marshall, les intérêts économiques européens ont été subordonnés à ceux des États-Unis. Au cours des cinquante années suivantes, même les dirigeants impérialistes qui ont osé s’opposer partiellement aux intérêts étasuniens, comme Jacques Chirac (président français entre 1995 et 2007) ou Gerhard Schroeder (chancelier allemand entre 1998 et 2005), qui se sont tous deux opposés à l’invasion étasunienne de l’Irak, ont été pris pour cible par les États-Unis en vue de leur remplacement.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon, en tant qu’État de la ligne de front contre le communisme soviétique et chinois, a été autorisé à développer rapidement son économie. Cependant, dans les années 1980, l’essor économique du Japon a commencé à constituer une menace potentielle pour l’hégémonie économique mondiale des États-Unis, entraînant une augmentation des frictions commerciales bilatérales. Les États-Unis ont imposé une appréciation rapide du yen japonais par le biais de l’« accord du Plaza » de 1985, réduisant les exportations et entraînant une perte de vitesse de l’économie japonaise.122 Puis, à la suite du krach de Wall Street en 1987, les États-Unis ont contraint le Japon à adopter des politiques monétaires et économiques ultra-souples. L’objectif était d’accroître les flux de capitaux vers les États-Unis afin de les aider à financer leur agression internationale contre l’URSS. Ce faisant, ils ont créé une « économie de bulles » au Japon, dont l’éclatement a plongé le pays dans une stagnation économique de plusieurs décennies.

Dans les domaines des technologies de l’information et des nouvelles énergies, parmi d’autres domaines de haute technologie, le Japon a également été confronté à la répression des États-Unis, ce qui a entravé sa modernisation industrielle. Toshiba était le leader mondial de la fabrication de semi-conducteurs en 1987 jusqu’à ce qu’il soit sanctionné par les États-Unis sous le prétexte de conclure des accords avec l’URSS (ce qui est très similaire à ce que les États-Unis ont fait avec Huawei en Chine). Les principaux concurrents de Toshiba, IBM et Intel, ont bénéficié de cette politique étatique.

Après la chute de l’Union soviétique et la réunification de l’Allemagne qui s’en est suivie, la bourgeoisie allemande a convoité les marchés et l’énergie à bas prix de la Russie. Elle souhaitait des liens économiques avec la Russie, mais seulement tant que ses membres et leurs compatriotes français pourraient maintenir leur domination sans entrave sur le projet européen, qu’ils détenaient depuis la Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait de nouer des liens économiques avec la Russie, mais d’exclure les dirigeants politiques russes de toute participation égale aux affaires, décisions ou structures politiques de l’Europe. La stratégie étasunienne a consisté à éviter toute relation stratégique entre la Russie et l’Allemagne, car leur force combinée aurait créé un concurrent économique redoutable en Europe.

La propriété du capital et des moyens de production est toujours fondamentale. Au cours des 30 dernières années, la capacité des capitaux à se déplacer rapidement et sans heurts entre les frontières des pays impérialistes s’est accrue de manière exponentielle. Les investissements en capital se répartissent en un certain nombre de catégories primaires, dont les actions, les billets, les obligations, le capital-investissement, l’immobilier et de nombreuses formes de produits dérivés. Le marché boursier est l’un des instruments fondamentaux permettant à la plupart des capitalistes d’effectuer des investissements à long terme. Une entreprise allemande qui s’introduit en bourse peut le faire soit sur la place boursière étasunienne, soit sur la place boursière allemande. De grands fonds comme Vanguard achètent ces fonds, mais ils n’en sont pas les propriétaires réels. Ils ne sont que des fiduciaires efficaces des fonds du grand capital (un petit pourcentage de ce capital est détenu par la petite bourgeoisie et des secteurs privilégiés de la classe ouvrière par le biais de fonds de pension et d’autres instruments).

Les actionnaires initiaux de cette entreprise peuvent vendre leurs actions désormais publiques et le font. Ils ne sont plus dépendants de la gestion de leur patrimoine par le biais de leurs investissements dans une seule entreprise. Ils font plutôt appel à des gestionnaires de patrimoine, soit par l’intermédiaire de sociétés telles que Goldman Sachs, soit par leurs propres conseillers, qui investissent à leur tour les liquidités provenant de la vente d’actions. Pour de nombreux capitalistes, leurs conseillers leur demanderont d’investir bien plus de 50 % de leur portefeuille sur les marchés boursiers étasuniens. La « richesse familiale » du capitaliste allemand ne disparaît donc pas lorsque la valeur de l’entreprise allemande qu’il possédait à l’origine diminue.

Les conséquences économiques, politiques et sociales de cette évolution des marchés de capitaux et de la propriété sont considérables. Ce nouveau capitaliste mondial (anciennement « allemand ») se comporte de la même manière que ses homologues français, anglais, suédois ou étasuniens. Ce niveau d’intégration et de dénationalisation des capitaux se traduit par une économie beaucoup plus robuste et, en fin de compte, renforce l’allégeance politique aux États-Unis.

Un tel niveau d’intégration des marchés boursiers et des capitaux est rarement atteint dans les pays du Sud pour de nombreuses raisons historiques. Un capitaliste turc a beaucoup plus de mal à faire entrer son entreprise en bourse aux États-Unis. Ce que le capitaliste turc peut faire, c’est s’introduire en bourse en Turquie, vendre ses actions, convertir le produit de la vente en dollars , puis investir ces dollars dans des actions étasuniennes. C’est la voie la plus courante empruntée par les capitalistes turcs pour rejoindre l’élite mondiale. Ce processus est toutefois beaucoup plus compétitif, se produit en plus petites quantités, est moins fréquent et est plus long.

La figure 37 présente une étude de l’OCDE qui indique le pourcentage de propriété étrangère effective pour chacun des principaux marchés boursiers du monde.123 Ceux-ci montrent que l’Europe a globalement un pourcentage élevé de participations étrangères, alors que les États-Unis, la Chine et l’Arabie saoudite détiennent tous moins de 20 % de participations étrangères. Les différents impérialismes nationaux et leurs classes dirigeantes ne sont pas distincts ou économiquement divisés les uns des autres. Ils ne poursuivent pas d’objectifs stratégiques nationaux substantiellement divergents à une échelle comparable à celle d’avant la Seconde Guerre mondiale. Les forces progressistes et socialistes, cependant, utilisent toujours les différences partielles, économiques ou tactiques entre les puissances impérialistes lorsqu’elles sont utiles.

La situation de l’Allemagne aujourd’hui, par exemple, illustre clairement l’efficacité de ce processus d’intégration et de consolidation économique par les États-Unis, comme le montre la figure 38. Selon les données de 2020 d’IHS Markit, seuls 13,3 % de la valeur du marché boursier allemand sont détenus par des Allemands, tandis que les investisseurs d’Amérique du Nord et du Royaume-Uni en détiennent 58,3 %.124 Une étude réalisée en 2023 par Ernst & Young a révélé qu’au moins 52,1 % de la valeur de marché des 40 actions de premier ordre qui composent l’indice allemand DAX est détenue par des fonds situés hors d’Allemagne en 2022. Sur les actions restantes, 16,5 % de la propriété est non identifiée (très probablement également détenue par des capitaux étrangers), avec seulement 31,3 % de la valeur marchande détenue par des Allemands.125 Les principales entreprises de l’économie allemande n’appartiennent généralement pas à des Allemands.

La valeur ajoutée industrielle allemande est passée de 9 % de la valeur mondiale à un peu plus de 6 % au cours des 18 dernières années.126 La perte de l’énergie russe bon marché et l’adaptation de la Russie à un découplage géré par le risque pourraient être désastreuses pour sa compétitivité internationale. De plus, l’avènement des véhicules électriques (VE) a entraîné une perte énorme avec la fin de l’importance du moteur à combustion. Il s’agit d’une supériorité technologique de base dont jouit l’Allemagne depuis cent ans.

En 2022, les IDE en Allemagne ont diminué de 50,4 % sur un an.127 Sur une période de 15 trimestres, à partir du troisième trimestre 2019, le PIB de l’Allemagne a augmenté de seulement 0,6 % au total, en prix constants, alors que celui de la Chine a augmenté de 20,2 % au cours de la même période, et les États-Unis de 8,1 %.128

Dans le domaine des médias, les États-Unis dominent davantage que les pays du Sud. Le marché européen de la télévision est en grande partie une affaire étasunienne : «Environ une chaîne de télévision privée sur cinq (18 %) (à l’exclusion de la télévision locale) appartient aux États-Unis, et plus d’un tiers de tous les services de SVOD (39 %) et de TVOD (33 %) en Europe appartiennent à une société étasunienne … Environ la moitié de toutes les chaînes de télévision pour enfants en Europe appartiennent aux États-Unis (48 %), tout comme 59 % des services de vidéo à la demande par abonnement ».129

L’effondrement de la volonté nationale», la volonté de poursuivre une voie correspondant à ses intérêts capitalistes nationaux, démontré par l’Allemagne dans le contexte de la guerre en Ukraine, montre que l’Allemagne a été vaincue pour la troisième fois depuis le début du vingtième siècle (les deux premières étant les guerres mondiales, comme l’a noté Hudson).130 Malgré le coût que cela représente pour elle, l’Allemagne a soutenu les sanctions contre la Russie et l’aide militaire à l’Ukraine. Lorsque la guerre d’Israël contre Gaza est entrée dans son centième jour, après avoir tué plus de 23 000 Palestiniens, l’Allemagne, avec sa violence historique en Namibie et son holocauste national contre le peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale, a soutenu Israël lors de l’audience à la Cour internationale de justice intentée par l’Afrique du Sud.131

Au cours des derniers mois de l’année 2023, les représentants politiques du capital allemand au Bundestag ont évoqué en privé puis introduit des mesures visant à restreindre le commerce avec la Chine sous le couvert de la réduction des risques. Cela va clairement à l’encontre des intérêts à court et à moyen terme des entreprises allemandes. Marx a décrit les relations entre les capitalistes comme celles d’une bande de frères ennemis.132 En période de crise, l’État, en tant qu’organe de la classe dirigeante, exerce son rôle politique en dépit de la nature conflictuelle des relations intracapitalistes. Aujourd’hui, les intérêts à court terme des dirigeants d’entreprises prétendument allemandes sont subordonnés aux intérêts de l’hyper-impérialisme.

Avec la formation de l’Empire allemand (1871-1918), l’expansion politique et économique en Europe de l’Est, plutôt que la seule expansion territoriale, était une stratégie clé. Après la réunification en 1990, l’Allemagne a poursuivi une double stratégie : premièrement, elle a soutenu de manière décisive la stratégie étasunienne d’expansion de l’OTAN envers la Russie. Deuxièmement, elle a mené une stratégie simultanée de « pénétration du capital » en Russie dans le but d’assurer le contrôle politique dans cet État des groupes les plus liés aux intérêts occidentaux et allemands et de s’opposer à ceux qui poursuivaient une politique plus indépendante. Les capitaux allemands ont soutenu des mandataires comme le milliardaire russe (à l’époque) Mikhaïl Khodorkovski. En 2001, Khodorkovsky a créé l’Open Russia Foundation, dont Henry Kissinger est l’un des administrateurs.133 En 2004, il est emprisonné pour fraude et détournement de fonds après avoir tenté de mener des politiques contre Poutine.

La chancelière allemande Angela Merkel a poursuivi une double stratégie consistant à soutenir les préparatifs militaires contre la Russie et à organiser l’opposition interne à Poutine. Elle a également orchestré la construction de Nord Stream 2 malgré la forte résistance des États-Unis. Toutefois, ce dernier projet était dans l’intérêt de l’Allemagne, non pour apaiser la Russie, ni pour entraver l’expansion de l’OTAN. En 2014, elle a organisé la libération de Khodorkovsky et a permis une violation calculée des accords de Minsk. Mais cette double stratégie a pris fin en février 2022, lorsque l’Allemagne, en tant que partenaire volontaire aux côtés des États-Unis et avec l’aide de l’Ukraine, a décidé de lutter contre la Russie et de la renverser.

La réalité de l’Allemagne, cependant, est qu’à moins qu’elle ne soit prête à rompre totalement avec la politique des États-Unis, ce qu’aucune partie importante de la bourgeoisie allemande n’est prête à envisager, toutes ses stratégies sont vouées à l’échec sans le soutien des États-Unis, ce qui donne à ces derniers la mainmise sur cette relation. Un paradoxe est apparu : les États-Unis voulaient maintenir l’inimitié germano-russe, mais ne soutenaient pas une victoire totale de l’Allemagne contre la Russie. Cela explique en partie pourquoi les États-Unis semblent menacer d’interrompre le financement de l’Ukraine. L’objectif étasunien de détruire les relations germano-russes a déjà été atteint, de même que la vassalité de l’Europe et de l’Allemagne sous peine de désindustrialisation de l’Allemagne.

Les États-Unis continueront à priver la bourgeoisie allemande de toutes les options majeures pour affirmer des positions politiques indépendantes. Avec l’aide des liens de propriété du capital que nous avons décrits, la bourgeoisie allemande sera confrontée à une subsomption absolue des options d’action du capital allemand sous l’égide des États-Unis. L’hostilité à l’égard de la Russie agit comme un moteur de la subordination de l’Europe aux États-Unis et comme une perte de toute possibilité de développement indépendant.

La situation de contradictions antagonistes entre le capital étasunien et le capital européen sur des questions fondamentales a cessé. De petites différences existent, mais elles ne sont pas stratégiques. La profondeur de la subordination de l’Europe par rapport aux États-Unis est illustrée par le fait que seuls 11 des 49 pays du Nord ne font pas partie d’un réseau d’espionnage étasunien connu et n’ont pas participé à la réunion de l’OTAN+ à Vilnius. Il s’agit d’Andorre, de la Bosnie-Herzégovine, de Chypre, de l’Irlande, du Liechtenstein, de Malte, de la Moldavie, de Monaco, de Saint-Marin, de la Serbie et de la Suisse. Collectivement, ces pays comptent 28,3 millions d’habitants (presque l’équivalent de la population de Delhi) et un PIB combiné de 1,8 billion de dollars étasuniens (1 % du PIB mondial), soit une petite partie du Nord global.

Alors qu’elle était membre du groupe secret des « Quatorze yeux », l’impuissance de l’Allemagne s’est manifestée au grand jour lorsqu’il a été révélé que les États-Unis espionnaient ses dirigeants, et elle a été incapable de faire quoi que ce soit. Aujourd’hui, la bourgeoisie européenne est devenue la complice des opérations de renseignement étasuniennes.

L’OTAN a longtemps fait pression sur l’Allemagne pour qu’elle consacre un minimum de 2 % de son PIB à l’armée, conformément à ce que l’on appelait le principe Boucles d’or (établi dans les années 1950), visant à :

… encourager les contributions à la défense des alliés de taille moyenne (par exemple, la [République de] Corée pendant la guerre froide, ou la Pologne aujourd’hui) tout en faisant preuve de flexibilité lorsqu’il s’agit d’alliés plus importants comme l’Allemagne ou le Japon. Ce faisant, l’organisation cherche à maximiser les contributions des alliés qui sont suffisamment puissants pour fournir une puissance militaire significative à l’alliance, mais pas au point de pouvoir se passer de l’alliance.134

Les gouvernements japonais ont poursuivi des politiques de provocation politique à l’égard de la Chine, à la demande des États-Unis, malgré les avantages considérables pour l’économie japonaise qui découleraient de liens plus étroits avec la Chine. Au Royaume-Uni, l’opposition des États-Unis à la «l’âge d’or» des relations avec la Chine, menée sous le gouvernement de David Cameron, a contraint ses successeurs à inverser la tendance, avec des conséquences néfastes pour les capitaux britanniques.

En 2022, le Premier ministre Fumio Kishida a fixé des objectifs de dépenses de 43 000 milliards de yens (316 milliards de dollars) pour les cinq années suivantes.135 Le Japon possède déjà le deuxième plus grand nombre d’avions avancés F35 au monde (après les États-Unis) et a signé un accord en 2020 pour l’achat de 105 avions supplémentaires. Ces appareils peuvent être équipés d’armes nucléaires. Le pays a rédigé une stratégie de sécurité nationale révisée pour se permettre de développer une capacité de frappe préventive et de déployer des missiles à longue portée.136

Le réarmement des deux principales puissances fascistes de la Seconde Guerre mondiale doit être considéré comme un crime. Un dangereux mouvement revanchard réapparaît en Allemagne. La différence est que cette fois-ci, le pays fait partie du bloc militaire dirigé par les États-Unis.

PARTIE V : Évolutions de l’ordre mondial

Un déplacement de la base économique vers le sud global

Alors que les pays du Nord ont été confrontés à un déclin prolongé de leur croissance économique, les pays du Sud, en particulier en Asie, ont affiché une trajectoire de croissance économique plus élevée au cours des trente dernières années. Comme le montre la figure 39, à la fin de la guerre froide en 1993, le Nord représentait 57,2 % du PIB mondial (PPA), tandis que le Sud n’en représentait que 42,8 %. Trente ans plus tard, ces proportions se sont définitivement inversées : la part du Sud atteint 59,4 %, celle du Nord s’établissant à 40,6 %.

Le G7 (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, France, Allemagne, Italie et Japon) est le noyau dur des pays économiques du bloc du Nord. En 1993, ces sept pays représentaient 45,4 % de l’économie mondiale. Dans le même temps, les économies les plus importantes du Sud, connues plus tard sous le nom de BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), ne représentaient que 16,7 % de l’économie mondiale cette année-là. Parmi ces nations, la Russie venait d’émerger après la dissolution de l’Union soviétique, et la Chine approfondissait ses réformes économiques et mettait en place une économie de marché socialiste. Ni la Russie ni la Chine n’étaient des concurrents du G7 à l’époque. Trente ans plus tard, les pays BRICS représentaient 31,5 % de l’économie mondiale, ayant dépassé le G7 (30,3 %), comme le montre la figure 40.

En août 2023, les BRICS se sont élargis en invitant six pays : l’Égypte, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Iran et l’Argentine (bien que l’Argentine ait temporairement refusé). Les BRICS10 (à l’exclusion de l’Argentine) ont ajouté 4 % à la part des BRICS dans le PIB mondial (PPA), comme le montre la figure 41.

Au cours des trente dernières années, le leader absolu du Nord global, les États-Unis, a vu sa part de l’économie mondiale diminuer lentement en termes de PPA, passant de 19,7 % en 1993 à 15,5 % en 2022. Toutefois, dans le Sud, l’essor rapide de la Chine a été la variable la plus notable. En 1993, la Chine ne représentait que 5 % de l’économie mondiale (Figure 42) ; en 2016, l’économie chinoise avait dépassé celle des États-Unis en termes de PPA ; et en 2022, la part de la Chine dans l’économie mondiale avait atteint 18,4 %. C’est la première fois en plus de 600 ans qu’un pays dominé par des non-Blancs brise économiquement l’hégémonie des pays impérialistes blancs. Cette réalité économique a conduit les États-Unis à tenter d’urgence d’étouffer la montée en puissance de la Chine.

Toutefois, il serait erroné de considérer la Chine comme la seule source de croissance pour le Sud. Même sans la Chine, les économies du Sud avaient dépassé celles du Nord en 2022, leurs parts respectives dans l’économie mondiale s’élevant à 41 % et 40,6 % (figure 43). Le développement économique global du Sud leur a permis objectivement de se doter de la capacité et de la volonté d’instaurer un ordre international plus juste, ce qui va à l’encontre des souhaits du bloc impérialiste du Nord.

Nous avons identifié les 43 pays, dont la part du PIB mondial (PPA) s’élève à 41,1 % (Figure 44), qui font partie d’une ou plusieurs des trois nouvelles organisations internationales contrôlées par les non-impérialistes : les BRICS10 (fondés en 2009, élargis en 2010 et 2023), l’Organisation de coopération de Shanghai (fondée sous le nom de « Shanghai Five » en 1996, élargie en 2001, 2017 et 2023) et le Groupe des amis pour la défense de la Charte des Nations Unies (fondé en 2021). La liste complète est fournie dans une section ultérieure.

La figure 45 montre le taux de croissance annuel moyen du PIB (PPA) par habitant des 21 plus grandes économies du Sud et des pays du G7 au cours de la dernière décennie. Le taux de croissance de la Chine (5,8 %) reste le plus élevé des grands pays. Le taux de croissance de l’Asie est généralement plus élevé que celui des autres pays du Sud. Les cinq pays suivants ayant les taux de croissance les plus élevés sont le Bangladesh (5,3 %), le Viêt Nam (4,9 %), l’Inde (4,6 %), les Philippines (3,3 %) et l’Indonésie (3,1 %). À l’exception des États-Unis, les autres pays du G7 ont un taux de croissance moyen par habitant inférieur à 1 %. Malheureusement, les plus grandes économies d’Afrique et d’Amérique latine ont connu une croissance par habitant négative : le Nigéria et l’Afrique du Sud à -0,4 %, et le Brésil et l’Argentine à 0 % et -0,7 %, respectivement.

Bien sûr, nous reconnaissons que les taux de croissance eux-mêmes peuvent masquer les luttes de classes intenses dans ces pays, où la part de la croissance n’est pas répartie de manière équitable entre le capital et le travail. Cependant, ce serait une erreur d’ignorer les taux de croissance et ce que leurs lignes de tendance décrivent.

L’un des changements les plus importants survenus dans l’économie mondiale au cours des 20 dernières années a été la modification radicale de la géographie de la production industrielle mondiale.

La Banque mondiale publie le pourcentage de l’industrie dans le PIB en utilisant les prix et les taux de change courants, ce que cette étude appelle la méthode des taux de change courants (TCC). À l’heure actuelle, nous n’avons pas connaissance de pourcentages industriels publiés pour les calculs du PIB (PPA).

Les figures 46 et 47 montrent l’évolution du pourcentage de la valeur ajoutée de l’industrie dans le PIB en termes de TCC et de PPA au cours des 18 dernières années. Il est probable que les chiffres de la part mondiale de la valeur ajoutée de l’industrie se situent quelque part entre la RCE et la PPA. Les graphiques suivants de cette série ne sont présentés que pour la méthode de la PPA et sont assortis des mêmes réserves que celles formulées pour la première série.137

Ce que nous voyons, c’est qu’il y a effectivement un changement dans la base de l’économie, avec le Sud abritant la part majoritaire. Malgré les nombreuses prédictions d’une nouvelle société post-industrielle, aucun grand pays n’est parvenu à se moderniser sans s’industrialiser.

La part mondiale de la valeur ajoutée de l’industrie des BRICS10 est désormais le double de celle du G7 (figure 48).

Les résultats sont les suivants pour la valeur ajoutée de l’industrie en pourcentage du PIB mondial (PPA) :

  • La Chine est le premier pays industriel du monde avec une part de 25,7 % de la valeur ajoutée, tandis que les États-Unis n’en détiennent que 9,7 %.
  • Le Sud global a une part de 69,4 %, tandis que le Nord a une part de 30,6 %.
  • Les BRICS10 ont une part de 44 % et dépassent le G7.
  • La part du Japon, de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni diminue également, tandis que celle de l’Inde augmente (figure 49).

Nous avons utilisé le pourcentage industriel de la Banque mondiale multiplié par le PIB annuel (PPA) de chaque pays pour chaque année afin d’obtenir une valeur ajoutée industrielle par pays. Nous avons ensuite utilisé ces chiffres pour calculer le pourcentage de la valeur ajoutée industrielle mondiale totale pour chaque pays et chaque catégorie de groupes de pays. Cette méthodologie présente des limites et des problèmes complexes.

Certains économistes ont tenté de minimiser ce changement. Certains affirment que les monopoles en dollars étasuniens et la propriété des grandes sociétés multinationales signifient que les chiffres du PIB surestiment le changement. On ne peut pas dire que la Chine, au minimum, a toute sa production sous le contrôle des États-Unis. Même en Inde, il serait erroné de sous-estimer l’importance d’une grande bourgeoisie nationale en expansion (bien que de larges pans de celle-ci soient politiquement réactionnaires). Le déplacement de la production industrielle vers les pays du Sud n’a pu se faire qu’au prix d’améliorations massives de leurs infrastructures.

Dans ses mots d’adieu au président russe Vladimir Poutine lors de sa visite d’État en mars 2023, le président chinois Xi Jinping a déclaré : « Il y a actuellement des changements d’ampleur, comme nous n’en avons pas vu depuis 100 ans, et c’est nous qui les menons ensemble ».138 L’Eurasie est désormais au centre de la scène pour déterminer l’avenir de la prochaine période de l’existence humaine.

Stratégie étasunienne visant à réduire la croissance économique et l’influence de la Chine

En 2007, Vladimir Poutine a prononcé son célèbre discours de Munich, critiquant la domination monopolistique des États-Unis, « l’hyperutilisation presque incontrôlée de la force (la force militaire) dans les relations internationales, une force qui plonge le monde dans un abîme de conflits permanents ».139 La même année, le Centre pour la nouvelle sécurité américaine (CNAS) a été créé. En 2009, des communications secrètes étasuniennes à Washington révélées par Wikileaks indiquaient ce qui suit :

Xi sait à quel point la Chine est corrompue et il est dégoûté par la commercialisation tous azimuts de la société chinoise, avec son cortège de nouveaux riches, de corruption officielle, de perte de valeurs, de dignité et de respect de soi, et de « maux moraux » tels que la drogue et la prostitution… Lorsque Xi prendra la tête du parti, il pourrait tenter de s’attaquer agressivement à ces maux, peut-être aux dépens de la nouvelle classe bourgeoise.140

Cela a alerté les services de la CIA. Le rêve occidental d’un « Gorbatchev chinois » s’est évanoui en 2012. Il est devenu évident qu’une Chine en pleine ascension économique ne serait pas vaincue de sitôt. C’est ainsi que la stratégie du pivot vers l’Asie a commencé à intégrer ses alliés pour contenir la Chine. La secrétaire d’État de l’époque, Hillary Clinton, a déclaré publiquement que « le XXIe siècle sera le siècle du Pacifique pour l’Amérique ».141 En revanche, Xi Jinping a déclaré au président étasunien Barack Obama : « L’océan Pacifique est suffisamment vaste pour accueillir le développement de la Chine et des États-Unis ».142

En 2016, le PIB de la Chine, calculé en parité de pouvoir d’achat, a dépassé celui des États-Unis. En 2020, le Centre for Economics and Business Research a prédit qu’en 2028, le PIB de la Chine, mesuré en dollars étasuniens, dépasserait celui des États-Unis, une prévision qui est devenue une « barrière démoniaque ».143 Les responsables étasuniens ont défini à plusieurs reprises la Chine comme la menace stratégique la plus importante à laquelle les États-Unis et le Nord global sont confrontés.

Le déclin relatif de la puissance étasunienne, la montée en puissance de la Chine socialiste et la croissance économique du Sud sont les principales raisons de la subordination active des États-Unis et de l’intégration ultérieure du reste des pays impérialistes. Cela a conduit à un bloc militaire, politique et économique complet sous le contrôle des États-Unis. En 1998, l’ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, Zbigniew Brzezinski, a averti : « Le scénario le plus dangereux serait une grande coalition de la Chine, de la Russie et peut-être de l’Iran… non pas par amour soudain l’un pour l’autre, mais par une opposition partagée à l’égard de la puissance prédominante (les États-Unis) ».144

Le CNAS (Center for a New American Security), formé par une combinaison de néo-conservateurs et de faucons libéraux, a donné naissance à un noyau d’élites politiques étasuniennes (des deux partis) qui se sont concentrées sur le développement d’une nouvelle stratégie géopolitique pour les États-Unis. En 2021, ignorant l’avertissement de Brzezinski, ils ont commencé à promouvoir publiquement la préparation de guerres simultanées. Parmi les personnalités importantes du CNAS figurent le secrétaire d’État Antony Blinken, le secrétaire d’État adjoint Kurt Campbell et l’ancien sous-secrétaire à la défense pour la politique Michele Flournoy. D’anciens employés et consultants du CNAS ont infiltré les organes stratégiques de l’État, y compris le Conseil national de sécurité.

Le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan, bien qu’il ne soit pas membre du CNAS, joue désormais un rôle dominant au sein de la présidence et poursuit la même stratégie internationale. En avril 2023, Sullivan a prononcé un discours intitulé « Renouveler le leadership économique étasunien » à l’Institut Brookings.145 Ce discours est important pour trois raisons distinctes. Premièrement, il est très inhabituel qu’un discours aussi important sur l’économie soit prononcé par un conseiller à la sécurité nationale. Historiquement, les conseillers à la sécurité nationale, comme Henry Kissinger, sont restés dans le domaine de la sécurité nationale, de la géopolitique et des affaires militaires. Deuxièmement, le discours de M. Sullivan visait à créer un « nouveau consensus de Washington » afin de rétablir l’hégémonie économique des États-Unis. Troisièmement, M. Sullivan a reconnu la profondeur de la crise structurelle , y compris sa stagnation économique.

Ce plan économique est nécessaire pour soutenir l’expansion militaire. En juillet 2023, les États-Unis ont proposé un projet de loi visant à ajouter 345 millions de dollars d’aide militaire à Taïwan.146 De Tel Aviv à Kiev, en passant par Taipei, les États-Unis intensifient leurs opérations militaires aux portes de l’Eurasie.

Les guerres froides, nécessairement associées à des conflits entre puissances nucléaires, sont toujours dangereuses. En 1988, Edward Herman et Noam Chomsky ont publié Manufacturing Consent :  The Political Economy of the Mass Media, dans lequel ils dénoncent le « modèle de propagande » utilisé par les grands médias étasuniens, souvent en partenariat avec l’État. Ils l’ont écrit bien avant que ce système ne puisse se prévaloir des nouveaux outils technologiques de surveillance et de communication ciblée caractérisant l’ère numérique. Grâce au lanceur d’alerte Edward Snowden, le monde a pu avoir un aperçu de la vaste expansion du contrôle étasunien sur toutes les communications et de la manière dont il a intégré toutes les plateformes technologiques monopolistiques étasuniennes en tant qu’auxiliaires de l’infrastructure de sécurité nationale des États-Unis.

Un ancien haut responsable des services de renseignement a décrit l’approche de l’ancien directeur de l’Agence nationale de sécurité, Keith Alexander, en matière de collecte de données en ces termes : « Collecter tout ». Tous les courriels, appels téléphoniques et SMS de tous types (y compris ceux de WhatsApp, Telegram et Signal), chaque frappe de touche et chaque URL sont capturés pour la grande majorité de la population mondiale (en dehors de la Chine, de la Russie et de quelques autres pays). Ils sont stockés dans de vastes réseaux de disques durs situés dans des endroits comme Bluffdale, dans l’Utah. Les États-Unis ont créé un réseau mondial capable de capturer et de gérer presque chaque paquet de données sur tous les câbles optiques sous-marins, tout le trafic cellulaire et le trafic de données par satellite.

Malgré l’hégémonie militaire, le capital a toujours besoin de l’approximation du consentement. Au fil du temps, de nouvelles techniques, telles que l’apprentissage automatique, ont créé un saut qualitatif dans la capacité des États-Unis à mener une guerre secrète psychologique contre les peuples, le Sud et leurs populations.147 Les modèles économiques de toutes les entreprises de médias se sont effondrés avec l’avènement d’Internet et la création de monopoles économiques technologiques, qui ont désintermédié tous les profits des médias. Une nouvelle ère de médias entièrement militarisés a commencé, un développement qui fait partie de la stratégie globale de guerre hybride (y compris les sanctions économiques et l’isolement diplomatique) qui a été utilisée par l’establishment étasunien dans le monde entier.

Le pivot vers l’Asie, en réalité un pivot vers la Chine, a commencé officiellement en 2012 sous Obama. Les États-Unis ont combiné des stratégies de propagande, diplomatiques, économiques et politiques pour tenter de freiner, dans un premier temps, le développement économique de la Chine et, plus tard, son influence croissante dans des institutions telles que les BRICS. À partir de 2016, Trump a tenté d’éviter tout conflit avec la Russie et a commencé à concentrer toute l’énergie des États-Unis contre la Chine.

Au cours des huit dernières années, les États-Unis ont eu recours à une coterie de sujets sélectionnés pour définir le récit des médias occidentaux sur la Chine. Malgré les millions de musulmans morts aux mains des forces de l’OTAN au Yémen, en Syrie, en Irak et en Afghanistan, l’Occident a réussi à intégrer son formidable éventail de ressources de soft power pour mener une guerre froide féroce contre la Chine. Même le principal propagandiste des nazis, Joseph Goebbels, aurait pu être étonné de l’orgueil de l’Occident qui revendique la défense des droits de l’homme et tente d’utiliser le Xinjiang comme bouc émissaire contre la Chine.

Lawrence Wilkerson, ancien chef de cabinet du secrétaire d’État Colin Powell et ancien colonel de l’armée, a noté qu’un objectif stratégique important de l’invasion de l’armée étasunienne et de son stationnement à long terme en Afghanistan était de contenir l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » (2013-présent) et de créer des divisions ethniques et des troubles sociaux au Xinjiang.148 Le New York Times, le Guardian et la BBC sont devenus les principaux acteurs d’une campagne d’intox caractéristique des États-Unis.

Comme nous l’avons expliqué dans l’analyse économique des économies occidentales, il n’est pas irrationnel pour l’Occident de chercher à retarder la croissance de la Chine. La prochaine étape du développement de l’économie chinoise consistera essentiellement à promouvoir une économie à double circulation, c’est-à-dire à accroître le poids du marché intérieur tout en continuant à développer son commerce international, à passer à un développement de haute qualité et à faire progresser le développement économique des provinces occidentales de la Chine. Attaquer le Xinjiang répond simultanément à de nombreux intérêts occidentaux : affaiblir les stratégies de croissance intérieure de la Chine, isoler la Chine sur le plan international, masquer la violence étasunienne contre les pays musulmans et continuer de soutenir des groupes extrémistes pour déstabiliser leurs adversaires.

De fausses allégations de génocide parmi la population ouïghoure du Xinjiang, totalement infondées par le département d’État, ont permis au gouvernement étasunien d’imposer des sanctions à la Chine, visant à frapper l’ensemble de la chaîne de l’industrie textile chinoise, qui exporte pour plus de 300 milliards de dollars et représente plus d’un tiers des exportations mondiales de textile, se classant ainsi au premier rang mondial.149 Mais malgré les sanctions étasuniennes, le commerce extérieur du Xinjiang a bondi de 51,25 % en glissement annuel, atteignant 30 milliards de dollars au cours des trois premiers trimestres de 2023, les échanges avec cinq nations d’Asie centrale ayant augmenté de 59,1 %.150 La Chine vient d’annoncer une zone de libre-échange dans le Xinjiang pour promouvoir la connectivité avec les pays régionaux de la Ceinture et de la Route.

Outre la guerre des « soft powers », les États-Unis n’ont pas ménagé leurs efforts pour contenir le développement de la Chine dans les secteurs de haute technologie, en particulier pour affaiblir la capacité de la Chine à produire ou même à acheter des puces semi-conductrices haut de gamme. En imposant une juridiction de longue portée sur des technologies telles que les machines de lithographie à ultraviolet extrême (EUV) fabriquées par la société néerlandaise ASML, les États-Unis cherchent à empêcher la Chine d’entrer dans l’avenir de la technologie des puces. L’administration Biden estime que l’impact de cette mesure ira bien au-delà de l’affaiblissement des progrès militaires de la Chine, mais qu’elle menacera également la croissance économique et le leadership scientifique de la Chine.

Gregory C. Allen, directeur du projet de gouvernance de l’intelligence artificielle et chercheur principal du programme des technologies émergentes au Centre d’études stratégiques et internationales de Washington, estime que le message véhiculé par les contrôles à l’exportation contre la Chine émis par le Bureau américain de l’industrie et de la sécurité (BIS) en octobre 2022, fait partie d’une « nouvelle politique étasunienne visant à étrangler activement de larges segments de l’industrie technologique chinoise, un étranglement avec l’intention de tuer ».151 C.J. Muse, un analyste du secteur aux États-Unis, a déclaré : « Si vous m’aviez parlé de ces règles il y a cinq ans, je vous aurais dit qu’il s’agit d’un acte de guerre. Nous devrions être en guerre avec ce type d’action ».152

Malgré les restrictions sévères imposées par les États-Unis, la Chine continue de dépasser le Nord global (figure 50).

Grâce à l’initiative « la Ceinture et la Route », la Chine renforce ses liens économiques avec le Sud global. Entre 2013 et 2022, le volume total des échanges commerciaux de la Chine avec les pays participant à l’initiative « la Ceinture et la Route » a atteint 19 100 milliards de dollars, avec une augmentation annuelle moyenne de 6,4 %. L’investissement bilatéral cumulé a dépassé 380 milliards de dollars, et l’investissement direct étranger de la Chine a dépassé 240 milliards de dollars. Les nouveaux projets contractés par la Chine ont atteint 2 000 milliards de dollars, avec un chiffre d’affaires cumulé de 1 300 milliards de dollars réalisés.153

Paradoxalement, l’endiguement des États-Unis dans les domaines de la haute technologie n’a fait que renforcer la détermination de la Chine à être autonome en matière d’innovation. Ces dernières années, la Chine a réalisé des percées significatives en matière d’innovation indépendante dans les domaines des puces haut de gamme, des véhicules électriques et de la technologie numérique, rendant de plus en plus irréalistes le blocus et l’endiguement des États-Unis dans les domaines de la haute technologie.

Le Nord global pousse le monde sur la voie de la guerre

L’essor pacifique des pays du Sud, emmenés par l’Asie et en particulier la Chine, pose un défi économique global à la domination impérialiste mondiale. Pour la première fois en 600 ans, les puissances impérialistes atlantiques sont confrontées à une force économique non blanche capable de les contrer.

Pour contenir la montée en puissance de la Chine, les États-Unis intensifient l’intégration interne au sein du camp impérialiste, en permettant et en exigeant que deux pays fascistes vaincus lors de la Seconde Guerre mondiale (le Japon et l’Allemagne) se réarment. Les dirigeants politiques étasuniens considèrent unanimement qu’il est essentiel d’endiguer et de vaincre la Chine en tant qu’ennemi stratégique fondamental et ont entamé une nouvelle guerre froide. Les chefs militaires étasuniens font des déclarations alarmantes au sujet de la Chine. L’objectif géopolitique des États-Unis est de renverser les régimes de la Chine et de la Russie, de dénucléariser et, si possible, de démembrer les deux pays, de les diviser en plusieurs petits pays et de s’assurer qu’ils ne pourront plus jamais contester l’hégémonie militaire ou économique des États-Unis.

À la frontière occidentale de la Russie, l’expansion de l’OTAN vers l’est a porté la question de la sécurité de l’Ukraine à un point critique d’ébullition. Avant la dissolution de l’Union soviétique, les États-Unis avaient promis à Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est puisque sa mission initiale (contrer l’Union soviétique et contenir le communisme européen) s’était achevée avec la fin de la guerre froide. Cependant, l’OTAN n’a pas respecté ce « gentlemen’s agreement » et a accueilli 14 nouveaux États membres, dont plusieurs anciennes républiques soviétiques. En 2018, l’Ukraine a modifié sa constitution pour faire de l’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne sa stratégie nationale, ce qui constitue une menace importante pour la sécurité nationale de la Russie. Kiev n’étant qu’à 760 km de Moscou, permettre à l’OTAN de déployer des armes nucléaires en Ukraine constituerait une menace militaire incontrôlable pour la Russie.

Simultanément, les forces néonazies se développent dans l’ouest de l’Ukraine. En janvier 2022, des processions aux flambeaux ont été organisées dans des villes comme Kiev et Lviv pour commémorer l’anniversaire du collaborateur nazi Stepan Bandera. Lors des conflits précédents, les extrémistes nationalistes de l’Ukraine occidentale ont hissé des drapeaux nazis et menacé d’anéantir les Ukrainiens de l’Est et les éléments pro-russes. Les ressortissants Russes de l’Ukraine orientale ont dû organiser la résistance et demander l’aide de la Russie. Dans ces circonstances, la Russie a lancé une « opération militaire spéciale » en Ukraine, faisant face à une confrontation directe avec la force militaire de l’OTAN.

Dans le Pacifique occidental, les États-Unis tentent continuellement d’attiser les tensions concernant la mer de Chine méridionale et Taïwan. En août 2022, malgré une forte opposition et des représentations solennelles de la Chine, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi, s’est rendue à Taïwan, violant gravement le principe d’« une seule Chine » et les dispositions des trois communiqués conjoints américano-chinois, affectant gravement les fondements politiques des relations sino-américaines. Il est important de rappeler qu’en 1972, dans le communiqué de Shanghai, les États-Unis ont accepté la politique « d’une seule Chine », qui reconnaît qu’il n’y a qu’une seule Chine et que Taïwan n’est pas un État séparé et souverain. En août 2023, la marine étasunienne, ainsi que des forces du Canada et de la République de Corée, ont mené des exercices militaires conjoints dans la mer du Japon et la mer Jaune.154 Cependant, les exercices ont pris fin abruptement après seulement cinq heures en raison des mobilisations militaires ciblées de la Chine.155 Depuis que Ferdinand Marcos Jr. est devenu président des Philippines en juin 2022, les Philippines ont ouvert plusieurs bases militaires aux États-Unis, renforcé les liens de sécurité avec l’Australie et le Japon, et déclenché des conflits avec la Chine sur des questions de souveraineté en mer de Chine méridionale. Les navires de guerre des États-Unis, du Canada, de l’Australie et d’autres pays patrouillent et s’exercent fréquemment en mer de Chine méridionale, provoquant plusieurs rencontres et frictions avec la marine chinoise.

Jusqu’à présent, face aux provocations incessantes des États-Unis et de leurs alliés, la Chine a maintenu une attitude de retenue, s’efforçant d’éviter les conflits militaires avec les États-Unis et leurs alliés, une confrontation qui pourrait dégénérer en une guerre nucléaire mondiale. Cependant, Taïwan revêt une importance particulière pour la Chine. En tant que partie intégrante de la Chine, historiquement et en vertu du droit international, le maintien de la séparation de Taïwan signifie que la guerre civile chinoise, et même le « siècle d’humiliation » qui a commencé avec les guerres de l’opium en 1840, n’ont pas pris fin. La division de Taïwan est inacceptable pour la Chine, même si cela implique le risque d’une guerre directe contre les États-Unis.

Avec le soutien direct de M. Biden et de M. Blinken, Israël procède à un nettoyage ethnique et à un génocide des civils palestiniens à Gaza. La situation à Gaza révèle clairement le vrai visage du camp impérialiste du Nord global en tant que collectif de colons blancs : lorsque des conflits éclatent entre les colons blancs et les colonisés de couleur, le camp impérialiste se tient uniformément aux côtés des colons.

Les lignes de fracture de l’Ukraine et de la Palestine ont exacerbé la polarisation des sociaux-démocrates, dont une partie s’est avérée incapable de surmonter son désir d’acceptabilité et de se joindre à un mouvement robuste en faveur de la paix.

Revenons à la citation de l’OTAN et de l’UE selon laquelle elles « protégeront notre milliard de citoyens, préserveront notre liberté et notre démocratie… contre toutes les menaces ». Cette phrase, qui apparaît dans le premier paragraphe du communiqué OTAN-UE 2023, décrit clairement la structure du monde d’aujourd’hui : le camp impérialiste, centré autour des États-Unis et basé sur les infrastructures de l’OTAN, est pleinement uni et mobilisé militairement, politiquement et économiquement, prêt à étouffer toute force émergente susceptible de constituer une menace pour leur statut hégémonique. Cette immense pression impérialiste sans précédent a contraint de nombreux habitants du « reste du monde » (ceux qui ne font pas partie du camp impérialiste) à identifier des structures et des identités alternatives pour assurer leur propre préservation.

ÉPILOGUE : une alternative économique et politique crédible à l’ordre mondial

Vingt-cinq ans après la publication de Le Grand Échiquier (1997) de Zbigniew Brzezinski (qui l’identifiait comme le plus grand danger géopolitique pour les États-Unis) la Chine, la Russie et l’Iran se sont en effet rapprochés dans divers domaines, notamment l’économie, la politique et la sécurité. Ce n’est pas une coïncidence si ces trois pays sont les seuls à faire partie des BRICS10, de l’Organisation de coopération de Shanghai et du Groupe d’amis pour la défense de la Charte et des Nations unies (figure 51). La force motrice de cette convergence, précisément comme Brzezinski l’avait prédit, est l’escalade de la pression hégémonique exercée par le groupe impérialiste dirigé par les États-Unis. Aucune organisation internationale anti-impérialiste n’est comparable à l’OTAN, dont l’idéologie, le commandement militaire et l’échange de renseignements sont très unifiés. Néanmoins, trois organisations internationales influentes ont émergé au sein du Sud global :

  • L’organisation BRICS, initiée par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, est un mécanisme de coopération économique qui s’est étendu à 17 partenaires de coopération officiels et non officiels après le sommet des BRICS en août 2023. Les BRICS10 représentent 45,5 % de la population mondiale, 35,6 % du PIB (PPA) et 44 % de la production industrielle mondiale. La nouvelle banque de développement des BRICS a démarré avec un investissement en capital de 100 milliards de dollars étasuniens et sa structure de réserve contingente détient également 100 milliards de dollars étasuniens.156
  • L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a commencé par se concentrer sur les questions de sécurité. Elle rassemble des pays du continent eurasien, des grands acteurs économiques comme la Chine, l’Inde et la Turquie aux principaux pays de l’OPEP comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ainsi que les pays membres de la Ligue des États arabes, pour relever les défis en matière de sécurité grâce à des approches de développement à multiples facettes. L’OCS représente 60 % du territoire eurasien, un quart du PIB mondial et 40 % de la population mondiale.157 En juillet 2023, Xi Jinping a proposé la création d’une banque de développement de l’OCS.
  • Le Groupe des amis pour la défense de la Charte des Nations unies (FUNC), récemment créé, cherche à défendre le multilatéralisme et à s’opposer à l’hégémonie et à l’unilatéralisme dans le cadre de la Charte des Nations unies. Ce groupe compte actuellement 20 pays membres, le Venezuela en étant l’initiateur. Sur la question de la Palestine, le groupe soutient la juste demande d’indépendance nationale du peuple palestinien, appuie la candidature de la Palestine pour devenir un membre officiel des Nations unies et soutient la création d’un État palestinien indépendant avec Jérusalem-Est comme capitale.

L’initiative « la Ceinture et la Route » (ICR), qui a franchi le cap des dix ans, a également eu un impact significatif sur le Sud global. À ce jour, avec un investissement dépassant les 1 000 milliards de dollars, l’ICR a été une force centrale dans le développement des infrastructures dans le Sud.158

Contrairement au camp impérialiste, les aspirations premières des pays du Sud sont la souveraineté et le développement, ainsi que l’instauration de la paix. Plus précisément, ils sont confrontés à au moins huit défis et opportunités communs (figure 52), détaillés ci-dessous :

  • Multilatéralisme : engager des dialogues multilatéraux approfondis et une coopération entre les pays du Sud sans dépendre des plateformes fournies par les pays du Nord.
  • Nouvelle modernisation : construire une intégration économique régionale par le biais de corridors et de ceintures économiques au sein du Sud afin de réaliser des économies d’échelle au niveau continental.
  • Dédollarisation : réduire la dépendance à l’égard du dollar étasunien (en particulier pour les pays confrontés à des sanctions) dans le commerce international grâce à des mécanismes tels que les transactions en monnaie locale, les échanges de devises et les monnaies communes régionales.
  • Innovation menée par le Sud : promouvoir l’innovation technologique démocratique et ouverte parmi les pays du Sud. Cela inclut la réduction de la prime économique causée par les monopoles de propriété intellectuelle dans des domaines tels que la médecine, les nouvelles énergies et les technologies de l’information.
  • Réparations et règlement de la dette : s’attaquer au piège de la dette centenaire imposée par les pays impérialistes par le biais de négociations collectives en vue de réductions et de compensations.
  • Souveraineté alimentaire : garantir le droit des peuples et des États à définir leur politique agricole et alimentaire, sans aucun dumping vis-à-vis des pays tiers, des sociétés transnationales et des accords de libre-échange.
  • Souveraineté numérique : renforcer la capacité des pays du Sud à contrôler les espaces numériques en matière de matériel, de logiciels, de données, de contenu, de normes et de réglementations, et construire des alternatives aux plates-formes numériques monopolisées par les États-Unis.
  • Justice environnementale : formuler des plans d’attribution de droits d’émission équitables et exhorter les pays impérialistes à compenser leur pollution cumulative à long terme. La financiarisation de la nature est une impasse pour les pays du Sud.

L’humanité est confrontée à une puissance militaire dangereuse et impitoyable. Les États-Unis sont en train de réarmer les deux principales puissances fascistes de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’ils se tournent de plus en plus vers une politique d’extrême droite et néofasciste.

Il est malheureusement vrai que les forces de gauche en dehors du camp socialiste sont faibles et que l’aspect subjectif de la révolution dans la plupart des pays n’est pas prêt à mener une révolution. Mais nous assistons à des changements significatifs et à des ruptures de conscience, même si ce n’est pas une pleine conscience de classe. Des millions de personnes sont dans les rues, révoltées par la maladie des régimes génocidaires des États-Unis et d’Israël, mais aussi de la France et du Royaume-Uni. Les quatre puissances nucléaires de l’impérialisme se sont unies, démontrant ainsi leur puissance. Le prix à payer sera probablement la création d’une future génération de jeunes dans le monde arabe et musulman qui n’oubliera ni ne pardonnera cet étalage de brutalité et d’humiliation. Mao Zedong a décrit cette dialectique historique :

L’impérialisme et tous les réactionnaires, considérés au fond, d’un point de vue à long terme, d’un point de vue stratégique, doivent être considérés pour ce qu’ils sont : des tigres de papier. C’est sur cette base que nous devons construire notre réflexion stratégique. D’un autre côté, ce sont aussi des tigres vivants, des tigres de fer, de vrais tigres qui peuvent dévorer les gens. C’est sur cette base que nous devons développer notre pensée tactique.159

Sous la direction du président Xi Jinping, la Chine a proposé des recommandations visionnaires pour l’humanité. Le modèle chinois de modernisation, résultat du socialisme aux caractéristiques chinoises, indique une voie pour les pays du Sud qui ne repose pas sur l’exploitation et l’oppression des autres nations. Il établit un équilibre entre la civilisation matérielle et spirituelle, le développement économique et l’environnement écologique, offrant ainsi une référence essentielle pour le développement des pays du Sud.

Après plus de 600 ans d’humiliation, de violence raciale et d’exploitation économique par le Nord global, nous sommes arrivés à ce stade d’hyper-impérialisme. Cependant, l’émergence d’un Sud global, même avec ses contradictions, nous rappelle que les êtres humains ne sont pas contraints de rester des victimes de l’histoire. Malgré le contexte différent des facteurs subjectifs, l’appel final du Manifeste communiste (1848) reste convaincant aujourd’hui :

Nous avons un monde à gagner.

***

«Femme noire» (traduction non officielle)

par la poétesse cubaine
Nancy Morejón

Je sens encore l’écume de la mer qu’ils m’ont forcée à traverser.
La nuit, je ne peux me souvenir de la nuit.
L’océan lui-même ne pourrait s’en souvenir.
Mais je n’ai jamais oublié la première mouette que j’ai aperçue.
En haut, les nuages, comme des témoins innocents et omniprésents.
Peut-être n’ai-je pas oublié ma côte perdue, ni même ma langue ancestrale.
Ils m’ont déposée ici et c’est ici que j’ai vécu.
Et parce que je travaille comme un chien,
c’est ici que je renais.
Et j’ai cherché à m’appuyer sur l’épopée des Mandingues.

Je me suis rebellée.

Sa Majesté m’a achetée sur une place publique.
J’ai brodé le manteau de Sa Majesté et je lui ai donné un fils.
Mon fils n’a pas eu de nom.
Et Sa Majesté est morte entre les mains d’un seigneur anglais.

J’ai avancé péniblement.

C’est le pays où j’ai été fouettée et battue la tête en bas.
J’ai pagayé le long de toutes ses rivières.
Sous son soleil, j’ai cousu, récolté et je n’ai rien mangé.
J’ai eu une caserne d’esclaves en guise de maison.
J’ai porté moi-même les pierres pour la construire,
mais j’ai chanté au rythme naturel des oiseaux de la nation.

Je me suis révoltée.

Sur cette même terre, j’ai touché le sang chaud
et les os pourris de beaucoup d’autres comme moi,
amenés ici, ou non, comme je l’ai été.
J’ai alors cessé à jamais de penser au chemin de la Guinée.
Vers la Guinée ou le Bénin ? Est-ce que je pensais à Madagascar ou au Cap-Vert ?

J’ai travaillé encore plus.

J’ai alors jeté les bases de mon meilleur chant millénaire et de mon espoir.
C’est là que j’ai construit mon monde.
Je suis allée dans les montagnes.
Ma véritable indépendance est arrivée dans the palenque
et j’ai chevauché avec la cavalerie de Maceo.

Seulement un siècle plus tard, aux côtés de mes descendants,
du haut d’une montagne bleue,

je suis descendue de la Sierra

pour en finir avec les capitalistes et les usuriers,
les généraux et les petits bourgeois.
Maintenant, je suis : c’est seulement maintenant que nous détenons et créons.
Rien ne nous échappe.
Notre terre.
À nous la mer et le ciel.
À nous la magie et les rêves extraordinaires.
Mes égaux, je vous vois danser
autour de l’arbre que nous avons planté pour le communisme.
Son bois généreux tinte clairement.

ANNEXE

Méthodologie

Ce rapport a été compilé avec des données et des graphiques de Global South Insights (GSI), basés sur diverses sources, dont la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, les Nations unies, l’OCDE, le Conference Board, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, Monthly Review, et World Beyond War, entre autres (voir figure 55). Dans cette section, nous présentons les définitions et les critères méthodologiques qui ont guidé l’élaboration de ce rapport.

Les 193 États membres des Nations unies et la Palestine en tant qu’État observateur sont tous inclus dans les groupes du Nord ou du Sud.

En analysant les pays du Nord, nous avons constaté que parmi les facteurs inclus dans notre enquête (relations historiques, militaires et de renseignement) un facteur essentiel était la relation de chaque pays avec les services de renseignement étasuniens. En conséquence, nous avons divisé le Nord global en quatre aires, comprenant 49 pays dans le camp impérialiste dirigé par les États-Unis. Notre analyse du Sud a mis en évidence des facteurs tels que l’indépendance économique et politique du pays vis-à-vis de l’impérialisme et les relations stratégiques entre les pays du Sud. Toutefois, le degré relatif auquel ces pays ont été la cible d’un changement de régime et le rôle qu’ils ont joué dans la promotion publique des positions anti-impérialistes internationales ont constitué un facteur essentiel. C’est pourquoi les 145 pays du Sud sont répartis en six groupes.

Outre les pays membres de l’ONU, nous avons inclus le nombre de bases militaires dans les pays non membres de l’ONU et dans les territoires, parfois litigieux, où se trouvent les bases étrangères.

D’autres calculs comparatifs dans ce rapport incluent tous les pays et territoires à partir de leur base de données source respective.

Bien qu’inestimables, les bases de données internationales, telles que celles du FMI et de la Banque mondiale, sont grevées par des limitations découlant des disparités dans les processus de production statistique nationaux, en particulier dans les méthodologies de mesure des variables. Cela conduit à la non-harmonisation des données nationales compilées par les bases de données internationales à leurs sources. De même, les bases de données internationales peuvent présenter des limites en termes d’exhaustivité. La gouvernance des données et les procédures d’audit rigoureuses menées par GSI visent à garantir une cohérence maximale des données.

En ce qui concerne les données relatives au PIB, ce rapport utilise principalement les données du FMI. Notamment, la base de données du FMI n’inclut pas les données de quatre pays : Cuba et la République populaire démocratique de Corée, en raison de leur décision souveraine de ne pas être soumis aux diktats du FMI, ainsi que Monaco et le Liechtenstein. Le champ PIB (PPA) dans les tableaux concernant ces quatre pays est laissé vide.

Les données économiques de la Banque mondiale ne sont utilisées que pour calculer la valeur ajoutée de l’industrie mondiale. La Banque mondiale publie la valeur ajoutée de l’industrie en pourcentage du PIB en utilisant les prix et les taux de change courants, ce que l’on appelle dans cette étude la méthode des taux de change courants (TCC). Ce n’est que dans ce cas que les valeurs des TCC et du PIB (PPA) sont présentées.

Dans ce document, le PIB (PPA) est adopté comme norme. Ce choix n’est pas exempt de controverse et, compte tenu de la portée de ce rapport, nous n’entrerons pas dans nos réflexions méthodologiques sur ces controverses. Les facteurs de conversion des PPA sont des estimations statistiques basées sur des paniers de biens et de services pour des années de référence, appliquées ensuite au PIB pour les estimations du PIB (PPA). Bien qu’il y ait des arguments selon lesquels les données du PIB (PPA) pourraient surestimer les pays du Sud, il s’agit d’une mesure plus précise pour comparer les performances économiques et les niveaux de vie entre différents pays, car elle tient compte des différences de niveaux de prix et fournit une métrique plus stable pour les comparaisons internationales. Dans le même temps, le PIB (PPA) constitue une base plus significative pour classer les pays en fonction de leur taille économique et de leur contribution à l’économie mondiale, par rapport aux classements du PIB utilisant les TCC. Dans ces classements, les pays à monnaie forte peuvent être mieux classés, même si leur production économique réelle n’est pas aussi importante.

Les figures 53 et 54 montrent les comparaisons entre les calculs TCC et PPA du pourcentage du PIB mondial total pour 1) la Chine par rapport aux États-Unis et 2) le Sud global par rapport au Nord. Tant les TCC que les PPA montrent une augmentation spectaculaire des pourcentages relatifs pour la Chine et le Sud.

Toutefois, les facteurs de conversion des PPA pour mesurer les dépenses militaires sont nécessairement moins fiables que les taux de change courants, car aucune donnée sur les prix n’est collectée pour les dépenses militaires. Par conséquent, il est impossible de disposer de telles informations pour effectuer des comparaisons internationales. Le SIPRI reconnaît que l’utilisation de l’ajustement PPA pour les dépenses militaires est inexacte et donc moins fiable que l’utilisation des taux de change. En ce qui concerne les dépenses militaires, nous avons combiné les données de la Monthly Review pour les dépenses militaires réelles des États-Unis, avec les données du SIPRI, pour calculer les dépenses militaires mondiales réelles à l’aide des TCC.

Comme pour les autres données militaires, diverses sources ont été utilisées pour aborder de manière globale ce phénomène central afin d’analyser l’hyper-impérialisme ; cependant, des limites persistent en raison des différentes méthodologies, variables de mesure, rareté des données et secret. Nous avons utilisé les données du Congressional Research Service étasunien combinées au Military Intervention Project (MIP) pour la quantité d’interventions. Bien que le premier soit une publication officielle des États-Unis qui sert de source de données primaire sur les interventions militaires étasuniennes, il n’inclut pas certaines missions secrètes et n’agrège pas ses données pour différencier les divers types d’interventions des forces armées à l’étranger. Ce dernier utilise une définition plus complète de l’intervention militaire, bien qu’il ne publie qu’un résumé des données. Enfin, nous avons utilisé les listes publiées par World Beyond War, Declassified UK et le rapport sur la structure des bases du ministère étasunien de la défense pour obtenir des données sur les bases militaires.

Outre les sources de données susmentionnées, l’élaboration du présent rapport par GSI s’appuie sur un ensemble plus large de sources de données énumérées ci-dessous. GSI a soigneusement créé de nouvelles catégories et construit des plateformes complexes d’intégration de données pour fournir l’analyse du point de vue du Sud global. Les processus de classification sont intrinsèquement difficiles et susceptibles d’être modifiés, car les politiques nationales et régionales peuvent changer rapidement. La collecte et l’intégration de données étendues dans divers pays ont permis de tester des hypothèses. Par exemple, pour déterminer qui sont les alliés les plus proches des États-Unis, nous avons évalué la proximité avec les services de renseignement étasuniens. Les données utilisées pour cette analyse ont été révélées par Edward Snowden lorsqu’il a montré qu’en plus des « Cinq Yeux » (le plus ancien partenariat de renseignement au monde entre cinq États occidentaux anglophones, qui a débuté avec l’accord de communication et de renseignement entre le Royaume-Uni et les États-Unis en 1946) il existait deux autres groupes cachés, les « Neuf Yeux » et les « Quatorze Yeux » (SIGINT Seniors Europe, créé en 1982).

Le présent rapport repose sur l’intégration de bases de données, l’analyse de données et l’élaboration de GSI.

Figure 55

Sources et description des données utilisées dans le cadre des recherches

SourceBase de donnéesExplication de GSIURL
The Conference Board (CB)Growth Accounting and Total Factor ProductivityContribution de la qualité du travail à la croissance du PIB réelhttps://data-central.conference-board.org/
Conference Board (CB)Growth Accounting and Total Factor ProductivityContribution de la quantité de travail à la croissance du PIB réelhttps://data-central.conference-board.org/
Conference Board (CB)Growth Accounting and Total Factor ProductivityContribution du total des services du capital à la croissance du PIB réelhttps://data-central.conference-board.org/
Conference Board (CB)Growth Accounting and Total Factor ProductivityContribution de la productivité totale des facteurs à la croissance du PIB réelhttps://data-central.conference-board.org/
Conference Board (CB)Growth Accounting and Total Factor ProductivityCroissance du PIB réelhttps://data-central.conference-board.org/
Congressional Research Service (CRS)Recours à la force armée à l’étranger reconnu par les États-Unis, 1798–avril 2023https://crsreports.congress.gov/product/pdf/R/R42738/41
Declassified UKBases de Declassified UK, 2020https://www.declassifieduk.org/revealed-the-uk-militarys-overseas-base-network-involves-145-sites-in-42-countries/
Encyclopedia BritannicaMembres du Commonwealth britannique
EnerdataDonnées mondiales sur l’énergie et le CO2 DataDonnées mondiales sur l’énergie et le CO2 Datahttps://www.enerdata.net/
EnerdataEfficacité énergétique mondiale et demandeEfficacité énergétique mondiale et demandehttps://www.enerdata.net/
Energy Information Administration (EIA)Gaz naturelRéserves de gaz naturelhttps://www.eia.gov/naturalgas/
Ernst & YoungWho owns the DAX? Analysis of the shareholder structure of DAX companies in 2018 – abridged versionStructure actionnariale des sociétés du DAX en 2018https://assets.ey.com/content/dam/ey-sites/ey-com/de_de/news/2019/06/ey-wem-gehoert-der-dax-2019.pdf?download=.
Federation of American ScientistsPartage des armes nucléaires, 2023https://fas.org/wp-content/uploads/2023/11/Nuclear-weapons-sharing-2023.pdf
Federation of American ScientistsStatut des forces nucléaires mondialeshttps://fas.org/initiative/status-world-nuclear-forces/
G-77Groupe des 77 aux Nations Unieshttps://www.g77.org/doc/
Global South Insights (GSI)Statut colonial
Global South Insights (GSI)Histoire commune des pays impérialistes
Global South Insights (GSI)Nord ou Sud
Global South Insights (GSI)Aire du Nord ou groupe du Sud
Global South Insights (GSI)Bloc militaire dirigé par les États-Unis
Green Finance & Development CenterPays signataires du protocole d’entente BRIhttps://greenfdc.org/countries-of-the-belt-and-road-initiative-bri/
Groupe d’amis pour la défense de la Charte des Nations UniesAmis de la Charte des Nations Unieshttps://www.gof-uncharter.org/
IHS MarkitRépartition de l’actionnariat par région en 2020https://cdn.ihsmarkit.com/www/pdf/0621/DAX-Study-2020—DIRK-Conference-June-2021_IHS-Markit.pdf
International Institute for Strategic Studies (IISS)Informations relatives aux déploiements de troupeshttps://www.iiss.org/publications/the-military-balance/
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB en taux de change courants (TCC) en prix constantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB en termes de taux de change courants (TCC) en prix courantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA) en prix constantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA) en prix courantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB par habitant en taux de change courants (TCC) en prix courantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA) en prix constantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA) en prix courantshttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
Fonds monétaire international (FMI)Perspectives de l’économie mondiale (PEM)Populationhttps://www.imf.org/en/Publications/WEO/weo-database/2023/October
International Organization for Standardization (ISO)Pays et territoire ISOhttps://www.iso.org/iso-3166-country-codes.html
International Renewable Energy Agency (IRENA)Statistiques des énergies renouvelables 2023https://www.irena.org/Publications/2023/Jul/Renewable-energy-statistics-2023
MaddisonStatistiques historiques de l’économie mondialehttps://www.rug.nl/ggdc/historicaldevelopment/maddison/releases/maddison-database-2010
Monthly ReviewDépenses militaires réelles des États-Unis, 2022https://monthlyreview.org/2023/11/01/actual-u-s-military-spending-reached-1-53-trillion-in-2022-more-than-twice-acknowledged-level-new-estimates-based-on-u-s-national-accounts/
National Bureau of Statistics of China(NBS)PIB trimestriel de la Chine du troisième trimestre 2019 au troisième trimestre 2023https://data.stats.gov.cn/english/easyquery.htm?cn=B01
Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN)Participants au Sommet OTAN de Vilnius 2023https://www.nato.int/cps/en/natohq/events_216418.htm?selectedLocale=en
Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN)Pays membres de l’OTANhttps://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_52044.htm
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)Série sur les marchés financiersCapital entre les mains d’investisseurs étrangers, 10 000 plus grandes entreprises de l’OCDEhttps://www.oecd.org/corporate/Owners-of-the-Worlds-Listed-Companies.pdf
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)Série sur les marchés financiersAppartenance étrangère et nationale des sociétés cotées sur les principales bourseshttps://www.oecd.org/corporate/Owners-of-the-Worlds-Listed-Companies.pdf
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)PIB trimestriel de la zone euro du troisième trimestre 2019 au troisième trimestre 2023https://data.oecd.org/gdp/quarterly-gdp.htm
Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP)Annual Statistical Bulletin (ASB)Réserves mondiales prouvées de pétrole brut par payshttps://asb.opec.org/
Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP)Membres des OPEChttps://www.opec.org/opec_web/en/about_us/25.htm
SanctionsKill CampaignPays sanctionnés par les États-Unishttps://sanctionskill.org/
Organisation de coopération de Shanghai (OCS)Membres des SCOhttps://eng.sectsco.org/
Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI)Dépenses militaires du SIPRIDépenses militaires mondiales (USD constants)https://www.sipri.org/databases/milex
Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI)Dépenses militaires du SIPRIDépenses militaires mondiales (USD courants)https://www.sipri.org/databases/milex
Stuart Laycock (2012)Invasions britanniques 927-2012
The EconomistCent ans de statistiques économiquesCompte courant de la balance des paiements du Royaume-Uni
The EconomistCent ans de statistiques économiquesPIB britannique aux prix du marché
The EconomistCent ans de statistiques économiquesCompte courant de la balance des paiements du Royaume-Uni 1885–1987
The EconomistCent ans de statistiques économiquesProduit national brut (PNB) des États-Unis 1889-1987
Nations Unies (ONU)Perspectives de la population mondiale (WPP)Estimations de l’espérance de vie par région, sous-région et pays, annuellement pour 1950-2021https://population.un.org/wpp/
Nations Unies (ONU)Perspectives de la population mondiale (WPP)Estimations de l’espérance de vie par région, sous-région et pays, annuellement pour 2022-2100https://population.un.org/wpp/
Nations Unies (ONU)Perspectives de la population mondiale (WPP)Régions, sous-régions et intermédiaires définies par l’ONUhttps://population.un.org/wpp/Download/Documentation/Documentation/
Nations Unies (ONU)Perspectives de la population mondiale (WPP)Estimations démographiques par région, sous-région et pays, annuellement pour 1950-2021https://population.un.org/wpp/
Nations Unies (ONU)Perspectives de la population mondiale (WPP)Estimations démographiques par région, sous-région et pays, annuellement pour 2022-2100https://population.un.org/wpp/
Nations Unies (ONU)Membres des UNhttps://www.un.org/en/about-us/member-states
Nations Unies (ONU)Données relatives aux votes à l’ONUhttps://digitallibrary.un.org/search?cc=Voting+Data&ln=en&c=Voting+Data
US Bureau of Economic Analysis (BEA)Tableaux des transactions internationales, des services internationaux et du bilan des investissements internationauxCompte courant de la balance des paiementshttps://apps.bea.gov/itable/?reqid=62&step=1&_gl=1*xxlwzz*_ga*Mjk5NDQ2MTIxLjE2OTA0NjEwMzA.*_ga_J4698JNNFT*MTcwMjMxNjAyMC4xNS4xLjE3MDIzMTYwMjkuMC4wLjA.#eyJhcHBpZCI6NjIsInN0ZXBzIjpbMSwyLDYsNl0sImRhdGEiOltbIlByb2R1Y3QiLCIxIl0sWyJUYWJsZUxpc3QiLCIxIl0sWyJGaWx0ZXJfIzEiLFsiMCJdXSxbIkZpbHRlcl8jMiIsWyIwIl1dLFsiRmlsdGVyXyMzIixbIjAiXV0sWyJGaWx0ZXJfIzQiLFsiMCJdXSxbIkZpbHRlcl8jNSIsWyIwIl1dXX0=
US Bureau of Economic Analysis (BEA)Comptes nationaux des revenus et des produitssProduit intérieur brut (PIB), indices de quantitéhttps://apps.bea.gov/itable/?reqid=19&step=2&isuri=1&categories=survey#eyJhcHBpZCI6MTksInN0ZXBzIjpbMSwyLDMsM10sImRhdGEiOltbImNhdGVnb3JpZXMiLCJTdXJ2ZXkiXSxbIk5JUEFfVGFibGVfTGlzdCIsIjMiXSxbIkZpcnN0X1llYXIiLCIyMDIxIl0sWyJMYXN0X1llYXIiLCIyMDIzIl0sWyJTY2FsZSIsIjAiXSxbIlNlcmllcyIsIkEiXSxbIlNlbGVjdF9hbGxfeWVhcnMiLCIxIl1dfQ==
US Bureau of Economic Analysis (BEA)Comptes nationaux des revenus et des produitsProduit national bruthttps://apps.bea.gov/itable/?reqid=19&step=2&isuri=1&categories=survey&_gl=1*es60tl*_ga*Mjk5NDQ2MTIxLjE2OTA0NjEwMzA.*_ga_J4698JNNFT*MTcwMjMxNjAyMC4xNS4xLjE3MDIzMTYyODEuMC4wLjA.#eyJhcHBpZCI6MTksInN0ZXBzIjpbMSwyLDMsM10sImRhdGEiOltbImNhdGVnb3JpZXMiLCJTdXJ2ZXkiXSxbIk5JUEFfVGFibGVfTGlzdCIsIjMxNyJdLFsiRmlyc3RfWWVhciIsIjIwMjEiXSxbIkxhc3RfWWVhciIsIjIwMjMiXSxbIlNjYWxlIiwiLTkiXSxbIlNlcmllcyIsIkEiXSxbIlNlbGVjdF9hbGxfeWVhcnMiLCIxIl1dfQ==
US Bureau of Economic Analysis (BEA)Comptes nationaux des revenus et des produitsÉpargne nette en pourcentage du revenu national bruthttps://apps.bea.gov/itable/?reqid=19&step=2&isuri=1&categories=survey#eyJhcHBpZCI6MTksInN0ZXBzIjpbMSwyLDNdLCJkYXRhIjpbWyJjYXRlZ29yaWVzIiwiU3VydmV5Il0sWyJOSVBBX1RhYmxlX0xpc3QiLCIxMzciXV19
US Department of DefenseBase Structure Reports FY2023Rapports sur la structure de base pour l’exercice 2023>Bâtiments sous contrôle militaire américain dans des pays étrangershttps://www.acq.osd.mil/eie/Downloads/BSI/Base%20Structure%20Report%20FY23.xlsx
Banque mondiale (BM)Indicateurs de développement dans le monde (WDI)Épargne ajustée : consommation de capital fixe (USD courants)https://datatopics.worldbank.org/world-development-indicators/
Banque mondiale (BM)Indicateurs de développement dans le monde (WDI)PIB exprimé en taux de change actuels (TCC) en utilisant le dollar américain actuelhttps://datatopics.worldbank.org/world-development-indicators/
Banque mondiale (BM)Indicateurs de développement dans le monde (WDI)PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA) en dollars internationaux courantshttps://datatopics.worldbank.org/world-development-indicators/
Banque mondiale (BM)Indicateurs de développement dans le monde (WDI)Formation brute de capital fixe (USD courants)https://datatopics.worldbank.org/world-development-indicators/
Banque mondiale (BM)Indicateurs de développement dans le monde (WDI)Industrie (y compris construction), valeur ajoutée (% du PIB)/td>https://datatopics.worldbank.org/world-development-indicators/
World BEYOND WarL’empire militaire des États-Unis : une base de données visuelle902 bases militaires américaines actuelleshttps://worldbeyondwar.org/no-bases/
World Nuclear ReportRapport sur la situation de l’industrie nucléaire mondiale, 2022https://www.worldnuclearreport.org/IMG/pdf/wnisr2022-v3-hr.pdf
World Resources Institute (WRI)Fichiers de formes et frontières des pays, perspective de l’Inde, dernière mise à jour le 4 mai 2017https://github.com/wri/wri-bounds
XV BRICS Summit 2023Déclaration de Johannesburg II des BRICS et de l’Afrique : Partenariat pour une croissance mutuellement accélérée, un développement durable et un multilatéralisme inclusifMembres des BRICShttps://brics2023.gov.za/wp-content/uploads/2023/08/Jhb-II-Declaration-24-August-2023-1.pdf
Source : Global South Insights

Global South Insights

Global South Insights (GSI) est un réseau de chercheurs qui s’engagent à faire progresser la recherche quantitative axée sur les données dans le domaine des sciences humaines et sociales. Il est partenaire de Tricontinental: Institute for Social Research.

GSI a utilisé des technologies de données avancées axées sur des bases de données statistiques provenant de plusieurs institutions faisant autorité, en intégrant des mécanismes complets de gouvernance et d’audit des données.

Les problèmes courants auxquels sont confrontés les chercheurs sont les suivants :

  • Sources de données complexes, difficultés d’intégration des données. Pour les données couramment utilisées, telles que les statistiques sur la population et le PIB, des organisations comme les Nations unies, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont chacune des approches statistiques différentes. Les données publiées par ces institutions manquent de normalisation, ce qui entraîne divers problèmes de compatibilité et d’interopérabilité lors de l’intégration des données.
  • Mauvaise qualité des données, difficulté de l’audit des données. Des données manquantes et erronées existent dans les ensembles de données publiés par diverses organisations. L’audit des données originales et des données intégrées/analysées repose en grande partie sur des opérations manuelles, qui nécessitent beaucoup de main-d’œuvre, sont inefficaces, sujettes aux erreurs et manquent de répétabilité.
  • Outils de traitement de base, difficultés dans l’analyse avancée. L’intégration et l’analyse des données dépendent fortement d’outils de base tels qu’Excel, qui sont inefficaces et encombrants pour des opérations telles que les moyennes glissantes sur dix ans et la régression linéaire. Ces défis rendent difficile la réalisation d’analyses abstraites de plus haut niveau.
  • Visualisation limitée, difficultés pour la présentation de l’information. En s’appuyant sur les formats de graphiques limités fournis par Excel, il est difficile de créer des présentations de données plus expressives telles que des graphiques composites, des cartes, des cartes thermiques, etc. Les graphiques créés à l’aide d’outils de conception professionnels ne peuvent pas être mis à jour automatiquement en cas de modification des données.
  • Absence de gestion des données, difficultés de collaboration en équipe. Les processus de recherche quantitative basés sur des fichiers Excel ne permettent pas d’accumuler et de gérer les données telles que les données sources, les résultats des audits de données, les flux de traitement des données, les données de processus et les résultats intermédiaires, ce qui rend difficile le soutien de la recherche collaborative à long terme entre plusieurs personnes et plusieurs sujets.

Liste complète des « Cent onze pays du Sud global diversifiés »

Figure 56

Groupe 5 : Pays du Sud divers

Informations sélectionnées, tous les pays, triés par PIB (PPA), 2022

Partie 1

PaysGénéralitésHistoire coloniale
Nations Uniesannée d’adhésionPopulation
(millions)
PIB (PPA)
(milliards)
Taux de croissance
moyenne
annuelle mobile sur 10 ans
PIB (PPA)
par habitant
Statut
colonial
Principales puissances
coloniales
Année de
l’indépendance
Égypte19451111 6764,3%16 174ColonieRoyaume-Uni1922
Pakistan19472361 5204,0%6 695ColonieRoyaume-Uni1947
Thaïlande1946721 4821,8%21 154Semi-ColonieRoyaume-Uni France
Bangladesh19741711 3436,5%7 971ColonieRoyaume-Uni1971
Nigéria19602191 2812,2%5 909ColonieRoyaume-Uni1960
Argentine1945461 2260,3%26 484ColonieEspagne, Royaume-Uni1816
Malaisie1957341 1374,1%34 834ColonieRoyaume-Uni1957
Emirates arabes unis197198353,1%84 657ColonieRoyaume-Uni1971
Singapour196567193,3%127 563ColonieRoyaume-Uni1965
Kazakhstan1992196032,9%30 523Indépendant
Chili1945205792,2%29 221ColonieEspagne1818
Pérou1945345232,8%15 310ColonieEspagne1821
Irak1945445052,7%11 948ColonieRoyaume-Uni1932
Maroc1956373632,4%9 900ColonieFrance, Espagne1956
Éthiopie19451233588,4%3 435Indépendant
Ouzbékistan1992353405,9%9 634Indépendant
Sri Lanka1955223201,8%14 267ColonieRoyaume-Uni1948
Kenya1963543114,5%6 151ColonieRoyaume-Uni1963
Qatar197133092,2%109 160ColonieRoyaume-Uni1971
Myanmar1948542613,3%4 847ColonieRoyaume-Uni1948
République dominicaine1945112565,2%24 117ColonieEspagne1844
Koweït196342490,3%51 238ColonieRoyaume-Uni1961
Angola1976362480,4%6 944ColoniePortugal1975
Équateur1945182311,0%12 818ColonieEspagne1822
Ghana1957332174,5%6 752ColonieRoyaume-Uni1957
Tanzanie1961652096,2%3 394ColonieRoyaume-Uni1961
Soudan1956472040,6%4 366ColonieRoyaume-Uni1956
Oman197151912,1%38 699ColoniePortugal1650
Guatemala1945181883,5%10 076ColonieEspagne1821
Côte d’Ivoire1960281846,8%6 486ColonieFrance1960
Azerbaïdjan1992101811,6%17 800
Panama194541734,1%39 397ColonieEspagne1903
Tunisie1956121541,2%12 723ColonieFrance1956
Libye19557143-4,4%21 104ColonieItalie1951
RD Congo1960991365,3%1 409ColonieyBelgique1960
Ouganda1962471344,8%3 062ColonieRoyaume-Uni1962
Costa Rica194551313,0%25 000ColonieEspagne1821
Jordanie1955111242,0%12 055ColonieRoyaume-Uni1946
Cameroun1960281244,0%4 431ColonieFrance, Royaume-Uni1960
Turkménistan199261191,1%19 028Indépendant
Paraguay194571083,1%14 535ColonieEspagne1811
Uruguay19453991,6%27 770ColonieEspagne1825
Bahreïn19711902,7%58 426ColonieRoyaume-Uni1971
Cambodge195517905,5%5 613ColonieFrance1953
Liban1945578-4,0%11 794ColonieFrance1943
Zambie196420783,2%3 894ColonieRoyaume-Uni1964
Sénégal196017735,1%4 117ColonieFrance1960
Salvador19456702,1%11 097ColonieEspagne1821
Yémen19473468-4,8%2 035ColonieRoyaume-Uni1967
Bénin196013545,5%4 048ColonieFrance1960
Arménie19923534,1%17 795
Madagascar196030532,6%1 817ColonieFrance1960
Tadjikistan199210497,1%4 943Indépendant
Mongolie19613484,4%13 996Colonie1911
Mozambique197533483,9%1 469ColoniePortugal1975
Botswana19663483,8%18 323ColonieRoyaume-Uni1966
Kirghizistan19927424,0%6 127Indépendant
Trinité-et-Tobago1962241-1,4%29 050ColonieRoyaume-Uni1962
Gabon19602392,4%18 207ColonieFrance1960
Papouasie Nouvelle Guinée197510393,8%3 252ColonieAustralie1975
Rwanda196214386,3%2 904ColonieBelgique1962
Haïti194512380,6%3 161ColonieFrance1804
Malawi196420363,6%1 628ColonieRoyaume-Uni1964
Maurice19681342,1%26 934ColonieRoyaume-Uni1968
Guyane196613413,4%42 699ColonieRoyaume-Uni1966
Jamaïque19623340,6%12 302ColonieRoyaume-Uni1962
Brunei1984131-0,5%70 576ColonieRoyaume-Uni1984
Mauritanie19615313,9%7 113ColonieFrance1960
Somalie196018303,1%1 928ColonieRoyaume-Uni, Italie1960
Tchad196018301,2%1 724ColonieFrance1960
Guinée équatoriale1968229-4,2%19 465ColonieEspagne1968
Rép. du Congo1960626-1,4%5 277ColonieFrance1960
Togo19609235,0%2 594ColonieFrance1960
Bahamas19731170,6%42 023ColonieRoyaume-Uni1973
Sierra Leone19619172,5%2 009ColonieRoyaume-Uni1961
Fidji19701142,0%14 950ColonieRoyaume-Uni/td>1970
Maldives19651135,3%33 663ColonieRoyaume-Uni1965
Eswatini19681132,5%11 217ColonieRoyaume-Uni1968
Surinam1975111-1,7%17 498ColoniePays-Bas1975
Burundi196213111,4%856ColonieBelgique1962
Bhoutan19711103,4%13 219ColonieRoyaume-Uni1947
Timor-Leste2002198,5%7 064ColoniePortugal2002
Libéria1945591,5%1 690ColonieRoyaume-Uni1847
Gambie1965373,6%2 670ColonieRoyaume-Uni1965
Soudan du sud20111170,3%456ColonieRoyaume-Uni2011
Djibouti1977175,1%6 502ColonieFrance1977
Lesotho1966270,3%3 092ColonieRoyaume-Uni1966
Guinée-Bissau1974264,1%2 911ColoniePortugal1973
République centrafricaine196065-2,3%1 081ColonieFrance1960
Cap-Vert1975152,2%9 263ColoniePortugal1975
Barbade196615-0,3%17 339ColonieRoyaume-Uni1966
Bélize1981152,8%10 564ColonieRoyaume-Uni1981
Seychelles1976< 145,3%39 079ColonieRoyaume-Uni1976
Sainte-Lucie1979130,7%17 840ColonieRoyaume-Uni1979
Comores1975132,5%3 363ColonieFrance1975
Antigua-et-Barbuda1981122,2%23 575ColonieRoyaume-Uni1981
Grenade1974122,6%18 843ColonieRoyaume-Uni1974
Saint-Vincent-et-les Grenadines1980121,8%16 216ColonieRoyaume-Uni1979
Îles Salomon1978121,3%2 325ColonieRoyaume-Uni1978
Saint-Kitts-et-Nevis1983121,4%27 767ColonieRoyaume-Uni1983
Samoa1976110,1%5 883ColonieNouvelle-Zélande1962
Dominique1978110,0%13 293ColonieRoyaume-Uni1978
Vanuatu1981111,8%2 890ColonieRoyaume-Uni, France1980
Sao Tomé-et-Principe1975113,2%4 067ColoniePortugal1975
Tonga1999111,0%6 686ColonieRoyaume-Uni1970
Micronésie199110-0,2%3 693ColonieEmp. allemand. Japon
Kiribati1999102,3%2 271ColonieRoyaume-Uni1979
Palaos199410-1,2%14 515ColonieEmp. allemand. Japon États-Unis1994
Îles Marshall1991101,9%5 497ColonieEspagne, Emp. allemand., Japon, États-UnisS1986
Nauru1999104,4%10 930ColonieRoyaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande1968
Tuvalu2000103,5%5 376ColonieRoyaume-Uni1978
Total2 24221 1719 687103 Col+SemiCol
Pourcentage du monde28,1%12,9%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données des Nations Unies, du FMI
Figure 56

Groupe 5 : Pays du Sud divers

Informations sélectionnées, tous les pays, triés par PIB (PPA), 2022

Partie 2

PaysMilitaireCible militaire étasunienne
Dépenses militaires
ajustées (millions)
Dépenses militaires
ajustées par habitant
moyenne mondiale (fois)
Liste de sanctions
étasunienne
Intervention militaire
étasunienne
hist.
Bases étasuniennes
Égypte4 6460,1O7
Pakistan10 3370,18
Thaïlande5 7240,2O3
Bangladesh4 8060,1
Nigéria3 109< 0.1
Argentine2 5780,2O3
Malaisie3 6710,3
Émirats arabes unis3
Singapour11 6885,42
Kazakhstan1 1330,2
Chili5 5660,8O1
Pérou2 8450,2O5
Irak4 6830,3OO10
Maroc4 9950,4O
Éthiopie1 031 0.1OO
Ouzbékistan
Sri Lanka1 0530,1O
Kenya1 1380,1O3
Qatar15 41215,95
Myanmar1 8570,1O
République dominicaine7610,2O2
Koweït8 2445,4O8
Angola1 6230.1O
Équateur2 4890,4O
Ghana2290,12
Tanzanie83210,1O
SoudanOO
Oman5 7833,58
Guatemala4310,1O8
Côte d’Ivoire6070,1O
Azerbaïdjan2 9910,8
Panama0,1O15
Tunisie1 1560,3OO2
LibyeOO
RD Congo3710,1OO1
Ouganda9230,1OO2
Costa Rica0,1O4
Jordanie2 3230,6O8
Cameroun4170,1O4
Turkménistan
Paraguay3660,1OO
Uruguay1 3761,1O1
Bahreïn1 3812,610
Cambodge6110.1O1
Lyban4 7392.4OO
Zambie3260.1
Senegal4330.1O1
Salvador4220,2O6
YémenOO2
Benin970,1
Armenia7950,8
Madagascar980,1
Tajikistan1030,1
Mongolie1180,1
Mozambique2820.1
Botswana4890.51
Kyrgyzstan1500,1
Trinité-et-Tobago2010,4O
Gabon2780,3O2
Papouasie Nouvelle Guinée97</td
Rwanda177</td
Haïti130,1OO
Maurice760,1
Mauritanie200,1
Guyane840,3O
Jamaïque2150,2O
Brunei4362,7
Mauritanie2250,13
Somalie1150,1OO6
Tchad3570,1O3
Guinée équatoriale1570,3
Rép. du Congo2660,1
Togo3370,1
BahamasO9
Sierra Leone240,1O
Fidji670,2O
Maldives
Eswatini740,2
SurinamO2
Burundi101O1
Bhoutan
Timor-Leste440,1O
Libéria190,1OO
Gambie150,1
Soudan du sud3790,1OO1
DjiboutiO2
Lesotho350,1
Guinée-Bissau250,1OO
République centrafricaine420,1OO3
Cap-Vert100,1
Barbade
Belize240.29
Seychelles260,71
Sainte-LucieO
ComoresO
Antigua-et-BarbudaO
GrenadeO
Saint-Vincent-et-les Grenadines
Îles SalomonO
Saint-Kitts-et-Nevis
SamoaO1
DominicaO
Vanuatu
Sao Tomé-et-Principe
TongaO
Micronésie
KiribatiO
Palaos3
Îles MarshallO10
Nauru
Tuvalu
Total131 1821763192
Pourcentage du monde
4,6%
Source : élaboration de Global South Insights basée sur les données de SIPRI et de Monthly Review, des Nations Unies, du CRS, de World Beyond War
Figure 56

Groupe 5: Pays du Sud divers

SInformations sélectionnées, tous les pays, triés par PIB (PPA), 2022

Part 3

PaysAffiliations internationalesVotes à l’ONU
“Amis de la Charte
des Nations Unies”
“Org.
de coop. de Shanghai”
BRICS10Cessez-le-feu à Gaza
10/2023
Retrait de
la Russie
02/2023
ÉgypteDialogueNouveauOO
PakistanCompletOAbstention
ThaïlandeOO
BangladeshOAbstention
NigerieOO
ArgentineOO
MalaisieOO
Émirats arabes unisDialogueNouveauOO
SingapourOO
KazakhstanCompletOAbstention
ChiliOO
PérouOO
IrakAbstentionO
MarocOO
ÉthiopieNouveauAbstentionAbstention
OuzbékistanCompletOAbstention
Sri LankaDialogueOAbstention
KenyaOO
QatarDialogueOO
MyanmarDialogueOO
République dominicaineOO
KoweïtDialogueOO
AngolaOAbstention
ÉquateurOO
GhanaOO
TanzanieON’a pas voté
SoudanOAbstention
OmanOO
GuatemalaNO
Côte d’IvoireOO
AzerbaijanDialogueON’a pas voté
PanamaAbstentionO
TunisieAbstentionO
LibyeOO
RD CongoOO
OugandaOAbstention
Costa RicaOO
JordanieOO
CamerounAbstentionN’a pas voté
TurkmenistanN’a pas votéN’a pas voté
ParaguayNO
UruguayAbstentionO
BahreïnDialogueOO
CambodgeODialogueN’a pas voté
LibanON’a pas voté
ZambieAbstentionO
SenegalON’a pas voté
SalvadorOAbstention
YemenOO
BeninN’a pas votéO
ArmeniaDialogueOAbstention
MadagascarOO
TajikistanCompletOAbstention
MongoliaObserverOAbstention
MozambiqueOAbstention
BotswanaOO
KyrgyzstanCompletOAbstention
Trinité-et-TobagoOO
GabonOAbstention
Papouasie Nouvelle GuinéeNO
RwandaN’a pas votéO
HaitiAbstentionO
MalawiOO
MauriceOO
GuyaneOO
JamaïqueN’a pas votéO
BruneiOO
MauritanieOO
SomalieOO
TchadOO
Guinée équatorialeOON’a pas voté
RD CongoOAbstention
TogoN’a pas votéAbstention
BahamasOO
Sierra LeoneOO
FidjiNO
MaldivesDialogueOO
EswatiniN’a pas votéN’a pas voté
SurinameOO
BurundiN’a pas votéAbstention
BhutanOO
Timor-LesteOO
LibériaN’a pas votéO
GambieOO
Soudan du sudAbstentionO
DjiboutiOO
LesothoOO
Guinée-BissauON’a pas voté
République centrafricaineOAbstention
Cap-VertAbstentionO
BarbadeOO
BelizeOO
SeychellesN’a pas votéO
Sainte-LucieOO
ComoresOO
Antigua-et-BarbudaOO
GrenadeON’a pas voté
Saint-Vincent-et-les GrenadinesOOO
Îles SalomonOO
Saint-Kitts-et-NevisOO
SamoaN’a pas votéO
DominiqueON’a pas voté
VanuatuAbstentionO
SSao Tomé-et-PrincipeN’a pas votéO
TongaNO
MicronesieNO
KiribatiAbstentionO
PalaosAbstentionO
Îles MarshallNO
NauruNO
TuvaluAbstentionO
Total317377 O20 Abstention
Source : Global South Insights

Notes de fin

1 Vijay Prashad. Struggle Makes Us Human: Learning from Movements for Socialism. New York. Haymarket Books, 2022. Tricontinental: Institute for Social Research, Ten Theses on Marxism and Decolonisation, dossier n° 56, 20 septembre 2022, https://dev.thetricontinental.org/dossier-ten-theses-on-marxism-and-decolonisation/.

2 Tricontinental: Institute for Social Research, Popular Agrarian Reform and the Struggle for Land in Brazil, dossier n° 27, 6 avril 2020, https://dev.thetricontinental.org/dossier-27-land/.

3 Tricontinental: Institute for Social Research, The Strategic Revolutionary Thought and Legacy of Hugo Chávez Ten Years After His Death, dossier n 61, 28 février 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-61-chavez/; Tricontinental: Institute for Social Research, A Map of Latin America’s Present: An Interview with Héctor Béjar, dossier n° 49, 7 février 2022, https://dev.thetricontinental.org/dossier-hector-bejar-latin-america/; Tricontinental: Institute for Social Research, The US Ministry of Colonies and Its Summit, red alert no. 14, 25 Mai 2022, https://dev.thetricontinental.org/red-alert-14-summit-of-the-americas/.

4 Immanuel Wallerstein, « The Three Instances of Hegemony in the History of the Capitalist World-Economy’ » ed. Lenski, Current Issues and Research in Macrosociology, 1 janvier 1984, 100–108, https://doi.org/10.1163/9789004477995_008.

5 Jens Stoltenberg, Ursula von der Leyen, et Charles Michel. Déclaration conjointe sur la coopération entre l’UE et l’OTAN. Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. 10 janvier 2023, https://www.nato.int/cps/en/natohq/official_texts_210549.htm.

6 Leila Khaled, « Where There is Repression, There is Resistance », Capire, 27 octobre 2023, https://capiremov.org/en/interview/leila-khaled-where-there-is-repression-there-is-resistance/.

7 Vladimir I. Lenin, Imperialism, the Highest Stage of Capitalism: A Popular Outline (New York: International Publishers, 1939) ; Walter Rodney, How Europe Underdeveloped Africa (London: Bogle-L’Ouverture Publications, 1972) ; Kwame Nkrumah, Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism, Reprinted (Londres : Panaf, 2004).

8 Julian Assange, When Google Met WikiLeaks (New York : OR Books, 2014).

9 Donald Trump, « President Donald J. Trump Is Ending United States Participation in an Unacceptable Iran Deal », La Maison Blanche, 8 mai 2018, https://trumpwhitehouse.archives.gov/briefings-statements/president-donald-j-trump-ending-united-states-participation-unacceptable-iran-deal/.

10 « US Completes Open Skies Treaty Withdrawal », Arms Control Association, décembre 2020, https://www.armscontrol.org/act/2020-12/news/us-completes-open-skies-treaty-withdrawal ; C. Todd Lopez, « US Withdraws From Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty », US Department of Defence, 2 août 2019, https://www.defense.gov/News/News-Stories/article/article/1924779/us-withdraws-from-intermediate-range-nuclear-forces-treaty/ ; George W. Bush, « Statement by the President », La Maison Blanche, 13 juin 2002, https://georgewbush-whitehouse.archives.gov/news/releases/2002/06/20020613-9.html.

11 Gisela Cernadas et John Bellamy Foster. Actual US Military Spending Reached US$ 1.53 trillion in 2022 – More than Twice Acknowledged Level: New Estimates Based on US National Accounts. Monthly Review. 1er novembre 2023. https://monthlyreview.org/2023/11/01/actual-u-s-military-spending-reached-1-53-trillion-in-2022-more-than-twice-acknowledged-level-new-estimates-based-on-u-s-national-accounts/.

12Le Quincy Institute et d’autres auteurs ont également publié des estimations des dépenses militaires étasuniennes nettement plus élevées. Andrew Cockburn, « Getting the Defense Budget Right: A (Real) Grand Total, over $1.4 Trillion », Responsible Statecraft, 7 mai 2023, https://responsiblestatecraft.org/2023/05/07/getting-the-defense-budget-right-a-real-grand-total-over-1-4-trillion/.

13 SIPRI Military Expenditure Database. Stockholm International Peace Research Institute. Consultation le 20 décembre 2023. https://www.sipri.org/databases/milex.

14 Chen Zhuo. Explainer: Prudent Chinese Defense Budget Growth Ensures Broad Public Security. Ministère de la Défense nationale. République populaire de Chine. 6 mars 2022. http://eng.mod.gov.cn/xb/News_213114/TopStories/4906180.html. Bureau national de la statistique chinois. Consultation le 20 décembre 2023. https://data.stats.gov.cn/english/adv.htm?m=advquery&cnC01.

15L’ajustement 2022 du SIPRI concerne les dépenses liées (a) à la Police armée du peuple (PAP) ; (b) aux indemnités de démobilisation et de retraite des soldats versées par le ministère des Affaires civiles ; (c) au financement supplémentaire consacré à la recherche, au développement, aux essais et à l’évaluation (RDT&E) militaires en dehors du budget de la défense nationale ; (d) aux dépenses supplémentaires dans la construction militaire ; (e) aux revenus commerciaux de l’Armée populaire de libération (zéro depuis 2015) ; (f) aux subventions accordées à l’industrie de l’armement (zéro depuis 2010) ; (e) aux importations d’armes chinoises (zéro en 2020) ; et (g) aux garde-côtes chinois (depuis 2013). La nouvelle série reste cohérente sur la période 1989-2019. Cf. Nan Tian et Fei Su. A New Estimate Of China’s Military Expenditure. Stockholm International Peace Research Institute. Janvier 2021. https://www.sipri.org/sites/default/files/2021-01/2101_sipri_report_a_new_estimate_of_chinas_military_expenditure.pdf. Sources and Methods. Stockholm International Peace Research Institute. Consultation le 20 décembre 2023. https://www.sipri.org/databases/milex/sources-and-methods#sipri-estimates-for-china.

16 Les chiffres 2021 du SIPRI pour la Chine étaient en moyenne 1,36 fois supérieurs au budget officiel de la défense nationale de la Chine, bien qu’ils viennent limiter les estimations faites par le passé. Par exemple, pour l’année 2019, la nouvelle estimation du SIPRI s’élève à 1 660 milliards de yuans, soit 240 milliards de dollars, un chiffre légèrement inférieur à l’ancienne estimation de 1 803 milliards de yuans, soit 261 milliards de dollars. Selon les estimations précédentes, le SIPRI a augmenté le budget officiel de la défense de la Chine de 48,6 % pour 2021. Selon les nouvelles estimations, le budget de la Chine pour 2021 a été augmenté de 36,8 % par le SIPRI. Avec les nouveaux ajustements, les dépenses militaires de la Chine correspondent à 1,6 % du PIB, contre 1,3 % dans le budget officiel. Les calculs du PIB sont basés sur les données PIB en TCC des Perspectives économiques mondiales du FMI.

17 Office of Management and Budget. Historical Tables. Table 3.2. Outlays by Function and Subfunction: 1962–2028. Maison blanche. Consultation le 20 décembre 2023. https://www.whitehouse.gov/omb/budget/historical-tables/.

18 Calculs basés sur les estimations des dépenses militaires réelles des États-Unis pour l’année 2022 réalisées par Gisela Cernadas et John Bellamy Foster. Cf remarque 11.

19 « USA’s Military Empire: A Visual Database », World Beyond War, consulté le 27 novembre 2023, https://worldbeyondwar.org/no-bases/.

20 Depuis des décennies, des chercheurs indépendants reconnaissent que les dépenses militaires réelles des États-Unis sont environ deux fois supérieures au niveau officiellement reconnu. Les recherches indépendantes ne se limitent pas aux cercles de gauche. Les mêmes conclusions sont avancées par le Quincy Institute for Responsible Statecraft, financé par le milliardaire de droite George Soros, le Project on Government Oversight (POGO) et le Center for American Progress, réputé « libéral ». Voir Lawrence J. Krob and Kaveh Toofan, « A Trillion-Dollar Defense Budget? – Centre for American Progress », Centre for American Progress, 12 juillet 2022, https://www.americanprogress.org/article/a-trillion-dollar-defense-budget/ ; Cockburn, « Getting the Defense Budget Right: A (Real) Grand Total, over $1.4 Trillion » ; William Hartung and Mandy Smithberger, « Making Sense of the $1.25 Trillion National Security State Budget », Project on Government Oversight, 7 mai 2019, https://www.pogo.org/analysis/making-sense-of-the-1-25-trillion-national-security-state-budget.

21Nos chiffres sur les dépenses militaires mondiales sont données aux taux de change courants (TCC). Les facteurs de conversion PPA utilisés pour mesurer les dépenses militaires sont nécessairement moins fiables que les taux de change. Les taux PPA sont des estimations statistiques, calculées sur la base des données de prix collectées pour des paniers de biens et services pour des années de référence. Aucune donnée tarifaire de ce type n’est collectée pour les dépenses militaires. Par conséquent, il est impossible de disposer de telles informations pour effectuer des comparaisons internationales. Ainsi, le calcul des dépenses militaires en appliquant les taux de PPA via des facteurs de conversion du PIB est méthodologiquement invalide, car il repose sur l’hypothèse implicite selon laquelle le ratio des prix militaires est égal au ratio des prix relatifs du PIB, argument pour lequel aucune preuve n’est présentée. Le SIPRI reconnaît que l’utilisation de l’ajustement PPA pour les dépenses militaires est inexacte et donc moins fiable que l’utilisation des taux de change. Cf. Stockholm International Peace Research Institute. Frequently Asked Questions. SIPRI Military Expenditure Database. Consultation le 25 novembre 2023. https://www.sipri.org/databases/milex/frequently-asked-questions#PPP.

22 Les dépenses militaires de la Chine sont concentrées uniquement sur le territoire chinois. Il existe donc des limites claires à l’expansion militaire de la Chine. Le pays ne dispose pas de bases militaires importantes à l’étranger, contrairement aux États-Unis qui en avaient 902 en 2022. Cette idée est confirmée par le Quincy Institute for Responsible Statecraft : « La Chine n’a jusqu’à présent établi qu’une seule base militaire opérationnelle à l’étranger, dans la corne de l’Afrique, à Djibouti, et est probablement en train d’établir une installation navale au Cambodge. Mais il existe de réelles limites à la possibilité que la Chine s’installe dans de tels endroits. Comme l’a souligné Isaac Kardon du Carnegie Endowment, la Chine n’a pas d’alliances militaires formelles (au-delà du cas douteux de la RPD de Corée) et il est peu probable qu’elle en acquière dans un avenir proche, ce qui impose des contraintes majeures à sa capacité à établir des bases militaires sérieuses. Il n’existe que peu de pays, voire aucun, qui souhaitent s’engager à accueillir des installations militaires à part entière et de taille importante qui pourraient projeter la puissance militaire chinoise dans leur région et, ce faisant, inviter une réponse étasunienne. Voir Michael D. Swaine, « Actually, China’s Military Isn’t Going Global », Responsible Statecraft, 8 septembre 2023, https://responsiblestatecraft.org/china-military/.

23 Les éditeurs, « US Military Bases and Empire », Monthly Review, 1 mars 2002, https://monthlyreview.org/2002/03/01/u-s-military-bases-and-empire/.

24 « USA’s Military Empire: A Visual Database », World Beyond War, consulté le 27 novembre 2023, https://worldbeyondwar.org/no-bases/.

25 The Military Balance 2023 , Institut international d’études de sécurité, 15 février 2023, https://www.iiss.org/en/publications/the-military-balance/.

26 Sally Williamson. Logistics Contractors and Strategic Logistics Advantage in US Military Operations. Logistics In War. 4 juin 2023. https://logisticsinwar.com/2023/06/04/logistics-contractors-and-strategic-logistics-advantage-in-us-military-operations/.

27 Agreement Between the United States of America and Ghana. Treaties and Other International Acts, series 18–531. US Department of State, https://www.state.gov/wp-content/uploads/2019/02/18-531-Ghana-Defense-Status-of-Forces.pdf.

28 Vijay Prashad, « Why Does the United States Have a Military Base in Ghana? », Peoples Dispatch. 15 juin 2022. https://peoplesdispatch.org/2022/06/15/why-does-the-united-states-have-a-military-base-in-ghana/.

29 Matthew P. Goodman et Matthew Wayland. Securing Asia’s Subsea Network: US Interests and Strategic Options. Centre for Strategic International Studies. 4 avril 2022. https://www.csis.org/analysis/securing-asias-subsea-network-us-interests-and-strategic-options.

30 Utah Data Centre, Domestic Surveillance Directorate, consultation le 27 novembre 2023, https://nsa.gov1.info/utah-data-center/.

31 Nick Turse, « Pentagon Misled Congress About US Bases in Africa », The Intercept, 8 septembre 2023, https://theintercept.com/2023/09/08/africa-air-base-us-military/.

32 « USA’s Military Empire: A Visual Database », World Beyond War, consulté le 27 novembre 2023, https://worldbeyondwar.org/no-bases/.

33 The Military Balance 2023.

34 The Military Balance 2023.

35 Barbara Salazar Torreon et Sofia Plagakis. Instances of Use of United States Armed Forces Abroad, 1798–2023. Congressional Research Service. 7 juin 2023. https://crsreports.congress.gov/product/pdf/R/R42738.

36 Kushi et Toft. « Introducing the Military Intervention Project ». 4.

37 Salazar Torreon et Plagakis, Instances of Use of United States Armed Forces Abroad, 1798–2023.

38 Sidita Kushi et Monica Duffy Toft. Introducing the Military Intervention Project: A New Dataset on US Military Interventions, 1776–2019. Journal of Conflict Resolution 67, n° 4 (2023), p. 752–779. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00220027221117546?icid=int.sj-full-text.citing-articles.1.

39 Le Military Intervention Project (MIP) a une estimation légèrement inférieure à celle des listes plus larges provenant de sources telles que Congressional Research Services (CRS), dont les chiffres sont plus fréquemment cités par les chercheurs. Le MIP utilise plusieurs des bases de données publiées connues. Cependant, en raison de sa définition plus complète, le processus d’agrégation aboutit à un chiffre total légèrement inférieur en raison du reclassement. Le MIP et CRS disposent donc d’ensembles de données et de chiffres bruts incomparables, en raison de la manière différente dont ils traitent la datation, l’échelle, la durée, la légalité et l’intention. Le MIP et CRS ont des approches méthodologiques incomparables. Nous utilisons CRS, car il s’agit de la plus grande donnée publiée disponible. Cf. Kushi et Toft. Introducing the Military Intervention Project.

40 Claudia Jones, « International Women’s Day and the Struggle for Peace », discours prononcé lors d’un rassemblement le 8 mars 1950, Liberation School, 29 mars 2023, https://www.liberationschool.org/claudia-jones-1950-iwd-speech/.

41 Anthony Lake. Confronting Backlash States. Foreign Affairs. 1er mars 1994. https://www.foreignaffairs.com/articles/iran/1994-03-01/confronting-backlash-states.

42 Francisco R. Rodríguez. The Human Consequences of Economic Sanctions. Centre for Economic Policy Research. 4 mai 2023. https://cepr.net/press-release/new-report-finds-that-economic-sanctions-are-often-deadly-and-harm-peoples-living-standards-in-target-countries/.

43 Agence France-Presse, « US Commerce Chief Warns against China “Threat”’ » South China Morning Post, 3 décembre 2023, https://www.scmp.com/news/world/united-states-canada/article/3243657/us-commerce-chief-warns-against-china-threat.

44 Deutscher Bundestag. China-Strategie der Bundesregierung [Stratégie chinoise du gouvernement fédéral], 20/7770. 13 juillet 2023. https://dserver.bundestag.de/btd/20/077/2007770.pdf.

45 Élaboration propre sur la base des données de Christoph Nedopil Wang, « Countries of the Belt and Road Initiative (BRI) – Green Finance & Development Centre », consulté le 2 décembre 2023, https://greenfdc.org/countries-of-the-belt-and-road-initiative-bri/.

46 Élaboration de Global South Insights, à partir des WDI de la Banque mondiale et des Perspectives de l’économie mondiale du FMI.

47 Tricontinental: Institute for Social Research. Eight Contradictions of the Imperialist “Rules-Based Order”. Studies on Contemporary Dilemmas. 13 mars 2023. https://dev.thetricontinental.org/eight-contradiction-of-the-imperialist-rules-based-order/.

48 Toutes les illustrations de l’« Histoire commune des pays impérialistes » sont dans le domaine public ou protégées par une licence Creative Commons. Cf. attribution, dans l’ordre chronologique : Joseph Swain. On Board a Slave Ship. Circa 1835. https://commons.m.wikimedia.org/wiki/File:On_Board_a_Slave-Ship,_engraving_by_Swain_c._1835_Colorized.jpg ; Inconnu. The Destruction of the Pequots. Circa 19è siècle. https://en.m.wikipedia.org/wiki/File:Mystic_Massacre_1637_Destruction_Of_The_Pequots_in_Connecticut.png ; Inconnu. The Berlin Conference on Partition of Africa. Circa 1884. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Afrikakonferenz.jpg ; William Heysham Overend. Chinese Officers Tear Down the British Flag on the Arrow. 8 octobre 1856. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Chinese_officers_tear_down_the_British_flag_on_the_arrow.JPG ; Edward N. Jackson. Council of Four at the WWI Paris peace conference. 27 mai 1919. https://en.wikipedia.org/wiki/File:Big-Four-Paris_1919.jpg ; Charles Levy. Atomic Cloud Rises Over Nagasaki, Japan. 9 août 1945. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Nagasakibomb.jpg.

49 Utsa Patnaik. Revisiting the “Drain”, or Transfer from India to Britain in the Context of Global Diffusion of Capitalism dans Agrarian and Other Histories: Essays for Binay Bhushan Chaudhuri, publié par Shubhra Chakrabarti et Utsa Patnaik (New Delhi. Tulika. 2017).

50 Michael Johnson. Teaching about Slavery. Foreign Policy Research Institute. Août 2008. https://www.fpri.org/article/2008/08/teaching-about-slavery/.

51 Wendy Sawyer and Peter Wagner, « Mass Incarceration: The Whole Pie 2023 », Prison Policy Initiative, 14 mars 2023, https://www.prisonpolicy.org/reports/pie2023.html.

52 Trans-Atlantic Slave Trade – Database. SlaveVoyage. 2019. https://www.slavevoyages.org/voyage/database.

53 Rachel Nuwer. Mississippi Officially Ratifies Amendment to Ban Slavery, 148 Years Late. Smithsonian Magazine. 20 février 2013. https://www.smithsonianmag.com/smart-news/mississippi-officially-ratifies-amendment-to-ban-slavery-148-years-late-21328041/.

54 Maria Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale: Women in the International Division of Labour (Londres : Zed Books, 2001).

55 Jean Enriquez, « From “Comfort Women” to Prostitution in Military Bases », Capire, 18 juillet 2023, https://capiremov.org/en/interview/from-comfort-women-to-prostitution-in-military-bases/.

56 Cori Bush and et. al., « Calling for an Immediate De-escalation and Cease-Fire in Israel and Occupied Palestine », Pub. L. No. H.Res.786, 118e Congress (2023–2024) (2023), https://www.congress.gov/bill/118th-congress/house-resolution/786/cosponsors.

57 Rosalind C. Morris. Ursprüngliche Akkumulation: The Secret of an Originary Mistranslation, boundary 2 43, n° 3 (1er août 2016), pp. 29–77. https://doi.org/10.1215/01903659-3572418.

58 Daniel Larsen, Plotting for Peace: American Peacemakers, British Codebreakers, and Britain at War, 1914–1917, (Cambridge : Cambridge University Press, 2021), https://doi.org/10.1017/9781108761833.

59 Lénine. Impérialisme ; Rudolf Hilferding. Finance Capital: A Study of the Latest Phase of Capitalist Development. Londres. Routledge & Kegan Paul. 1985.

60 Vladimir Lénine. Imperialism and the Split in Socialism dans V. I. Lenin Collected Works. Vol. 23. Moscou. Progress Publishers. 1964. 114. https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1916/oct/x01.htm.

61 « 2023 Bilderberg Meeting Participant List », Public Intelligence, 19 mai 2023, https://publicintelligence.net/2023-bilderberg-participant-list/.

62 Tricontinental: Institute for Social Research, The Coup Against the Third World: Chile, 1973, dossier n° 68, 5 septembre 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-68-the-coup-against-the-third-world-chile-1973/.

63 Nalu Faria, « O Feminismo Latino-Americano e Caribenho: Perspectivas Diante Do Neoliberalismo [Féminisme latino-américain et caribéen : perspectives sur le néolibéralisme] », in Desafios Do Livre Mercado Para o Feminismo [Les défis du marché libre pour le féminisme], Cadernos Sempreviva 9 (São Paulo : SOF, 2005).

64 Assange, When Google Met WikiLeaks.

65 Michael Hudson, Super Imperialism: The Origin and Fundamentals of US World Dominance (Londres : Pluto Press, 2003).

66 The Transistor Revolution: How Transistors Changed the World. Arrow. 22 décembre 2022. https://www.arrow.com/en/research-and-events/articles/the-transistor-revolution-how-transistors-changed-the-world ; Omar Sohail,  Apple’s M3 Max Has the Highest Generational Leap in Transistor Count with a 37 Percent Difference Compared to the M2 Max. WCCF Tech. 3 novembre 2023. https://wccftech.com/apple-m3-max-highest-transistor-count-for-any-m-series-chip/.

67 2023 Year in Review – India Review. Comscore. Décembre 2023. https://www.comscore.com/Insights/Events-and-Webinars/Webinar/2023/2023-Year-in-Review-India-Edition.

68 Kevin Townsend. Bad Bots Account for 73% of Internet Traffic: Analysis. Security Week. 16 novembre 2023. https://www.securityweek.com/bad-bots-account-for-73-of-internet-traffic-analysis/; Unheard Voices: Evaluating Five Years of pro-Western Covert Influence Operations, Graphika et l’Observatoire de l’Internet de Stanford, 24 août 2022, https://public-assets.graphika.com/reports/graphika_stanford_internet_observatory_report_unheard_voice.pdf.

69 Janan Ganesh. America’s Cultural Supremacy and Geopolitical Weakness. Financial Times. 19 décembre 2023. https://www.ft.com/content/dce07860-f39e-432b-a0f6-1a2124e4e1a3.

70 Voir Karl Marx, « Component Parts of Bank Capital », dans  Capital, vol. III (New York: International Publishers, 1995), https://www.marxists.org/archive/marx/works/1894-c3/ch15.htm, 336–337.

71 OTC Derivatives Statistics at End-June 2023. Banque des règlements internationaux. 16 novembre 2023. https://www.bis.org/publ/otc_hy2311.pdf.

72 OTC Derivatives Statistics at End-June 2023.

73 Samir Amin, « How to Defeat the Collective Imperialism of the Triad », Monthly Review, 5 décembre 2022, https://mronline.org/2022/12/05/samir-amin-how-to-defeat-the-collective-imperialism-of-the-triad/ ; Samir Amin, Globalisation and Its Alternative, interviewé par Tricontinental: Institute for Social Research, 30 octobre 2018, https://dev.thetricontinental.org/globalisation-and-its-alternative/.

74 .Religion and the Founding of the American Republic. Exhibitions, Library of Congress. https://www.loc.gov/exhibits/religion/rel01.html.

75 Mohammad Shahid Alam. Israeli Exceptionalism: The Destabilising Logic of Zionism. New York. Palgrave Macmillan. 2009, p. 109.

76 Stuart Laycock. All the Countries We’ve Ever Invaded: And the Few We Never Got Round To. Londres. The History Press. 2012.

77 Israel Hits Gaza Strip with the Equivalent of Two Nuclear Bombs. Euro-Mediterranean Human Rights Monitor. 2 novembre 2023. https://euromedmonitor.org/en/article/5908/Israel-hit-Gaza-Strip-with-the-equivalent-of-two-nuclear-bombs.

78 Jeremy M. Sharp. US Foreign Aid to Israel. Congressional Research Service. 1er mars 2023. https://crsreports.congress.gov/product/pdf/RL/RL33222/, i.

79 How Much Aid Does the US Give to Israel?. USA FACTS. 12 octobre 2023. https://usafacts.org/articles/how-much-military-aid-does-the-us-give-to-israel/.

80 Vladimir Lénine, Once Again on the Trade Unions: The Current Situation and the Mistakes of Trotsky and Bukharin dans V. I. Lenin Collected Works, vol. 32. Moscou. Progress Publishers. 1965, p. 70–107.

81 Justin Cremer. Denmark Is One of the NSA’s “9-Eyes”. The Copenhagen Post. 4 novembre 2013. https://web.archive.org/web/20131219010450/http:/cphpost.dk/news/denmark-is-one-of-the-nsas-9-eyes.7611.html.

82 Ryan Gallagher. The Powerful Global Spy Alliance You Never Knew Existed. The Intercept. 1er mars 2018. https://theintercept.com/2018/03/01/nsa-global-surveillance-sigint-seniors/.

83 Office of Press Secretary. Remarks By President Obama to the Australian Parliament. La Maison blanche. 17 novembre 2011. https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2011/11/17/remarks-president-obama-australian-parliament.

84 Japan Defence: China Threat Prompts Plan to Double Military Spending. BBC. 16 décembre 2022. https://www.bbc.com/news/world-asia-64001554.

85 Selon la Banque mondiale, « les économies à revenu élevé sont celles dont le RNB par habitant est de 13 846 $ ou plus », cf. World Bank Country and Lending Groups. Banque mondiale. Consultation le 20 décembre 2023. https://datahelpdesk.worldbank.org/knowledgebase/articles/906519#High_income ; RNB per Capita, Atlas Method (Current US$) – China. Données de la Banque mondiale. Consultation le 20 décembre 2023. https://data.worldbank.org/indicator/NY.GNP.PCAP.CD?end=2022&locations=CN&start=2005.

86 Xi Jinping, discours lors de la cérémonie de clôture du BRICS Business Forum 2023. Texte intégral : https://newsaf.cgtn.com/news/2023-08-23/Full-text-Xi-Jinping-s-speech-at-the-Closing-Ceremony-of-the-BRICS-Business-Forum-2023-1mulkZSzuso/index.html.

87 Pour en savoir plus, voir Tricontinental: Institute for Social Research, The World Needs a New Socialist Development Theory, dossier n° 66, 4 juillet 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-66-development-theory/.

88 Larissa Mies Bombardi, Agrotóxicos e Colonialismo Químico [Agrotoxines et colonialisme des pesticides] (São Paulo, SP : Elefante, 2023).

89 Larissa Packer et Camila Moreno. O Brasil Na Retomada Verde: Integrar Para Entregar. Brasília. Grupo Carta de Belém, 2021.

90 Analyse personnelle reposant sur les données du FMI.

91 Tricontinental: Institute for Social Research. Serve the People: The Eradication of Extreme Poverty in China. Studies in Socialist Construction n° 1. 23 juillet 2021. https://dev.thetricontinental.org/studies-1-socialist-construction/.

92 Xi Jinping. Hold High the Great Banner of Socialism with Chinese Characteristics and Strive in Unity to Build a Modern Socialist Country in All Respects, discours lors du 20e Congrès national du Partie communiste chinois. 16 octobre 2022. http://my.china-embassy.gov.cn/eng/zgxw/202210/t20221026_10792358.htm.

93 Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste communiste, 22e impression de l’édition du 100e anniversaire (New York : International Publishers, 1979).

94 Bureau of Political-Military Affairs. US Security Cooperation with Ukraine. US Department of State. 12 décembre 2023. https://www.state.gov/u-s-security-cooperation-with-ukraine/.

95 Joe Biden, « Déclarations du président Biden sur la fin de la guerre en Afghanistan », Maison Blanche, 31 août 2021, https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2021/08/31/remarks-by-president-biden-on-the-end-of-the-war-in-afghanistan/.

96 Tricontinental : Institut de recherche sociale, Syria’s Bloody and Unforgiving War, dossier n° 3, 5 avril 2018, https://dev.thetricontinental.org/dossier-3-syrias-bloody-war/.

97 « Fabrication, valeur ajoutée (% du PIB) – Afrique du Sud », Données de la Banque mondiale, consultation le 20 décembre 2023, https://data.worldbank.org/indicator/NV.IND.MANF.ZS?locations=ZA.

98 Rodríguez, « The Human Consequences of Economic Sanctions ».

99 Tricontinental: Institute for Social Research, « The Emergence of a New Non-Alignment », newsletter n° 24, 15 juin 2023, https://dev.thetricontinental.org/newsletterissue/new-non-alignment/.

100 Patrick Wintour, « Gulf States Fend off Call From Iran to Arm Palestinians at Riyadh Summit », The Guardian, 12 novembre 2023, https://www.theguardian.com/world/2023/nov/12/gulf-states-fend-off-call-from-iran-to-arm-palestinians-at-riyadh-summit.

101 Analyse personnelle reposant sur les données de la Banque mondiale.

102 Kyunghoon Kim and Andy Sumner, « Bringing State-Owned Entities Back into the Industrial Policy Debate: The Case of Indonesia », Structural Change and Economic Dynamics 59 (Décembre 2021) : 496–509, https://doi.org/10.1016/j.strueco.2021.10.002.

103 « Exportations de biens et de services ($ US courants) – Indonésie », Données de la Banque mondiale, consultation le 20 décembre 2023, https://data.worldbank.org/indicator/NE.EXP.GNFS.CD?locations=ID.

104 Daniel Kritenbrink et al., « Joint Statement on the United States-Indonesia Senior Officials’ 2+2 Foreign Policy and Defense Dialogue », Département de la défense des États-Unis, 23 octobre 2023, https://www.defense.gov/News/Releases/Release/Article/3566363/joint-statement-on-the-united-states-indonesia-senior-officials-22-foreign-poli/ ; « US Embassy Tracked Indonesia Mass Murder 1965’, National Security Archive », 17 octobre 2017, https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/indonesia/2017-10-17/indonesia-mass-murder-1965-us-embassy-files.

105 Ana Esther Ceceña et David Rodriguez, « La Guerra Contra El Narco En México Como Política de Reordenamiento Social », OLAG, n° 157 (2022), https://geopolitica.iiec.unam.mx/index.php/node/1294.

106 Timothy A. Wise, « The US Assault on Mexico’s Food Sovereignty », Global Issues, 6 juin 2023, https://www.globalissues.org/news/2023/06/06/33954.

107 Chaba Brahim, « “Until Our Territories Are Free”: Women From Western Sahara in Ceaseless Struggle », Capire, 18 février 2021, https://capiremov.org/en/interview/until-our-territories-are-free/.

108 « L’esprit de Camp David : déclaration commune du Japon, de la République de Corée et des États-Unis », communiqué de presse, Maison Blanche, https://www.whitehouse.gov/briefing-room/statements-releases/2023/08/18/the-spirit-of-camp-david-joint-statement-of-japan-the-republic-of-korea-and-the-united-states/.

109 Shanna Khayat, « GSOMIA vs. TISA: What Is the Big Deal? », Pacific Forum, 10 février 2020, https://pacforum.org/publication/yl-blog-19-gsomia-vs-tisa-what-is-the-big-deal.

110 Les données et les graphiques de cette section du document s’appuient largement sur les recherches publiées par l’économiste John Ross.

111 Calculé par John Ross à partir de One Hundred Years of Economic Statistics: United Kingdom, United States of America, Australia, Canada, France, Germany, Italy, Japan, and Sweden, compilé par T. Liesner (The Economist, 1989) et « International Transactions », tableau 1, Bureau of Economic Analysis Data, consultation le 13 novembre 2022, https://www.bea.gov/data/intl-trade-investment/international-transactions.

112 Lenin, « Once Again on the Trade Unions ».

113 Atish Rex Ghosh et Uma Ramakrishnan, « Current Account Deficits », Fonds monétaire international, consulté le 7 décembre 2023, https://www.imf.org/en/Publications/fandd/issues/Series/Back-to-Basics/Current-Account-Deficits.

114 Hudson, Super Imperialism, 77.

115 Langston Hughes, The Collected Poems of Langston Hughes , 1ère éd. (New York : Knopf, distribué par Random House, 1994).

116Vladimir Poutine, discours prononcé au Conseil de sécurité de Munich, Munich, Allemagne, 10 février 2007, https://is.muni.cz/th/xlghl/DP_Fillinger_Speeches.pdf.

117 Pour comprendre pourquoi nous nous abstenons d’utiliser les termes « grande récession » ou « grande crise financière », voir notre étude : The World in Economic Depression: A Marxist Analysis of Crisis, cahier n° 4, 10 octobre 2023, https://dev.thetricontinental.org/dossier-notebook-4-economic-crisis/.

118 Projet des électeurs indépendants, « DNC to Court: We Are a Private Corporation With No Obligation to Follow Our Rules », Independent Voter News , 14 août 2022, https://ivn.us/posts/dnc-to-court-we-are-a-private-corporation-with-no-obligation-to-follow-our-rules.

119Associated Press, « Many Who Met with Clinton as Secretary of State Donated to Foundation », CNBC, 23 août 2016, https://www.cnbc.com/2016/08/23/most-of-those-who-met-with-clinton-as-secretary-of-state-donated-to-foundation.html.

120 Joseph A. Schumpeter, « Capitalism, Socialism, and Democracy » (New York: Harper Perennial Modern Thought, 2008).

121 The Military Balance 2022, Institut international d’études de sécurité, 15 février 2023, https://www.iiss.org/en/publications/the-military-balance/.

122 Vijay Prashad, The Poorer Nations: A Possible History of the Global South (Londres & New York : Verso, 2014).

123 A. De La Cruz, A. Medina, Y. Tang, « Owners of the World’s Listed Companies », OECD Capital Market Series, 17 Octobre 2019, https://www.oecd.org/corporate/Owners-of-the-Worlds-Listed-Companies.htm.

124 Who Owns the German DAX? The Ownership Structure of the German DAX 30 in 2020 – A Joint Study of IHS Markit and DIRK, IHS Markit, juin 2021, https://cdn.ihsmarkit.com/www/pdf/0621/DAX-Study-2020—DIRK-Conference-June-2021_IHS-Markit.pdf.

125 Henrik Ahlers, Wem gehört der DAX? Analyse der Aktionärsstruktur der im Deutschen Aktienindex vertretenen Unternehmen [À qui appartient le Dax ? Analyse de la structure actionnariale des sociétés représentées dans l’indice boursier allemand] (Ernst & Young, juillet 2023), https://www.ey.com/de_de/forms/download-forms/2023/07/wem-gehoert-der-dax-2023.

126 Who Owns the German DAX?.

127 « Foreign Direct Investment, Net Inflows (BoP, Current US$) – Germany », Données de la Banque mondiale, consultation le 20 décembre 2023, https://data.worldbank.org/indicator/BX.KLT.DINV.CD.WD?end=2022&locations=DE&start=1971.

128 John Ross, « 事实表明,中国经济表现继续远优于G7国家 [Les faits montrent que l’économie chinoise continue de surpasser de loin les économies du G7] », Weibo (blog), 12 avril 2023, https://weibo.com/ttarticle/p/show?id=2309404975244548113063.

129 « US Companies Dominating European TV Market », Moonshot News (blog), 20 janvier 2022, https://moonshot.news/news/media-news/us-companies-dominating-european-tv-market/ ; Agnes Schneeberger, « Les services de médias audiovisuels en Europe – édition 2023 », juin 2023, Observatoire européen de l’audiovisuel et Conseil de l’Europe, https://rm.coe.int/audiovisual-media-services-in-europe-2023-edition-a-schneeberger/1680abc9bc#:~:text=Around%20one%20in%20five%20(18,in%20documentary%20and%20children’s%20programming, 7.

130 Hudson, Super Imperialism.

131 « La Namibie condamne l’Allemagne pour avoir défendu Israël dans l’affaire du génocide de la CIJ », Al Jazeera, 14 janvier 2024, https://www.aljazeera.com/news/2024/1/14/namibia-condemns-germany-for-defending-israel-in-icj-genocide-case.

132 Marx, « L’exposé des contradictions internes du droit ».

133 David Hoffman, « Russia’s Billionaire Matchmaker To the West », Washington Post, 24 septembre 2002, https://www.washingtonpost.com/archive/lifestyle/2002/09/24/russias-billionaire-matchmaker-to-the-west/e6c98740-ac21-4933-a445-674ea6149102/.

134 Brian D. Blankenship, « NATO and the Persistent Problem of German Defense Spending », Cornell University Press (blog), 1er novembre 2023, https://www.cornellpress.cornell.edu/burden-sharing-dilemma-coercive-diplomacy-brian-blankenship-11-01-2023/.

135 Mari Yamguchi, « Japan to Jointly Develop New Fighter Jet with UK, Italy », Associated Press, 9 décembre 2022, https://apnews.com/article/business-japan-united-kingdom-government-states-219e0adadd5f14b115766141cd0c5f6f.

136 Valerie Insinna, « US Gives the Green Light to Japan’s $23B F-35 Buy », 10 juillet 2020, https://www.defensenews.com/smr/2020/07/09/us-gives-the-green-light-to-japans-massive-23b-f-35-buy/.

137 S’il est prouvé que la conversion de l’industrie est nettement inférieure à celle d’autres éléments du PIB, les chiffres de la PPA que nous avons présentés surestimeraient les pourcentages pour les pays du Sud. Nous pensons qu’en dépit de cette erreur possible, l’orientation de cette approche fournit des informations utiles. La composition en pourcentage du PIB par secteur dépend des données de prix utilisées pour mesurer la valeur ajoutée de chacun d’entre eux. Les facteurs de conversion en PPA sont des estimations statistiques basées sur des paniers de biens et de services pour des années de référence qui sont ensuite appliquées aux estimations du PIB pour le PIB (PPA).

138 Barbara Kollmeyer, « “Right Now There Are Changes, the Likes of Which We Haven’t Seen in 100 Years.” Here’s What China’s Xi Said to Putin before Leaving Russia », Market Watch, 22 mars 2023, https://www.marketwatch.com/story/right-now-there-are-changes-the-likes-of-which-we-havent-seen-in-100-years-what-china-president-xi-said-to-putin-before-leaving-russia-d15150ce.

139 Agnieszka Bryc, « The Russian Federation and Reshaping a Post-Cold War Order », Politeja 5, n° 62 (31 octobre 2019) : 161–74, https://doi.org/10.12797/Politeja.16.2019.62.09; Vladimir Poutine, discours prononcé au Conseil de sécurité de Munich, Allemagne, 10 février 2007, https://is.muni.cz/th/xlghl/DP_Fillinger_Speeches.pdf.

140 « Special Report: Cables Show US Sizing up China’s Next Leader », Reuters, 17 février 2011, https://www.reuters.comarticle/idUSTRE71G5WH/.

141 Luke Hunt, « The World’s Gaze Turns to the South Pacific », The Diplomat, 4 septembre 2012, https://thediplomat.com/2012/09/the-worlds-gaze-turns-to-the-south-pacific/.

142 Xi Jinping, « Remarks by President Obama and President Xi Jinping in Joint Press Conference », 12 novembre 2014, La Maison Blanche, https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2014/11/12/remarks-president-obama-and-president-xi-jinping-joint-press-conference#:~:text=At%20the%20same%20time%2C%20I,instead%20of%20mutually%20exclusive%20ones.

143 « China to Leapfrog US as World’s Biggest Economy by 2028 – Think Tank » Reuters, 26 décembre 2020, https://www.reuters.com/article/idUSKBN290003/.

144 Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives (New York: Basic Books, 1997), 55 ; 30–31.

145 Les éditeurs, « Notes from the Editors », Monthly Review 75, n° 4 (1 septembre 2023), https://monthlyreview.org/2023/09/01/mr-075-04-2023-08_0/ ; Jake Sullivan, « Remarques du conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan sur le renouvellement du leadership économique américain à la Brookings Institution », La Maison Blanche, 27 avril 2023, https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2023/04/27/remarks-by-national-security-advisor-jake-sullivan-on-renewing-american-economic-leadership-at-the-brookings-institution/.

146 Nomaan Merchant et al., « US Announces $345 Million Military Aid Package for Taiwan », TIME, 29 juillet 2023, https://time.com/6299419/us-military-aid-taiwan/.

147 Malgré les récentes révélations de pratiques frauduleuses, l’économie comportementale a été utilisée avec succès par les services de renseignement étasuniens dans le cadre de campagnes médiatiques en ligne.

148 Daniel McAdams, « “What Is The Empire’s Strategy?” – Col Lawrence Wilkerson Speech At RPI Media & War Conference », The Ron Paul Institute for Peace & Prosperity, 22 août 2018, https://ronpaulinstitute.org/what-is-the-empires-strategy-col-lawrence-wilkerson-speech-at-rpi-media-war-conference/.

149 Colum Lynch, « State Department Lawyers Concluded Insufficient Evidence to Prove Genocide in China », Foreign Policy, 19 février 2021, https://foreignpolicy.com/2021/02/19/china-uighurs-genocide-us-pompeo-blinken/ ; « Textile Exports by Country 2023 », World Population Review, consultation le 26 décembre 2023, https://worldpopulationreview.com/country-rankings/textile-exports-by-country ; « China’s Major Exports by Quantity and Value, December 2022 (in USD) », Administration générale des douanes, République populaire de Chine, 8 janvier 2023, http://english.customs.gov.cn/Statics/aeb5aefa-b537-4ef3-8e13-59244228cb0e.html.

150 Li Xuanmin, « A Decade of BRI Development Transforms China’s Xinjiang Region into a Core Area of the Silk Road Economic Belt – Global Times », Global Times, 1er octobre 2023, https://www.globaltimes.cn/page/202310/1299158.shtml.

151 Gregory C. Allen, « Choking off China’s Access to the Future of AI », Centre d’études stratégiques et internationales, 11 octobre 2023, https://www.csis.org/analysis/choking-chinas-access-future-ai.

152 Alex W. Palmer, « “An Act of War”: Inside America’s Silicon Blockade Against China », The New York Times, 12 juillet 2023, https://www.nytimes.com/2023/07/12/magazine/semiconductor-chips-us-china.html.

153 Xinhua, « The Belt and Road Initiative: A Key Pillar of the Global Community of Shared Future », Bureau d’information du Conseil d’État, République populaire de Chine, 10 octobre 2023, http://english.scio.gov.cn/whitepapers/2023-10/10/content_116735061_5.htm.

154 David Choi, « US, South Korean, Canadian Warships Train in Yellow Sea Ahead of Incheon Anniversary », Stars and Stripes, 15 septembre 2023, https://www.stripes.com/branches/navy/2023-09-15/trilateral-naval-drill-yellow-sea-incheon-11383145.html.

155 An Dong, « 黄海军演仅5小时,美准航母跑路,舰载机坠毁,美军被迫发帖寻找 [Cinq heures seulement après le début de l’exercice naval en mer Jaune, un quasi-porte-avions étasunien a pris la fuite, son porte-avions s’est écrasé et l’armée a été contrainte de le rechercher.] », IFENG, 18 septembre 2023, https://i.ifeng.com/c/8TBMF5tH2bY.

156 « Investor FAQs », New Development Bank, consulté le 26 novembre 2023, https://www.ndb.int/investor-relations/inverstor-faqs/ ; BRICS Information Centre, « Treaty for the Establishment of a BRICS Contingent Reserve Arrangement », University of Toronto, consulté le 26 novembre 2023, http://www.brics.utoronto.ca/docs/140715-treaty.html.

157 « Answers to the Questions of the Video Conference “SCO – Shaping Eurasia” », Organisation de coopération de Shanghai, 27 octobre 2020, https://eng.sectsco.org/20201027/686658.html.

158 Christoph Nedopil Wang, « China Belt and Road Initiative (BRI) Investment Report 2023 H1 », Green Finance & Development Centre, 1er août 2023, https://greenfdc.org/china-belt-and-road-initiative-bri-investment-report-2023-h1/.

159 Mao Zedong, « Discours prononcé à la réunion de Wuchang du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois », dans Selected Works of Mao Tse-Tung, vol. IV (Pékin : Foreign Languages Press, 1958), 98-99, https://www.marxists.org/reference/archive/mao/works/red-book/ch06.htm.

Josie Mpama

Peu de photographies de Josie Mpama peuvent être trouvées, que ce soit dans les archives, ou en ligne. L’art de cette étude récupère la présence largement inconnue de Josie dans des espaces et des processus politiques importants au sein des luttes anticoloniales et anti-apartheid dans lesquelles elle a joué un rôle important. Sa silhouette y est (seulement) esquissée. En effet, en raison des conditions matérielles et politiques de l’époque et d’aujourd’hui, nous avons peu de preuves visuelles de son implication dans le façonnement de l’histoire de l’Afrique du Sud. L’art place Josie dans des moments politiques clés, reflétant ainsi la tentative de l’étude de récupérer un héritage qui a été « négligé et largement exclu de l’historiographie dominante », comme nous l’écrivons dans l’étude.

Le vingtième siècle a été marqué par des luttes de libération nationale en Afrique et en Asie, ainsi qu’en Amérique latine, où les structures néocoloniales avaient subordonné les pays officiellement indépendants. Les succès de la révolution russe de 1917 ont inspiré́ la paysannerie et la classe ouvrière dans l’ensemble du Sud Global. La lutte pour l’égalité́ et la libération sous la direction des travailleurs se poursuit dans les luttes anti-impérialistes de notre époque. Par des moyens divers et variés, les femmes ont puissamment façonné et continuent de façonner toutes ces luttes.

A travers la série femmes de luttes, femmes en lutte, l’Institut Tricontinental de recherche sociale se propose de présenter les histoires de femmes en lutte qui ont contribué non seulement à la sphère politique au sens large, mais qui ont également été les pionnières de la création d’organisations de femmes, ouvrant des voies de résistance et de lutte féministes tout au long du vingtième siècle.

La praxis, en tant que connaissance de la théorie et des méthodes d’organisation de la lutte qui évoluent et répondent à l’histoire, alimente les luttes actuelles contre l’oppression. En tant que militants, nous étudions les vies diverses, les contextes et les méthodes d’organisation de ces femmes, non seulement pour mieux comprendre leur contribution politique, mais aussi pour nous inspirer dans la construction des organisations dont nous avons besoin aujourd’hui pour gagner la lutte contre l’oppression et l’exploitation.

Dans la quatrième étude de cette série, nous abordons la vie et les luttes politiques de Josie Mpama (1903-1979), leader de la résistance contre l’oppression coloniale et le système d’apartheid en Afrique du Sud. Josie était une figure clé dans l’histoire des femmes militantes en Afrique du Sud et une dirigeante du Parti communiste d’Afrique du Sud. Sa vie nous enseigne l’importance de l’organisation de la base et des masses, ainsi que les défis qui accompagnent ce travail. Comme beaucoup de femmes impliquées dans la politique radicale, en particulier dans les pays du Sud Global, les contributions politiques extraordinaires et l’acuité théorique de Josie ont été négligées et largement exclues de l’historiographie dominante.


Née Josephine Winifred Mpama le 21 mars 1903, Josie – comme elle était connue de sa famille, de ses amis et de ses camarades – a dû prendre plusieurs noms, en fonction des manœuvres qu’elle devait effectuer dans différents contextes. Lorsque la langue anglaise dominait et permettait une plus grande mobilité sociale et économique, son nom de famille était anglicisé et elle se faisait appeler Josie Palmer. À d’autres moments, lorsqu’elle était avec Edwin, son conjoint de fait, et que les politiques de respectabilité entraient en jeu, elle utilisait son nom de famille et devenait Mme Mofutsanyana. Dans le cadre de ses activités plus clandestines, elle avait plusieurs alias, dont les plus connus sont Winifred Palmer, Beatrice Henderson, et Écharpe Rouge (Red Scarf).

Josie est née un an après la fin de la deuxième guerre des Boers (1899-1902), au cours de laquelle l’Empire britannique et les Boers (descendants des colons néerlandais) se sont disputé le contrôle de la région. Elle a grandi et est devenue politiquement active pendant l’une des périodes politiques les plus tumultueuses de l’histoire de l’Afrique du Sud, lorsque la minorité blanche tentait de consolider son contrôle de la terre, du travail et du pouvoir politique. Dans le même temps, des changements et des conflits profonds se produisaient également dans le paysage politique et économique international ; avant d’atteindre l’âge de quarante ans, Josie allait vivre la Première Guerre mondiale, la Révolution russe, la Grande Dépression, la formation de l’Internationale communiste (Comintern), la montée du fascisme européen et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Bien que le traité de Vereeniging, signé le 31 mai 1902, ait mis fin à la guerre entre l’Empire britannique et les Boers, il n’a pas apporté la paix à l’Afrique du Sud. Au cours des décennies qui ont suivi, les bases ont été jetées pour l’ascension systématique et structurelle de la domination blanche et de la ségrégation raciale, de la dépossession des terres et de la mise en place d’un système de main- d’œuvre migrante bon marché qui en découlait. La création de l’Union d’Afrique du Sud, en 1910, qui a regroupé diverses colonies britanniques et colonies boers en un État unitaire, a marqué le début d’une phase qui a jeté les bases de l’émergence du système d’apartheid, caractérisé par une gouvernance fondée sur la ségrégation raciale. L’application la plus poussée de ce système a eu lieu après la victoire électorale, en 1948, du Parti national afrikaner blanc de droite, dont les dirigeants, à l’image de John Vorster, avaient des liens directs avec le fascisme allemand.

Au milieu de ces convulsions politiques, la jeune Josie a connu des troubles personnels et la pauvreté à la maison. À l’âge de sept ans, ses parents ont divorcé, déclencheant ainsi une longue bataille pour la garde des enfants et une période pendant laquelle elle a été continuellement confiée à différents proches de la famille, dont certains se sont avérés très violents.1 Sa famille, issue de classe ouvrière, était également divisée par les catégories raciales imposées par l’État colonial : son père était zoulou et travaillait comme interprète judiciaire, tandis que sa mère, désignée comme “personne de couleur”, a été employée comme domestique pendant plusieurs années, bien qu’elle appartenait à la catégorie des mieux payés.2 Selon la nomenclature de l’État, Josie était considérée comme une “personne de couleur” (Coloured), ce qui signifie qu’elle aurait pu choisir de vivre à l’écart et “au- dessus” de la majorité africaine en acceptant les avantages économiques et politiques, aussi limités soient-ils, qui découlaient de la conformité à la hiérarchie raciale imposée par le système d’apartheid. Au lieu de cela, Josie l’a rejeté et a choisi de s’identifier aux Africains et de travailler avec eux toute sa vie, en vivant dans des quartiers populaires à prédominance africaine ou des zones de diversité raciale (tel que Sophiatown) qui remettaient en cause le système de ségéragation imposé par l’État.

Josie s’engage dans le militantisme à la fin des années 1920 et au début des années 1930, à travers des manifestations locales pour de meilleures conditions de logement et pour les droits, dans sa ville natale de Potchefstroom, située à environ 120 kilomètres au sud-ouest de Johannesburg. C’est là, dans les tranchées de la lutte, qu’elle est devenue l’une des premières femmes noires à rejoindre le Parti Communiste d’Afrique du Sud (CPSA) en 1928 avant de devenir, plus tard, une des premières femmes noires à occuper un poste de direction au sein du parti.3 Le mouvement communiste a profondément influencé la pensée et l’action de Josie. Lors d’une commémoration de la révolution russe organisée par le CPSA en novembre 1932, elle a affirmé l’importance de la révolution pour “chaque travailleur, quelle que soit sa couleur” et a continué à vouer une profonde admiration au projet soviétique jusqu’à sa mort. 4

Dans les années 1930, Josie s’est engagée dans la section sud-africaine du Secours rouge international (SRI) du Comintern, connue sous le nom d’Ikaka la Basebenzi (« Bouclier des travailleurs »), créée en 1931 à la suite de l’assassinat du militant communiste Johannes Nkosi par la police, lors d’une manifestation à Durban.5 Quelques années plus tard, Josie s’est rendue en Union soviétique, ce qui lui a permis d’acquérir une expérience de première main avec le Comintern.

Bien que certaines de ses contributions les plus importantes aient été faites dans le cadre des campagnes nationales contre l’apartheid, l’importance qu’elle accorde à l’organisation des femmes, notamment en tant que fondatrice, en 1954, de la Fédération des femmes sud-africaines (FEDSAW), une organistaion multiraciale, est particulièrement significative. Josie a été l’une des rares à plaider publiquement en faveur d’une plus grande participation des femmes à la vie politique ainsi que pour la promotion des femmes ouvrières. Elle a été l’une des premières femmes noires à parler publiquement des liens entre le genre, la race et la classe.6

En raison de divers préjugés – hier et aujourd’hui – sur qui est considéré comme un intellectuel et sur ce qui est considéré comme un travail intellectuel, les rôles de Josie en tant qu’intellectuelle organique, penseur politique et leader, sont souvent négligés.7 Bien que son éducation à la théorie marxiste ait été quelque peu informelle et irrégulière par nature, elle avait une appréciation claire de la nécessité d’une lutte des classes organisée. Pour Josie, la théorie et l’idéologie avaient leur raison d’être dans la mesure où elles prenaient en compte les réalités et les conditions concrètes afin d’éclairer le cours de l’action. Bien que guidée par la ligne du parti, comme le note son biographe Robert R. Edgar, “elle n’hésitait pas à prendre des positions indépendantes et à critiquer sévèrement les politiques du CPSA qui, selon elle, n’étaient pas ancrées dans les réalités sud-africaines.” 8

Comme beaucoup d’intellectuels organiques, Josie est entrée en politique par le biais de ses expériences. Dans le cas de Josie, ce fut en grandissant sous la domination blanche dans l’Afrique du Sud sous l’apartheid et en participant à des manifestations locales. Découvrant le marxisme et la théorie révolutionnaire par morceaux et fragments, elle a assemblé les concepts qu’elle apprenait et les a appliqués à son contexte spécifique pour faire avancer la lutte du peuple ; une démarche similaire à celle de beaucoup d’intellectuels organiques et de militants politiques à travers le Sud Global à l’époque de la libération nationale.9

En dehors de sa vie politique publique, elle a assumé autant de rôles que de noms, y compris ceux de mère, de grand-mère et, dans les dernières années de sa vie, de militante locale basée à l’église et de guérisseuse populaire. En fin de compte, son engagement durable pour changer la réalité sociale de son peuple était basé sur son affection sincère pour sa communauté et galvanisé par un cadre de révolution sociale.

Les manifestations contre les ‘‘permis d’habiter’’ (lodger’s permit) à Potchefstroom à la fin des années 1920 se traduisaient souvent par des affrontements avec les autorités à l’hôtel de ville, que l’on aperçoit au loin. Ces expériences politiques ont été déterminantes pour Josie.

Photo de référence: Gawie van der Walt. Source: Lennie Gouws.

Au service de l’économie blanche en plein essor

Au tournant du XXe siècle, les hommes africains des zones rurales d’Afrique du Sud et des pays voisins ont été attirés par le centre industriel émergent de Johannesburg pour travailler dans les mines de la ville. Seuls les hommes étaient autorisés à effectuer ce type de travail et, à leur arrivée, ils vivaient dans des communautés de travailleurs semi-carcérales, rémunérés à un taux si bas qu’ils ne pouvaient pas subvenir aux besoins de leurs familles restées au pays. La construction de l’Afrique du Sud moderne était ancrée dans une organisation du travail ségréguée et segmentée, reposant non seulement sur l’exploitation impitoyable d’une majorité de la classe ouvrière racialisée, mais bénéficiant également de manière substantielle de la division du travail entre les sexes au sein de cette main-d’œuvre. Comme le rappelait en 1978 la journaliste et communiste sud-africaine Ruth First:

C’est un système de travail bon marché, de travail migrant, qui commence par extraire les hommes des réserves rurales pour servir l’économie blanche, puis les rejette de cette économie lorsqu’ils sont trop vieux et malades pour travailler; les renvoie loin, dans les réserves lorsqu’ils sont au chômage. Ainsi, les dirigeants blancs se déchargent simultanément de toute responsabilité envers les vieux, les malades, les chômeurs et leurs familles; et éliminent la source de rébellion et de révolte de la classe ouvrière.

Ce sont les femmes qui portent le plus lourd fardeau de ce système de migration. Elles doivent assumer le fardeau de la famille et celui de la production, pour faire tourner l’agriculture. Elles sont donc responsables à la fois de la famille et de la production.10

Ce travail consistait non seulement à s’occuper des jeunes et des vieux, des malades et des chômeurs, afin d’assurer la survie des familles et des communautés dans les “réserves” rurales africaines (concept inspiré des réserves amérindiennes aux États-Unis), mais aussi, plus tard, à effectuer le travail domestique et social de reproduction essentiel au maintien de la classe dirigeante blanche.

Bien que les femmes africaines aient été initialement exclues des industries naissantes, les conditions difficiles dans les réserves rurales – ainsi que le fait qu’elles ne recevaient que peu ou pas d’envois de fonds de la part de leurs proches masculins vivant dans les villes – les ont incitées à chercher du travail ou des moyens de subsistance dans les villes. La plupart travaillait comme domestiques, brasseuses de bière, petits-commerçants et banchisseuses. La précarité et les bas salaires caractérisaient cette nouvelle armée de réserve de travailleurs occasionnels, repoussée à la périphérie des villes et fortement contrôlée et surveillée.

À l’adolescence, Josie a rejoint cette main-d’œuvre informelle, prenant divers emplois domestiques précaires et de courte durée, tels que laver des vêtements, nettoyer des maisons, cuisiner, ainsi que deux apprentissages en couture. Elle gagnait des salaires extrêmement bas, en partie à cause de son jeune âge.

Après la guerre des Boers, les Britanniques et les Boers (ou Afrikaners) ont conclu une alliance pour créer l’Union sud-africaine en 1910 et mettre en place un système de lois oppressives et de processus discriminatoires pour cimenter la domination blanche. Les familles africaines, leurs foyers, leur travail et leurs terres ont été ciblés de plusieurs manières, notamment par le biais du système des lois sur les laissez-passer, qui imposaient diverses restrictions à la majorité africaine et à leur capacité à vivre dans les villes, à se déplacer librement et à travailler. Le système comprenait des mesures qui criminalisaient les grèves pour les travailleurs africains, leur interdisaient certains types d’emplois et leur accordaient des compensations pour blessures inférieures à celles de leurs homologues blancs. Ces politiques visaient à contrôler et à limiter leur capacité à travailler dans les zones urbaines, où le potentiel de gain était le plus élevé, et à limiter leur existence sociale et, en fin de compte, politique. Pourtant, les lois sur les laissez-passer étaient également utilisées pour garantir une main-d’œuvre bon marché dans les villes conçues presque exclusivement pour l’économie blanche en plein essor. À divers moments, le système d’apartheid était appliqué par une surveillance policière systématique, à l’image de l’utilisation de carnets de laissez-passer que les Africains devaient porter en permanence et qui contenaient des informations d’identification personnelle, y compris des détails biométriques et d’emploi. Sous ce régime, les Africains étaient soumis à une surveillance constante, au harcèlement et à la menace d’amendes ou d’arrestations.

Au début des années 1910, une résistance populaire et organisée aux lois sur les laissez-passer est apparue dans tout le pays, l’une des premières étant la campagne historique menée par les femmes en 1913 à Bloemfontein. Bien que ces luttes aient permis d’obtenir des concessions dans certains cas, le système des lois sur les laissez-passer a continué à s’étendre. La loi sur les indigènes dans les zones urbaines (The Native [Urban Areas] Act), adoptée en 1923, a ouvert la voie au renforcement du système de contrôle des déplacements qui allait se mettre en place à l’époque de l’apartheid, limitant encore davantage les mouvements et la conduite des Africains dans les zones métropolitaines. En vertu de la loi de 1923, les Africains étaient définis comme des “résidents temporaires” qui n’étaient autorisés à séjourner dans les villes que dans la mesure où ils répondaient “aux besoins de la population blanche”, comme le stipulait alors la loi.11 Bien que les lois promulguées en 1902 et 1913 aient déjà établi les bases de la ségrégation raciale et de la dépossession des terres (en attribuant moins de dix pour cent des terres arables aux Africains), la loi sur les indigènes de 1923 a donné aux autorités locales des pouvoirs accrus pour appliquer les contrôles au sein de leurs municipalités.12 C’est dans ce contexte que Josie effectua ses débuts en politique.

Résistance à Potchefstroom

Potchefstroom était un bastion politique du projet de colonisation afrikaner et, plus tard, du système d’apartheid. Contrairement à Bloemfontein, où les luttes anti laissez-passer se sont développées dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, les luttes à Potchefstroom se sont déroulées dans un contexte de surplus de main-d’œuvre.13 Pour tenter de contrôler la population africaine croissante dans la région, le gouvernement colonial a imposé toute une série de restrictions, notamment des couvre-feux nocturnes et des redevances pour les services publics (telle que la construction de canalisations d’eau), dont beaucoup ont profondément affecté les femmes africaines.

Le 28 septembre 1927, un groupe organisé et composé d’environ 200 femmes africaines, lassées par l’avalanche de restrictions et l’augmentation des coûts qui pèsent sur leur vie quotidienne, manifestait contre la fermeture de puits d’eau. Les femmes, dont beaucoup gagnaient leur vie en lavant les vêtements des familles blanches, se sont rendues devant le magistrat local avec une banderole rouge, blanche et bleue sur laquelle étaient inscrits les mots “par miséricorde” (For Mercy) afin de manifester leur mécontentement.14

L’État avait adopté de telles mesures afin d’extraire des revenus des ménages africains pour couvrir les déficits des finances publiques qui, autrement, auraient dû être payés par les ménages blancs.15 L’opposition la plus vive s’est manifestée en réponse à la politique du ‘‘permis d’habiter’’, qui exigeait que toute personne âgée de plus de dix-huit ans vivant dans un logement appartenant à une autre personne, s’inscrive et paie la taxe municipale de logement. En d’autres termes, les enfants et les proches d’une personne devaient payer une redevance mensuelle pour vivre dans leur maison familiale. Ceux qui ne payaient pas s’exposaient à des poursuites, minant ainsi davantage la cohésion sociale de la famille africaine déjà mise à mal par l’emploi des travailleurs migrants.

Aux côtés d’autres dirigeants locaux et de cadres communistes (dont Edwin Thabo Mofutsanyana, qui deviendra plus tard son mari), Josie mena d’importantes manifestations contre la municipalité locale et les résidents blancs au sujet des permis d’habiter, y compris une campagne de résistance passive qui appelait au refus de payer la taxe de logement. Les femmes se sont montrées particulièrement créatives et résistantes durant cette période, utilisant diverses tactiques de résistance collective, tel que le retour rapide des résidents expulsés et de leurs meubles dans leurs maisons.16 Bien que les manifestations aient commencé spontanément, le Parti Communiste Sud-Africain (CPSA) a apporté un soutien organisationnel et juridique ainsi qu’une orientation politique au mouvement. En 1928, la branche locale du CPSA, alors grandissante, comptait environ mille membres ; Josie étant l’une des premières recrues de cette vague. 17

En amont d’une réunion de masse qui, le 16 décembre 1929 rassembla plus de cinq cents personnes, et dont le but était d’inciter à l’oganistaion et au recrutement de personnes pour lutter contre le régime raciste, les tracts du CPSA proclamaient:

Roulez par milliers ! Travailleurs africains ! Vous n’avez pas de fusils ni de bombes comme vos maîtres, mais vous avez le nombre;, vous avez le travail et le pouvoir de vous organiser. Ce sont vos armes, apprenez à les utiliser et mettez ainsi le tyran à genoux.18

La lutte à Potchefstroom a atteint son apogée en janvier 1930, lorsqu’une grève générale a entraîné la fermeture de la ville. Les femmes africaines ont mené la charge, organisant des piquets de grève, bloquant les routes principales et empêchant d’autres Africains d’aller travailler.

Bien que ces luttes aient créé des obstacles pour les autorités locales, qui ont finalement capitulé et supprimé les frais de permis de logement en mai 1931, en mai 1930, la résistance active s’était éteinte ; l’organisation du parti avait presque cessé d’exister et Josie a été contrainte de quitter la ville.19 Les autorités blanches utilisèrent la lutte à Potchefstroom comme une expérience pour améliorer les mécanismes de contrôle, qui allaient trouver de nouvelles expressions plus sévères dans les années suivantes.

Les luttes locales qui se sont déroulées dans et autour de la résistance aux permis d’habiter à Potchefstroom ont été des expériences formatrices pour Josie, à la fois en termes d’organisation des femmes et d’initiation au communisme. Elles ont fait naître en elle le sentiment profond que, pour progresser, la lutte politique devait être ancrée dans les questions de base qui touchaient le plus la majorité. Alors que des membres du CPSA ou des représentants du Comintern minimisaient l’importance de ces luttes, Josie continuait d’insister sur le fait que le parti devait les soutenir afin d’être plus pertinent pour les masses laborieuses.20

Une de Umsebenzi (le travailleur sud-Africain), journal du parti communiste d’Afrique du Sud, consacrée à la mobilisation contre l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie fasciste, avec un titre explicite : « Ne touchez pas à l’Ethiopie ! ». Umsebenzi était l’un des outils du parti pour faire connaître ses opinions et son travail. Josie écrivait pour le journal et plaidait en faveur d’une plus grande participation des travailleurs noirs.

Source : Corinne Sandwith/Revolutionary Papers via the Historical Papers Library, Université de Witwatersrand.

Porter l’écharpe rouge

Après des mois de discussions et de débats entre diverses organisations de gauche sur la possibilité de former un parti communiste, le CPSA a lancé sa conférence de fondation le 30 juillet 1921. Il s’agissait de la première conférence de ce type sur le continent. L’objectif initial du parti était, comme indiqué dans son manifeste fondateur, “d’établir le contact le plus large et le plus étroit possible avec les travailleurs de tous les rangs et de toutes les races et de propager l’évangile communiste parmi eux”, en s’inspirant et en suivant les directives du Comintern.21 Le parti a reconnu l’importance de soutenir les luttes africaines, en particulier en ce qui concerne le logement, la dépossession des terres, le contrôle de l’afflux de main-d’œuvre et l’émancipation politique. 22

Moses Kotane, qui devint le deuxième secrétaire général africain du parti en 1939, observa que, parmi les premiers cadres noirs, Josie fut l’une des premières à adhérer au Parti (les archives du Comintern indiquent qu’elle fut le 516e membre à adhérer en 1928).23 Le parti organisait des cours du samedi soir sur l’idéologie et l’organisation communistes, auxquels les nouvelles recrues assistaient, à l’image de Josie, qui avait déménagé à Johannesburg à la fin de l’année 1931. Plus tard, elle créera une branche à Sophiatown et ouvrira une école du soir pour la formation idéologique ainsi que pour l’apprentissage des mathématiques et de l’anglais.24 Au milieu des années 1930, Josie intègre la haute direction du parti. Elle fait alors partie du Bureau politique à plusieurs reprises et du Comité central jusqu’en 1946 au moins, devenant ainsi sans doute la seule femme noire qui, à l’époque, occupait un tel poste dans un parti politique sud-africain.25

D’une manière générale, le parti manquait de femmes membres et de dirigeantes actives. Cette situation s’expliquait en grande partie par les conditions matérielles, à savoir les charges domestiques, les divisions raciales, les pratiques patriarcales, les restrictions sociales et géographiques ainsi que le manque d’accès à l’éducation. En ce qui concerne la perception de la capacité des femmes à effectuer un travail politique efficace, les attitudes patriarcales prévalaient à la fois dans la société et dans le parti, et le travail du parti était parfois considéré comme reflétant une culture d'”intellectualisme exclusif” qui marginalisait ceux qui n’avaient pas reçu d’éducation formelle ou politique.26 Néanmoins, bien que peu nombreuses, les femmes ont joué un rôle important au sein du CPSA, de la fin des années 1920 jusqu’aux années 1940. Ce fut encore le cas après l’interdiction du parti en 1950, qui fut contraint à la clandestinité et se reconstitua sous le nom de Parti communiste sud-africain (SACP). Parmi ces femmes figuraient Ray Alexander, Molly Wolton, Hilda Bernstein, Dora Tamana, Fatima Seedat, Cecilia Rosier, Rebecca Bunting, Sonia Bunting, Rica Hodgson, Thoko Mngoma, Winifred Seqwana, Florence Mkhize, Letitia Sibeko, Violet Weinberg et Ruth First.

Pour gravir les échelons du parti, il fallait une formation et une expérience politiques. Lorsque l’opportunité de se former à l’étranger s’est présentée, Josie a sauté sur l’occasion et a accompagné Matilda First, la mère de la journaliste sud-africaine et icône communiste Ruth First, à Moscou en 1935, pour étudier à l’Université communiste des travailleurs d’Orient.27 Sous les pseudonymes Écharpe Rouge (Red Scarf) et Beatrice Henderson, Josie a participé à diverses activités pendant son séjour en Union soviétique, notamment au septième congrès mondial du Comintern.

Pendant son séjour à Moscou, Josie a témoigné et présenté, devant une commission sur l’Afrique du Sud, des rapports concernant les conflits internes entre des groupes rivaux au sein du CPSA ; des conflits qui avaient atteint un niveau tel que beaucoup considéraient que le parti était au bord de l’effondrement. Le secrétaire général de l’époque, Moses Kotane, avait alors soulevé une critique importante, à savoir que le parti n’était pas suffisamment « africanisé ». Kotane faisant notamment référence au fait qu’une partie importante de la direction, menée par Lazarus Bach, connaissait peu les réalités des masses africaines et était plutôt préoccupée par les débats européens, déconnectant ainsi les idéaux du parti de l’organisation et de l’activité de de dernier.28 Bien qu’elle ait appelé à des efforts accrus pour « africaniser » le parti et reconnaître les divisions existantes sur une base raciale, Josie, aux côtés de Kotane, s’est opposée aux positions visant à diviser la structure organisationnelle du parti sur une base raciale, y compris la proposition d’Edwin de former des ailes séparées du parti sur la base de la race en 1938.29

Josie a veillé à ne pas prendre parti au cours de la commission et a donné la priorité à la cohésion du parti. Elle n’a cependant pas hésité à faire part de ses préoccupations, tel que le manque d’initiatives visant à organiser les travailleurs dans les cellules d’usine et la faible rétention des membres, la formation insuffisante des cadres africains pour les postes de direction et la décision de donner la priorité à l’union de toutes les races au sein d’un même front, au détriment de la prise en compte des problèmes spécifiques rencontrés par les Africains.30 Josie a également souligné l’approche du parti en matière de rédaction et de publication d’articles, exprimant sa frustration à l’égard de la direction qui n’a pas encouragé les efforts littéraires des travailleurs.31 S i quelque chose n’allait pas dans l’article, a-t-elle demandé, n’aurait-il pas pu être corrigé ? 32

Un thème important dans les critiques de Josie à l’égard du parti était son manque d’engagement avec la réalité et son manque de vitalité politique. Elle exprimait des préoccupations concernant la nature mécanique des réunions de direction, en décalarant, par exemple: « nous ne discutions que du travail du groupe et jamais des questions politiques. » 33 Cette approche conduisait, selon elle, à un problème fondamental : la négligence générale du parti envers les questions qui affectaient spécfiquement les Africains. Pour Josie, le parti n’était pas suffisamment ancré dans la réalité sociale du pays, se concentrant plutôt sur des discussions théoriques marxistes orthodoxes et sur les développements politiques européens.34

Josie a notamment mis en garde le parti contre le fait de rejeter les dirigeants nationalistes africains, en faisant valoir qu’ils constituaient une « bourgeoisie indigène » et que, dans le cadre d’un large front de résistance, ils « nous aideraient à nous unir et à lutter contre l’impérialisme.»35

Elle expliquait que « si nous sous-estimons la bourgeoisie en tant que classe, cela signifie que nous ne comprenons pas encore la puissance du capitalisme » et que « nous ne devons pas esquiver le fait que bien qu’ils soient réformistes, ils ont de l’influence sur les masses ».36 Au cours de ses premières années, le CPSA décourageait explicitement les alliances avec les groupes nationalistes africains, malgré la position du Comintern qui prônait le soutien tactique à ceux qui dirigeaient les mouvements de libération nationale et de décolonisation.37 Les conclusions du Comintern issues de la commission sur les conflits internes du parti faisaient écho à bon nombre des préoccupations de Josie concernant l’incapacité du CPSA à construire une base de masse et des alliances tactiques. D’après les conclusions du Comintern, ces conflits découlaient de l’échec (du parti) à comprendre adéquatement le contexte sud-africain. Dans ce contexte, les efforts de Josie et d’autres ont été fructueux : dans les années 1940, le CPSA avait accru sa coopération avec le Congrès National Africain (African National Congress, ou ANC pour son acronyme en anglais), un mouvement de libération nationale qui a commencé comme un projet bourgeois africain en 1912, dans une tentative de construire un front de lutte plus large et basé sur les masses.

Bien que la participation aux réunions du Comintern ait été en soi un élément de l’éducation politique de Josie, sa principale raison de se rendre en Union soviétique était d’étudier à l’Université communiste des travailleurs d’Orient. L’un des mandats de l’université était de dispenser un enseignement et une formation politiques marxistes-léninistes aux dirigeants anticoloniaux et aux communistes du Sud, avec des anciens élèves tels que Jomo Kenyatta, Ho Chi Minh, Deng Xiaoping et Harry Haywood. Dans les années 1930, l’université a proposé un cours de quatorze mois aux étudiants internationaux, axé principalement sur la théorie, mais comprenant également deux mois de travaux pratiques (dont trois jours dans une ferme collective et quinze jours sur l’organisation du parti).38 Les sujets abordés comprenaient l’économie politique, l’histoire, le léninisme, le matérialisme historique, la construction du parti, la science militaire, la politique contemporaine et l’instruction en anglais.39

Bien que les études de Josie aient été interrompues par plusieurs problèmes santé et des hospitalisations, cette expérience internationale a néanmoins eu un impact profond sur elle, approfondissant sa perspective internationaliste et sa conscience de classe, et renforçant encore sa conviction de l’importance de l’organisation pour faire avancer la lutte. Lors du septième congrès du Comintern, dans le cadre d’une discussion portrant sur les mobilisations des dockers noirs au Cap qui refusaient de charger ou de constituer les équipages des cargaisons italiennes pendant l’invasion de l’Abyssinie (Éthiopie) par l’Italie en 1935-1936, Josie soulignait l’importance de l’internationalisme de la classe ouvrière : « bien que des protestations aient eu lieu, nous n’en avons pas fait assez. Si tous les Africains étaient organisés comme les dockers, aucun bateau n’aurait été chargé de fournitures pour les troupes italiennes… Les travailleurs africains doivent aider les travailleurs en Europe à lutter pour leur liberté. La paix n’est possible que par l’action des travailleurs ». 40

Dans le même discours, elle a également parlé de la « nécessité de l’organisation », affirmant que la « composition du CPSA est mauvaise » car il ne comptait pas d’Afrikaners dans ses rangs et avait trop peu d’Africains, et soutenant que le mandat principal du parti devait être de créer une organisation qui « attirera tous les pauvres et deviendra un puissant parti de masse. » 41

De retour en Afrique du Sud à la fin de l’année 1936, Josie s’est attachée à renforcer le caractère de masse du parti, poussée par l’urgence de construire une opposition large et organisée au système d’apartheid naissant. Elle était membre du comité de coordination du CPSA, créé en 1937 pour travailler sur “la question de l’organisation à l’échelle nationale.”42 Cette évolution vers l’organisation d’un mouvement de masse à travers le pays a marqué une nouvelle phase pour le CPSA, le mouvement syndical et le mouvement de libération. Cette évolution a été en partie favorisée par les conséquences politiques et économiques de la Seconde Guerre mondiale- à l’imagede l’afflux d’Africains dans les zones urbaines en raison des besoins en main-d’œuvre d’une industrialisation accrue dans un contexte économique difficile (inflation, pénurie alimentaire, surpopulation, etc.)- qui ont en partie contribué à cette évolution.

Pour Josie, la priorité était claire : comme elle l’a déclaré lors d’un débat au sein du parti, « les camarades doivent aller à la rencontre des masses. » 43 Lors d’une réunion du Front d’unité non-européen en 1939, elle encourageait l’assistance à « aller dans les usines, aller sur les terres, et partout où les non-Européens travaillent au profit des employeurs, leur dire qu’ils ont droit à une part et que nous avons droit à une part des bénéfices de la richesse de l’Afrique du Sud. »44

Le CPSA était devenu une force de premier plan à cette époque et après la guerre. Il a joué un rôle clé parmi les groupes politiques qui se sont réunis à l’occasion de la Conférence anti laissez-passer en novembre 1943, où ils ont convenu de mettre en œuvre tous les moyens possibles pour faire pression en faveur de l’abolition des laissez-passer, y compris en collaborant plus étroitement avec des groupes moins alignés sur le plan idéologique mais partageant des intérêts communs. Josie a été à l’avant-garde de divers efforts féminins dans cette lutte, notamment en organisant une conférence sur les lois sur les laissez- passer en mars 1944, avant le lancement d’une campagne officielle en mai de la même année.45 Ces efforts ont jeté les bases des campagnes ultérieures de lutte contre le système d’apartheid après son instauration officielle avec l’élection du Parti national en 1948.

Tout au long des années 1940, le CPSA a construit un large front contre la domination coloniale en formant de nouvelles alliances tactiques et des campagnes nationales, telles que le mouvement anti laissez-passer. Comme le décrit l’auteur Tom Lodge, cela a abouti à «l’élargissement du soutien public à l’organisation, le militantisme [accru] des activités communistes et le développement d’une perception et d’une compréhension mutuelles entre l’organisation et le Congrès National Africain (ANC).»46 Josie se trouvait souvent aux côtés d’un large éventail de dirigeants politiques lors de réunions de l’ANC et d’autres groupes qui organisaient des rassemblements multiraciaux prônant le non-racialisme et la participation des femmes noires, ainsi que des perspectives de résistance enracinées dans une analyse de classe.47

De nombreux dirigeants anticolonialistes, dont Josie, ont reçu une formation politique à l’Université communiste des travailleurs d’Orient, à Moscou. Son bâtiment principal (à gauche), aujourd’hui disparu, était situé en face de la place Pouchkine.

Photo de référence : I. N. Pano, Source : Rossen Djagalov.

Ouvrir la voie aux futures femmes dirigeantes

Alors que le CPSA était confronté au défi de l’organisation d’un mouvement national de masse, il a également dû tenir compte des problèmes spécifiques des femmes et faire un effort plus concerté pour les organiser. Dans les années 1930, les syndicats et le CPSA ont commencé à se tourner vers les travailleuses et à leur rôle dans les industries manufacturières et de transformation. Cependant, les femmes africaines étaient principalement cantonnées au service domestique et ne représentaient qu’une fraction de la main-d’oeuvre formelle (moins de 1% selon les données disponibles dans les années 1950).48 Dans ce contexte, Josie joua un rôle indispensable, en établissant des liens entre le parti, d’autres groupes politiques, le mouvement syndical et les femmes. Depuis ses débuts politiques dans les luttes locales menées par les femmes, Josie n’a cessé de défendre les droits des femmes, en mettant particulièrement l’accent sur les luttes des femmes africaines. Comme le dit un historien, « grâce à elle, le CPSA a pu diffuser des idées plus radicales sur le rôle que les femmes devraient jouer dans la politique d’opposition noire, parmi les femmes noires. » 49

Pour Josie, la participation des femmes était une nécessité stratégique pour que la classe ouvrière parvienne à renverser le régime colonial raciste. C’est pourquoi elle a défendu avec acharnement la participation politique des femmes à une époque où peu d’entre elles participaient à un discours public aussi radical. Ainsi, en 1937, en réponse à un projet de loi sur la modification des lois sur les autochtones, qui visait à limiter davantage la taille des populations africaines dans les zones urbaines en fonction du nombre minimum de travailleurs nécessaires, en plus d’autres restrictions, Josie lança l’appel suivant dans le journal du parti :

Nous, les femmes, devons entrer en scène en tant que combattantes, car ce n’est qu’avec notre aide que nos hommes peuvent lutter efficacement contre ce nouveau projet de loi. Ce n’est que par une lutte commune que nous pouvons contraindre [le retrait de] cette nouvelle loi esclavagiste.

Femmes, nous ne pouvons plus rester en arrière-plan ou nous préoccuper uniquement des affaires domestiques et sportives. Le moment est venu d’entrer dans le champ politique et de se tenir côte à côte avec les hommes dans la lutte.50

Dans le même temps, elle ne s’est pas privée de souligner et de critiquer la manière dont les relations patriarcales étaient imprégnées, non seulement dans la société mais aussi au sein du parti, limitant ainsi la participation des femmes à la vie politique :

Parmi tous nos dirigeants, il est très rare de voir leurs épouses ou leurs amies les accompagner aux réunions. Dans toutes leurs luttes, seules quelques femmes jouent un rôle actif, sauf dans les situations où des luttes pour les permis de logement sont engagées. Dans de tels cas, certaines femmes qui ne peuvent pas se permettre de payer les frais, et parce que cela affecte toute la famille, trouvent qu’il n’y a pas d’autre solution que de s’unir avec les autres et d’assister aux réunions. Cependant, dès qu’elles constatent qu’elles ont soit gagné soit perdu, elles rentrent chez elles et reprennent leurs rôles domestiques.51

Tout en combattant les influences patriarcales, Josie s’est également interrogée sur la manière d’encourager les femmes à prendre part à des luttes qui semblaient éloignées de leurs réalités immédiates. Dans le cas d’une proposition visant à limiter le droit de vote et la représentation des hommes africains, elle fit ainsi remarquer que “très peu de femmes ont pris part à la lutte contre les Lois indigènes (Native Bills) ; probablement parce qu’elles n’ont pas jugé important d’aider leurs hommes à maintenir un droit de vote dont elles étaient élles-mêmes privées.’’52

Bien que les femmes africaines aient résisté au contrôle colonial de leur travail, de leurs terres et de leur vie quotidienne tout au long du début du vingtième siècle (et bien avant), leur organisation précoce en Afrique du Sud a néanmoins renforcé les rôles de genre conservateurs, exigeant d’avoir leur mot à dire en tant que mères, ménagères, etc., ou s’est limitée à des rôles de soutien dans la lutte contre le racisme. Dans certains cadres limités, les femmes ont consciemment et tactiquement tiré parti de concepts tels que la maternité, qui étaient tenus en haute estime, pour faire progresser leur émancipation de manière plus générale, en les utilisant intentionnellement pour manœuvrer au sein d’espaces politiques limités et intégrer des femmes qui n’étaient pas politiquement actives (malgré les sous-entendus essentialistes que ces concepts conservaient).

Suite à l’émancipation politique des femmes blanches en 1930 et à l’augmentation de la participation des femmes à l’activité politique qui s’ensuivit, le CPSA créa en 1931 un département des femmes que Josie allait diriger. Dans un premier temps, les femmes étaient considérées comme de simples soutiens des hommes dans la lutte. Toutefois, cette situation commença à changer à mesure que le parti mettait davantage l’accent sur la capacité des femmes à travailler aux côtés de leurs homologues masculins, qu’il encourageait des conceptions plus radicales des rôles des hommes et des femmes et qu’il offrait aux femmes une plus grande souplesse pour s’organiser selon leurs propres conditions.

Bien que les femmes soient restées minoritaires parmi les membres et les dirigeants du parti, comme le note l’historien C. J. Walker, « dans le domaine de l’émancipation des femmes, le CPSA a apporté de nouvelles perspectives au mouvement de libération nationale naissant de l’époque. »53 L’évolution progressive de l’approche du CPSA à l’égard de la question du genre est née de sa compréhension du fait que la principale contradiction dans la société était celle entre les propriétaires de biens et de capitaux et ceux qui vendaient et dépendaient de leur travail pour survivre. En conséquence, bien que ses paroles aient souvent été plus éloquentes que ses actes, cette analyse, ainsi que son plaidoyer en faveur du non-racialisme, a permis au parti de mieux comprendre les problèmes auxquels étaient confrontées les travailleuses, par rapport à d’autres organisations de l’époque. Par exemple, dans une déclaration publiée en février 1932, le parti proclamait :

Femmes indigènes laborieuses, femmes blanches travailleuses, prenez conscience de vos intérêts, réveillez-vous pour lutter pour de meilleures conditions aux côtés de vos maris, de vos pères et de vos frères : ce n’est que par un front uni que vous pourrez vous débarrasser de toute l’exploitation dont vous souffrez sous le capitalisme et dont vous êtes, en tant que femmes, les plus grandes victimes.54

Au début des années 1930, le parti prévoiyait d’organiser une conférence nationale des femmes travailleuses, dont l’objectif était “d’unifier et de consolider la lutte sectorielle des femmes… [et] de créer une organisation permanente de lutte pour les femmes travailleuses d’Afrique du Sud.” Bien que cette conférence n’ait pas abouti en raison des bouleversements politiques au sein du parti, entre 1935 et 1937, Josie, ainsi que d’autres membres du parti, à l’image de Ray Alexander, ont continué à appeler à l’organisation et à l’activité militante des femmes.55 Comme l’a déclaré Josie en critiquant une organisation conservatrice d’aide sociale aux femmes qui ne parvenait pas à organiser avec succès des campagnes sur des questions touchant les femmes, « ils doivent laisser la place [à] des femmes qui mèneront et feront le nécessaire pour mener à bien le travail. » 56

Alors que la campagne contre les lois sur les laissez-passer prenait de l’ampleur à la fin des années 1940, le besoin d’une organisation plus large des femmes se faisait de plus en plus pressant. En 1947, des femmes du CPSA se sont réunies à Johannesburg pour créer une organisation féminine non raciale, l’Union des femmes du Transvaal, élisant Josie comme présidente. Bien que petite et localisée, elle a en quelque sorte servi de prototype pour une organisation féminine nationale plus large qui se formera plus tard.57 Peu de temps après, le système juridique répressif s’est intensifié avec l’adoption de la loi de 1950 sur la suppression du communisme ; loi qui a effectivement interdit le CPSA. A cela s’ajoutaient d’autres mesures, dont une nouvelle proposition visant à délivrer des carnets de laissez-passer pour les femmes africaines.

Des policiers vérifient les carnets de laissez-passer que les Noirs devaient porter sur eux sous le régime d’apartheid. Ces carnets de laissez-passer visaient à restreindre et contrôler leur mobilité socio-économique et politique.

Source de la photo : South African History Online, photographe inconnu.

Les femmes en marche

La répression croissante de l’État d’apartheid n’a fait qu’inciter le mouvement des femmes à intensifier ses efforts d’organisation. En 1954, 146 déléguées représentant environ 230 000 femmes de tous horizons politiques se sont réunies à Johannesburg pour la conférence fondatrice de la Fédération des femmes sud- africaines (FEDSAW). Lors de cette conférence, les deléguées se sont engagées à soutenir l’Alliance du Congrès naissante ; une coalition multiraciale qui a été officiellement créée l’année suivante et qui a lancé une campagne nationale contre l’apartheid ayant généré la plus grande participation de masse jamais observée à ce jour. Josie a assisté à la conférence au nom du Syndicat de toutes les femmes du Transvaal (Transvaal All-Women’s Union) et est devenue la présidente de la branche transvaalienne de la FEDSAW.

Bien que l’historiographie publique propagée par l’ANC après la fin officielle de l’apartheid en 1994 ait dépeint la fédération comme étant dirigée presque exclusivement par des femmes libérales affiliées à l’ANC, il est important de noter que la FEDSAW était en fait l’œuvre de Ray Alexander, membre du CPSA, et qu’elle comptait une participation considérable de travailleuses de gauche ; des syndicalistes comme Francis Baard aux communistes comme Josie. Bien qu’elle ait généralement présenté des revendications et des objectifs libéraux, tels que le droit de vote, son document fondateur, la Charte des Femmes, comprenait également un certain nombre d’éléments plus radicaux qui ont probablement été ajoutés grâce à la participation et aux efforts des femmes de gauche. Ces éléments comprenaient des dispositions appelant à « l’égalité de rémunération et de possibilités de promotion dans tous les domaines de travail », « l’égalité des droits avec les hommes en ce qui concerne la propriété, le mariage et les enfants », et « l’organisation des femmes dans les syndicats ».58 Alors que la charte décrivait les particularités des charges reproductives sociales des femmes et appelait les femmes à s’auto-organiser pour obtenir des droits politiques et des conditions économiques équitables, elle appelait également les femmes à lutter aux côtés des hommes dans « une lutte commune contre la pauvreté, la discrimination raciale et de classe, et les maux de la ségrégation raciale ». La Charte des Femmes deviendra finalement la base de certains droits constitutionnels en Afrique du Sud post-apartheid.

Bien que la FEDSAW ait travaillé au sein de l’Alliance du Congrès, elle avait également un mandat indépendant. L’année suivant sa création, la FEDSAW et ses branches ont organisé des femmes autour des questions de genre ainsi que des campagnes plus larges de l’Alliance du Congrès. Josie pouvait y être entendue s’exprimant lors d’événements tels que la commémoration de la Journée internationale des femmes à Johannesburg en mars 1955, s’adressant aux femmes de divers horizons sur la situation des femmes africaines.

La première grande manifestation nationale de la FEDSAW a eu lieu le 27 octobre 1955, lorsque deux mille femmes de toutes races ont marché contre les lois sur les laissez-passer et le système d’apartheid. Cependant, un mois avant la marche, Josie a reçu des ordres d’interdiction, faisant de sa participation à des réunions politiques publiques et à diverses organisations politiques, y compris la FEDSAW, un délit. À l’âge de cinquante-deux ans, ces mesures répressives ont contraint Josie à se retirer de la participation publique aux manifestations et aux organes dirigeants de la lutte. Dans sa dernière communication officielle avec la FEDSAW, Josie déclara à ses camarades:

Jamais les esprits des êtres humains n’ont été contrôlés. Jamais les yeux des êtres humains n’ont été fermés… Il est donc naturel que chaque âme vivante voie finalement et suive le chemin de la LIBERTÉ.

Josie ou pas Josie, la lutte continuera et notre jour de victoire viendra.59

Un an plus tard, le 9 août 1956, à l’issue de décennies de travail, 20 000 femmes ont envahi le Union Buildings à Pretoria, le siège officiel du gouvernement colonial, portant avec elles des pétitions signées demandant l’abolition de toutes les lois sur les laissez-passer de l’apartheid. La marche, montrant le succès des efforts pour organiser les femmes de toutes races à grande échelle en relativement peu de temps, a inauguré une nouvelle phase pleine d’espoir. L’Alliance du Congrès décidera plus tard que le 9 août serait célébré comme la Journée des femmes en Afrique du Sud. Aujourd’hui, l’anniversaire de la marche historique multiraciale des femmes vers Pretoria est un jour férié officiel.

Toujours tirer le peuple vers le haut

À partir de la fin des années 1940, Josie est devenue plus active au sein de l’Église anglicane et des groupes religieux féminins, tels que la Société des Femmes de l’Eglise Mzimhlophe (Mzimhlophe Church Women’s Society) et le Comité de l’Eglise Ekurhuleni (Ekurhuleni Church Committee), qui contribuaient à l’obtention de bourses pour les enfants, de colis alimentaires pour les familles pauvres et d’autres formes d’assistance.60 Un certain nombre de facteurs ont conduit Josie à procéder à ce changement, notamment le désir de renouer avec sa famille et sa communauté après avoir passé des décennies à prioriser le travail politique, ainsi que le désir d’améliorer sa santé physique et son bien-être spirituel. Autre facteur, sans doute plus important encore : pour de nombreuses femmes qui, comme Josie, avaient été liées à la FEDSAW et avaient été bannies de la vie politique publique, les groupes religieux féminins ont servi de refuge et de forme alternative d’organisation sociale dans un climat politique hostile marqué par la répression des activités anti-apartheid.61

Josie ne voyait aucune contradiction entre le communisme et le christianisme.62 Au contraire, comme le note son biographe Robert Edgar, elle considérait les deux comme des “expressions de son engagement pour la justice sociale.” 63 A l’image des traditions de la théologie de la libération qui ont pris racine dans diverses luttes de libération nationale à travers le monde, l’engagement de Josie dans des communautés religieuses au cours des dernières décennies de sa vie peut être mieux compris comme étant ancré dans une lecture similaire de la théologie comme outil de libération et dans la reconnaissance des fonctions sociales que la religion peut remplir.64

Bien qu’elle se soit retirée de la vie politique publique, Josie a continué à être la cible de l’État. Elle a été détenue et emprisonnée pendant plusieurs semaines pendant l’état d’urgence déclarée après le massacre de Sharpeville en 1960 (l’assassinat par la police de soixante-neuf personnes au cours d’une manifestation publique contre les lois sur les laissez-passer) et est restée dans le collimateur de la police de l’apartheid dans les années qui ont suivi.65 Cela ne l’a pas empêchée, selon ses propres termes, de continuer à “élever mon peuple.”66 Elle a soutenu ses petits-enfants dans les luttes politiques de la fin des années 1970, en particulier lors des soulèvements étudiants de 1976, et a continué à encourager les femmes à “se lever et à bouger.”67

Après son décès, en 1979, Josie a été enterrée au cimetière d’Avalon, à Soweto, aux côtés de nombreux combattants connus et d’autres, moins connus, qui ont mené la lutte.

La Fédération des femmes sud-africaines (FEDSAW) a tenu sa conférence inaugurale le 17 avril 1954 au Trades Hall de Johannesburg, où Josie a présidé la session « La lutte des femmes pour la paix».

Photographie de référence: Eli Weinberg. Source: archives de la rechere historique, Université de Witwatersrand, via les archives Mayibuye de l’Université du Cap-Occidental

 Josie ou pas Josie, la lutte continue

Des taux élevés de violence au chômage chronique, en passant par les bas salaires et le travail précaire, les Africains, et les femmes africaines en particulier, vivent dans un état de crise profonde qui s’inscrit dans le contexte social plus large de la crise du capitalisme. Dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, le féminisme est généralement compris comme une profession, un mode de travail universitaire et d’ONG, plutôt que comme un projet politique populaire. Les féministes de terrain sont systématiquement ignorées et sous-estimées par le discours de l’élite. Aujourd’hui, il n’existe pas de mouvement féministe national populaire organisé qui fasse progresser l’héritage de Josie.

L’emprise du féminisme élitiste ne peut être remise en question et défaite qu’en développant un féminisme véritablement populaire, un féminisme qui comprend que l’organisation et l’action politique anticapitaliste sont essentielles à la transformation de notre réalité sociale. Comme l’a dit Josie, “ce n’est que lorsque [les opprimés] sont politiquement avancés qu’ils pourront avancer sur le plan de l’éducation, de la société, de l’économie et du commerce.” 68 Contrairement à de nombreuses femmes de son époque, pour Josie, le fait d’être membre et dirigeante d’une organisation communiste a joué un rôle important dans la réalisation de ce progrès politique.

Tout au long de sa vie, Josie n’a jamais dévié de son engagement à changer la réalité sociale de la majorité. Dans une lettre adressée au ministre de la justice du gouvernement d’apartheid pour protester contre l’interdiction faite à Josie de participer à la vie politique publique, Helen Joseph, militante de l’Alliance du Congrès et secrétaire nationale de la FEDSAW, l’a décrite comme quelqu’un qui « a toujours travaillé pour le bien de l’ensemble du peuple ».69Pour le bien de l’ensemble du peuple : tel est l’héritage de Josie Mpama.


Cette photographie des membres du comité du district de Johannesburg de la CPSA en 1945 est l’une des seules images disponibles dans le domaine public qui montre Josie en train de travailler pour le parti.

Photographie de référence provenant de South African History Online, photographe inconnu.

La Ligue Panafricaine Umoja (LP-U) est une organisation internationale disposant de sections sur le continent africaine et dans la diaspora. La LP-U vise à soutenir la libération de la famille africaine mondiale (Afrique et diasporas) et l’organisation des conditions d’un processus d’unification politique connu sous le nom des « États-Unis d’Afrique». Cet article a été traduit en juillet 2024.

Notes

1 Josie Mpama, ‘‘Autobiography of J. Mpama’’, in Apollon B. Davidson, Irina Filatova, Valentin P. Gorodnov, & Sheridan Johns (dir) South Africa and the Communist International: A Documentary History. Vol. 2 Bolshevik Footsoldiers to Victims of Bolshevisation 1931–1939, Londres: Frank Cass, 2003.

2 Le gouvernement colonial (britannique), tout comme le régime d’apartheid en Afrique du Sud ont développé un système de classification raciale qui séparait les Africains des colons européens et regroupait les personnes métisses dans une troisième catégorie distincte : les « personnes de couleur » (Coloureds). Cette désignation continue d’être utilisée de nos jours et est associée aux Africains d’Afrique du Sud ayant des origines raciales « mixtes » ou aux descendants d’esclaves en provenance de diverses parties du monde et amenés de force dans la colonie du Cap. Toutefois, il est important de se rappeler que ce terme a été imposé par les colons et qu’il a été utilisé pour briser les familles et les communautés. Il a également effacé les identités uniques et diverses des groupes indigènes en classant ceux qui n’appartenaient pas à des clans ethniques de langue bantoue dans la catégorie « personne de couleur » (Coloured) ; une méthode utilisée par l’élite dirigeante pour diviser et conquérir la population africaine. Pour approfondir sur ce sujet, voir « The Lie of 1652 : Race and Class in South Africa, Interview with Patric Mellet », Amandla !, no. 73/74 (décembre 2020), https://aidc.org.za/the-lie-of-1652-race-and-class-in-south-africa-interview-with-patric-mellet/.

3 En Afrique du Sud, le terme « Africain » désigne les personnes qui descendent de groupes ayant migré d’Afrique occidentale et centrale entre 2 000 avant notre ère et 1 500 de notre ère. Les colons blancs les ont d’abord classés comme « autochtones » et « bantous » dans le cadre du colonialisme, puis comme « Africains » dans le cadre de l’apartheid. Le terme « noir » désigne toutes les personnes qui ne sont pas classées comme « blanches » dans le cadre de l’apartheid, y compris les personnes classées comme « indiennes » et « de couleur ».

4 Robert R. Edgar, Josie Mpama/Palmer: Get Up and Get Moving (Athens: Ohio University Press, 2020), p.113, 221.

5 Le Secours rouge international, également connu sous son acronyme russe MOPR, a été fondée par le Comintern en 1922 « pour organiser l’assistance matérielle et morale aux combattants d’avant-garde de la cause du communisme qui sont enfermés en prison, contraints à l’exil ou, pour quelque raison que ce soit, exclus contre leur gré de nos rangs de combattants ». Cf John Riddell, “International Red Aid 1922-1937 : Uniting to Defend Class War Prisoners”, Monthly Review Online, 5 août 2021, https://mronline.org/2021/08/05/international-red-aid-1922-1937-uniting-to-defend-class-war-prisoners/ ; Roth, “Josie Mpama”, 122 ; Hakim Adi, Pan-Africanism and Communism : The Communist International, Africa, and the Diaspora, 1919-1939 (Africa World Press, 2013), p.386.

6 Robert R. Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.113, 128; Tom Lodge, Red Road to Freedom: A History of the South African Communist Party, 1921–2021 (Johannesburg: Jacana Media, 2021), p. 313; Mia Roth, “Josie Mpama: The Contribution of a Largely Forgotten Figure in the South African Liberation Struggle”, Kleio 28, no. 1 (1996), p. 122.

7 Sur les intellectuels organiques, lire la contribution de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale, « The New Intellectual », dossier no. 12, 11 février 2019, https://dev.thetricontinental.org/the-new-intellectual/ (en anglais)

8 Robert R. Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p. 131.

9 Pour approfondir ce sujet, voir l’étude de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale, « Dawn: Marxism and National Liberation », dossier no. 37, 8 février 2021, https://dev.thetricontinental.org/dossier-37-marxism-and-national-liberation/. (en anglais)

10 Transcription d’un discours de Ruth First à l’occasion de la Journée de la Femme Sud-Africaine, le 9 août 1978, in Deborah Rochelle Klein, Negotiating Femininity, Ethnicity, and History: Representations of Ruth First in South African Struggle Narratives (thèse doctorat), Université du Cap, 2006, p. 300.

11 Natives (Urban Areas) Act, Loi n° 21 de 1923, Digital Innovation South Africa, https://disa.ukzn.ac.za leg19230614028020021.

12 ‘1913 Natives Land Act Centenary’, South African Government,: https://www.gov.za/1913-natives-land-act-centenary.

13 Julia C. Wells, We Now Demand!: The History of Women’s Resistance to Pass Laws in South Africa, Johannesburg: Witwatersrand University Press, 1994, p.66.

14 Robert R. Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p. 65.

15 Robert R. Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p. 68-69.

16 Wells, We Now Demand!, op.cit, p. 84.

17Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.54; Lodge, Red Road to Freedom, op.cit, p. 222.

18 Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.82–83.

19 Wells, We Now Demand!, op.cit, p.84- 85.

20 Roth, ‘‘Josie Mpama’’, op.cit, p.122; Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.124–126.

21 Brian Bunting, Moses Kotane: South African Revolutionary (Western Cape: Mayibuye Books, 1975), p. 26–27.

22 Lodge, Red Road, op.cit, p.69.

23 Bunting, Moses Kotane, 53; Mpama, ‘‘Autobiography of J. Mpama’’, p.160.

24 Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.161.

25 Mpama, ‘‘Autobiography of J. Mpama’’, p.160; Roth, ‘‘Josie Mpama’’, p.123.

26 Klein, ‘‘Negotiating Femininity, Ethnicity, and History’’, p.19

27 Bunting, Moses Kotane, op.cit, p.79; Edgar, Josie Mpama/Palmer.

28 Roth, ‘‘Josie Mpama’’, p.122; Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.131, 155.

29 A la même époque, Josie figurait parmi les signataires d’une lettre rédigée par douze membres du parti et envoyée au Bureau politique, critiquant une petite « clique » pour avoir mis en place des politiques inadéquates qui isolaient le parti des masses et pour avoir tenté de démettre Kotane de ses fonctions. Voir Bunting, Moses Kotane; Lodge, Red Road, p.317.

30 Mpama, ‘‘J. Mpama’s Statement to South African Commission, 13 March 1936’’, in South Africa and the Communist International, p.182–185.

31 Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.149.

32 Mpama, ‘‘Statement of J. Mpama to South African Commission, 19 March 1936’’, in South Africa and the Communist International, p.193.

33 Ibid, p.182.

34 Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.120.

35 Mpama, ‘‘Statement of J. Mpama to South African Commission, 19 March 1936’’, p.195.

36 Mpama, ‘‘Statement of J. Mpama to South African Commission, 19 March 1936’’, p.195; Lodge, Red Road, p.189–190, 216.

37 Woodford McClellan, ‘‘Africans and Black Americans in the Comintern Schools, 1925–1934’’, The International Journal of African Historical Studies 26, no. 2 (1993),p. 375. Woodford McClellan, ‘‘Africans and Black Americans in the Comintern Schools, 1925–1934’’, The International Journal of African Historical Studies 26, no. 2 (1993), p.375.

38 Au cours du deuxième congrès du Comintern, le dirigeant soviétique Vladimir Lénine a présenté une thèse sur la question nationale et coloniale, décrivant comment, à ce moment précis, « l’Internationale communiste doit conclure une alliance temporaire avec la démocratie bourgeoise dans les pays coloniaux et arriérés, mais ne doit pas fusionner avec elle, et doit en toutes circonstances défendre l’indépendance du mouvement prolétarien ». Voir V. Lénine, « Projet de thèses sur les questions nationales et coloniales », 2 juin 1920, deuxième congrès de l’Internationale communiste, https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1920/jun/05.htm (en anglais) ; Lodge, Red Road, op.cit, p.69.

39 McClellan, ‘Africans and Black Americans in the Comintern Schools’, p.375.

40 Mpama, ‘‘J. Mpama to Sixth National Conference, CPSA, September 1936 (Extract from Conference Minutes)’’, in South Africa and the Communist International, p.215–216.

41 Mpama, ‘‘J. Mpama to Sixth National Conference’’, p.216.

42 Bunting, Moses Kotane, op.cit, p.87.

43 Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.156.

44 Ibid, p.164

45 Lodge, Red Road, p.242, 245.

46 Ibid, p.280-283

47 Elizabeth S. Schmidt, ‘Now You Have Touched the Women: African Women’s Resistance to the Pass Laws in South Africa, 1950–1960’, in The Struggle for Liberation in South Africa and International Solidarity: A Selection of Papers Published by the United Nations Centre Against Apartheid, ed. E.S. Reddy (New Delhi: Sterling Publishers, 1992).

48 Le non-racialisme est une idéologie et une tradition politique de premier plan en Afrique du Sud, née de l’opposition au système racialisé de l’apartheid. Le terme est inscrit comme valeur fondatrice au chapitre premier de la Constitution sud-africaine, bien que sa signification précise soit contestée par différentes forces politiques. Le CPSA était une organisation de premier plan pour les politiques non raciales, tandis que, par exemple, l’ANC réservait son adhésion exclusivement aux Africains jusqu’en 1969. Voir Imraan Buccus, « The Dangerous Collapse of Non-Racialism », New Frame, 30 juillet 2021.

49 C. J. Walker, Women in Twentieth Century South African Politics: The Federation of South African Women, Its Roots, Growth and Decline (Mémoire de master, Université du Cap, 1978), p.83–84.

50 Mpama, ‘An Appeal to African Women’, p.248.

51 Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.245–46.

52 Josie Mpama, ‘An Appeal to African Women Join the Struggle against Oppressive Laws’, South African Worker, 30 January 1937, in Edgar, Josie Mpama/Palmer, op.cit, p.249.

53 Walker, Women in Twentieth Century South African Politics, p.76.

54 Ibid, p.90

55 Walker, Women in Twentieth Century South African Politics, p.90.

56 Josie Mpama, ‘African Women Must Be Organised We Are Prepared to Move’, South African Worker, 26 juin 1937, In Edgar, Josie Mpama/Palmer, 252.

57 Kathryn Sturman, The Federation of South African Women and the Black Sash: Constraining and Contestatory Discourses About Women in Politics, 1954–1958 (these de doctorat, Université du Cape, 1996), p.65–66.

58 Federation of South African Women, Women’s Charter, (Johannesbourg, 17 Avril 1954).

59 Josie Mpama à la Fédération des femmes sud-africaines, 26 octobre 1955, Fédération des femmes sud-africaines 1954-1963, Historical Papers Research, Archive à l’Université de Witwatersrand, collection no. AD1137, http://researcharchives.wits.ac.za/uploads/r/historical-papers-research-archive-library-university-of-witwatersrand/6/7/c/67ce8c3ac5dc7d816f675fdcf489cae89d3e8a9255d3d0247ee782958ad00537/AD1137-Ad1-2-002-jpeg.pdf ; Edgar, Josie Mpama/Palmer, 210.

60 Miriam Jeanette Zwane, The Federation of South African Women and Aspects of Urban Women’s Resistance to the Policies of Racial Segregation, 1950-1970 (mémoire de master, Université de Johannesburg, 2012), p.81-82.

61 Zwane, Federation of South African Women, p.81-82; Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.215.

62 Davidson (dir), South Africa and the Communist International, xxvii.

63 Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.214.

64 Pour plus d’informations sur les relations entre religion et politique, cf dossier n°59 de l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale, « Fondamentalisme religieux et impérialisme en Amérique latine. Action et résistance », 19 décembre 2022, https://dev.thetricontinental.org/dossier-59-religious-fundamentalism-and-imperialism-in-latin-america/. (en anglais)

65 Edgar, Josie Mpama/Palmer, p.211–213.

66 Ibid, p.240

67 Ibid, p.240

68 Mpama, ‘Educating our Bantu Women’, Mochochonono, 22 November 1933, in Edgar,Josie Mpama/Palmer, p.247–48.

69 Helen Joseph à Josie Mpama, 19 novembre 1955, Historical Papers Research Archive at the University of Witwatersrand, collection no. AD1137,http://researcharchives.wits.ac.za/uploads/r/historical-papers-research-archive-library-university-of-witwatersrand/6/7/c/67ce8c3ac5dc7d816f675fdcf489cae89d3e8a9255d3d0247ee782958ad00537/AD1137-Ad1-2-002-jpeg.pdf.

Défendre notre souveraineté : Les bases militaires américaines en Afrique et l’avenir de l’unité africaine

Publié en collaboration avec le groupe de recherche du Mouvement socialiste du Ghana

Comment peut-on visualiser l’empreinte de l’Empire ?

Les images de ce dossier cartographient certaines des bases militaires de l’AFRICOM sur le continent africain, qu’elles soient « durables » ou « non durables », en vertu de leur appellation officielle. Les photos satellites ont été rassemblées par Josh Begley, artiste de données (data artist), qui a dirigé un projet de cartographie visant à répondre à la question suivante : « Comment mesurer l’empreinte militaire ? »

Pour ce dossier, l’Institut Tricontinental de recherche sociale a projeté physiquement les images et les coordonnées de ces sites cachés sur une carte de l’Afrique, reconstituant ainsi visuellement l’appareil de militarisation d’aujourd’hui.

Les épingles et les fils qui relient ces lieux nous rappellent les « salles de guerre » de la domination coloniale. L’ensemble de ces images témoigne visuellement de la poursuite de la « fragmentation et de la subordination des peuples et des gouvernements du continent », comme nous l’écrivons dans ce dossier.

Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. Briser et reconstruire l’administration à travers une autre image du fonctionnaire, plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et lui rappeler incessamment que sans formation patriotique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance. Tel est notre programme politique.

Le 30 mai 2016, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine a tenu sa 601e réunion. Bien que l’ordre du jour fût chargé, les membres du CPS sont arrivés à la réunion préoccupés par une série de conflits : l’effondrement de l’État libyen et son impact sur le Sahel, les luttes en cours dans la région du lac Tchad avec la persistance de Boko Haram, et les guerres qui ont marqué la région des Grands Lacs (avec la perte de souveraineté de la République démocratique du Congo sur son flanc oriental). La « responsabilité première d’assurer une prévention efficace des conflits », notait le CPS, ” incombe aux États membres », à savoir les cinquante-cinq pays du continent africain, de l’Algérie au Zimbabwe.

Le CPS n’a besoin d’aucune leçon sur l’étendue de ses propres limites, qui sont doubles :

  1. La fragmentation interne. Quelques mois seulement avant la réunion de mai, le CPS autorisa le déploiement de 5 000 soldats de la Mission africaine de prévention et de protection au Burundi. Cela s’explique en partie par les causes persistantes du conflit de longue date dans les Grands Lacs, qui comprend la guerre civile burundaise (1993-2005) ainsi que la crise politique provoquée par l’étouffement du système politique opéré par le président Pierre Nkurunziza, qui a conduit à des manifestations publiques et à la répression d’État en 2015. Le président Nkurunziza a poussé les chefs de gouvernement africains à bloquer la décision du CPS. L’UA conclua que la situation au Burundi s’était calmée, bien que les Nations unies aient pu réunir des preuves indiquant l’existence de crimes contre l’humanité. Il s’agit là d’un exemple de la fragmentation des dirigeants africains, qui a empêché le CPS de faire avancer les choses.
  2. Les pressions extérieures. En février-mars 2011, le CPS s’est réuni pour élaborer une véritable feuille de route visant à apaiser le conflit en Libye. Une mission du CPS s’est réunie à Nouakchott, en Mauritanie, pour se rendre à Tripoli, en Libye, et ouvrir des négociations sur la base du paragraphe 7 du communiqué du CPS. Ce paragraphe – connu sous le nom de « feuille de route » – contenait une élégante feuille de route en quatre points, comprenant la cessation des hostilités, l’acheminement de l’aide humanitaire par le biais de la coopération, la protection des ressortissants étrangers, ainsi que l’adoption et la mise en œuvre de réformes politiques visant à éliminer les causes de la crise. Le gouvernement libyen et l’opposition ont d’abord rejeté la feuille de route, mais les voies du dialogue sont restées ouvertes, raison pour laquelle une mission du CPS était prête à se rendre à Tripoli. La veille du départ de la mission du CPS, la France et les États-Unis ont commencé à bombarder la Libye. Ces bombardements se font sous l’égide de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et de la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU (votée par trois pays africains : le Gabon, le Nigeria et l’Afrique du Sud). L’« intervention humanitaire » a rapidement dépassé le mandat de protection des citoyens de l’ONU, s’orientant vers un changement de régime en recourant à une immense violence qui a fait des victimes parmi les civils. Le mépris affiché par les États de l’Atlantique Nord à l’égard de l’Union africaine et du CPS est passé pratiquement inaperçu.

Après la guerre de l’OTAN contre la Libye, la région du Sahel a connu un certain nombre de conflits, dont beaucoup étaient le résultat de l’émergence de formes de militantisme, de piraterie et de contrebande. Prenant pour prétexte ces conflits, et enflammés par la guerre de l’OTAN, la France et les États-Unis sont intervenus militairement dans l’ensemble du Sahel. En 2014, la France a mis en place le G-5 Sahel, un dispositif militaire comprenant le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad, et a agrandi ou ouvert de nouvelles bases militaires à Gao (Mali), N’Djamena (Tchad), Niamey (Niger) et Ouagadougou (Burkina Faso). Les États-Unis, pour leur part, ont construit une énorme base de drones à Agadez, au Niger, d’où ils effectuent des frappes de drones et une surveillance aérienne dans le Sahel et le désert du Sahara. Il s’agit de l’une des nombreuses bases américaines sur le continent africain. Les États-Unis disposent de vingt-neuf installations militaires connues dans quinze pays du continent, tandis que la France possède des bases dans dix pays. Aucun autre pays extérieur au continent ne possède autant de bases militaires en Afrique.

Le nombre de bases militaires étrangères sur le continent africain a alarmé le CPS, qui en a fait une question importante lors de sa réunion de mai 2016 :

Le Conseil a noté avec une vive préoccupation l’existence de bases militaires étrangères et la création de nouvelles bases dans certains pays africains, ainsi que l’incapacité des Etats membres concernés à contrôler efficacement les flux d’armes à destination et en provenance de ces bases militaires étrangères. A cet égard, le Conseil a souligné la nécessité pour les Etats membres de faire preuve de circonspection chaque fois qu’ils concluent des accords susceptibles de conduire à l’établissement de bases militaires étrangères dans leurs pays.

Depuis 2016, peu de progrès ont été réalisés par rapport à la déclaration du CPS. Il est révélateur que le CPS n’ait pas nommé les pays qui ont le plus de bases sur le continent, une question de quantité qui a un impact sur la capacité d’étouffement de la souveraineté africaine. Si le CPS avait désigné les États-Unis et la France comme les principaux pays possédant des bases militaires en Afrique, il aurait dû reconnaître les raisons particulières pour lesquelles les États-Unis et la France continuent à avoir besoin d’une présence militaire pour parvenir à leurs fins.

Arba Minch, Ethiopie 6.040864 | 37.588118; Source: Google Maps

Il est important de reconnaître que ces développements ne sont ni la norme dans l’histoire moderne africaine, ni inévitables. En 1965, l’ancien président du Ghana, Kwame Nkrumah, publiait un livre intitulé Le néo-colonialisme : dernier stade de l’Impérialisme ; ouvrage important dans lequel il réfléchit au phénomène des bases militaires. Celles-ci étaient monnaie courante à l’époque du haut colonialisme, avec des bases réparties sur tout le continent, de la base britannique de Salisbury dans l’ancienne Rhodésie (aujourd’hui Harare, Zimbabwe) à la base française de Mers El Kébir, en Algérie. Les armées britannique et américaine disposaient de bases en Libye ; de la base aérienne de Wheelus aux postes militaires de Tobrouk et d’El Adem. En échange du terrain et du droit de caser des troupes dans ces endroits, le Royaume-Uni et les États-Unis ont fourni à la Libye une « aide », dont Nkrumah a dit à juste titre qu’elle était une compensation pour la perte de la souveraineté. Voici donc son analyse concernant ces bases en Afrique :

Une puissance mondiale ayant décidé, sur la base de principes de stratégie globale, qu’il est nécessaire d’avoir une base militaire dans tel ou tel pays nominalement indépendant, doit s’assurer que le pays où la base est située est amical. Voilà une autre raison de la balkanisation. Si la base peut être située dans un pays dont la situation économique est telle qu’il ne peut survivre sans une « aide » substantielle de la part de la puissance militaire qui possède la base, alors, dit-on, la sécurité de la base peut être assurée. Comme tant d’autres hypothèses sur lesquelles repose le néocolonialisme, celle-ci est fausse. La présence de bases étrangères suscite plus rapidement et plus sûrement que toute autre chose l’hostilité de la population aux accords néocoloniaux qui les autorisent, et dans toute l’Afrique, ces bases disparaissent. La Libye peut être citée comme exemple de l’échec de cette politique.

En 1964, l’Égyptien Gamal Abdel Nasser demanda la fermeture de ces bases, et en 1970, après que le colonel Mouammar Kadhafi eut renversé la monarchie, les bases ont été fermées. Cinq ans auparavant, Nkrumah avait correctement évalué l’état d’esprit du peuple libyen. Cet état d’esprit, qui date de 1965, perdure jusqu’à aujourd’hui. Depuis sa création en 2007, le commandement du gouvernement états-unien pour l’Afrique (AFRICOM) n’a pas réussi à s’implanter sur le continent africain ; le siège de l’AFRICOM se trouve à Stuttgart, en Allemagne. Les populations africaines continuent de faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils ne cèdent pas aux demandes américaines de transférer le siège de l’AFRICOM de l’Europe vers l’Afrique.

Le néocolonialisme, note Nkrumah, cherche à fragmenter l’Afrique, à affaiblir les institutions étatiques africaines, à empêcher l’unité et la souveraineté africaines et, par conséquent, à subordonner les aspirations du continent à la consolidation panafricaine. Ni l’Organisation de l’unité africaine (1963-2002) ni l’Union africaine (à partir de 2002) n’ont été en mesure de réaliser les deux principes les plus importants du panafricanisme : l’unité politique et la souveraineté territoriale. La présence durable de bases militaires étrangères ne symbolise pas seulement l’absence d’unité et de souveraineté ; elle renforce également la fragmentation et la subordination des peuples et des gouvernements du continent.

Nzara, Soudan du Sud 4.634998 | 28.26727; Source: Google Maps

Le renoncement à notre souveraineté

En 2018, le ministère de la Défense des États-Unis a proposé au Ghana de conclure un accord avec les États-Unis sur le statut des forces (Status of Forces Agreement, SOFA) ; un accord de 20 millions de dollars qui permettrait à l’armée américaine d’étendre sa présence au Ghana. En mars, le mécontentement généralisé à l’égard de cet accord a fait descendre une grande partie de la population dans la rue ; les partis d’opposition, qui s’inquiétaient de la possibilité que les États-Unis construisent une base militaire dans le pays, ont fait part de leurs objections au parlement. En avril, le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, déclara que son gouvernement n’avait « pas offert de base militaire et n’offrirait pas de base militaire aux États-Unis d’Amérique ». L’ambassade des États-Unis à Accra a répété cette déclaration, affirmant que « les États-Unis n’ont pas demandé et n’ont pas l’intention d’établir une ou plusieurs bases militaires au Ghana ». L’accord SOFA a été signé en mai 2018.

Il n’est pas nécessaire de lire attentivement le texte de l’accord pour savoir qu’il existe effectivement une possibilité que les États-Unis construisent une base dans le pays. L’article 5, par exemple, stipule :

Le Ghana fournit par la présente un accès et une utilisation sans entrave des installations et zones convenues aux forces des États-Unis, aux prestataires des États-Unis et à d’autres personnes, comme convenu mutuellement. Les installations et zones convenues, ou des parties de celles-ci, fournies par le Ghana sont désignées comme étant soit à usage exclusif des forces des États-Unis, soit à usage conjoint des forces des États-Unis et du Ghana. Le Ghana fournit également l’accès et l’utilisation d’une piste d’atterrissage répondant aux besoins des forces américaines.

En vertu de cet article, les États-Unis sont autorisés à créer leurs propres installations militaires au Ghana. Par définition, cela signifie qu’ils peuvent établir une base. Le renoncement à la souveraineté du Ghana est également mis en évidence lorsque l’accord SOFA stipule (article 6) que les États-Unis « auront la priorité dans l’accès et l’utilisation des installations et des zones agréées » et que cette utilisation et cet accès par d’autres « peuvent être autorisés avec le consentement exprès des forces ghanéennes et américaines ».

Ouagadougou, Burkina Faso 12.361688 | -1.511828; Source: Google Maps

En outre, l’article 3 stipule que les troupes américaines « peuvent posséder et porter des armes au Ghana lorsqu’elles sont en service officiel » et qu’elles bénéficient « des privilèges, exemptions et immunités équivalents à ceux accordés au personnel administratif et technique d’une mission diplomatique ». En d’autres termes, les troupes américaines peuvent être armées et, si elles sont accusées d’un crime, elles ne seront pas jugées par les tribunaux ghanéens.

En mars 2018, le ministre ghanéen de la défense, Dominic Nitiwul, a été interpellé sur une station de radio par Kwesi Pratt du Forum Socialiste du Ghana (Socialist Forum Ghana-SFG). Nitiwul a déclaré que cet accord n’avait rien de particulier, puisque d’autres pays africains – comme le Sénégal – avaient signé de tels accords. Selon lui, le Ghana a signé des accords similaires avec les États-Unis en 1998 et en 2007, mais ces accords ont été conclus en secret parce qu’il n’y avait pas d’exonération fiscale. M. Pratt avertit que le Ghana « renoncerait à sa souveraineté » en concluant cet accord. Le sentiment général dans le pays était opposé à la base, c’est pourquoi le gouvernement ghanéen et les États-Unis ont tous deux nié le projet de construction d’une base.

Pratt avait raison. La présence américaine à l’aéroport international de Kotoka à Accra est devenue le cœur du réseau logistique de l’armée américaine en Afrique de l’Ouest. En 2018, des vols hebdomadaires en provenance de la base aérienne de Ramstein en Allemagne ont atterri à Accra avec des fournitures (y compris des armes et des munitions) pour au moins 1 800 soldats des forces spéciales américaines répartis dans toute l’Afrique de l’Ouest. Le général de brigade Leonard Kosinski a déclaré en 2019 que ce vol hebdomadaire était « en fait une ligne de bus ». À l’aéroport de Kotoka, les États-Unis disposent de locaux de sécurité coopérative (Cooperative Security Location). En réalité, c’est une base qui ne dit pas son nom.

L’empreinte états-unienne

Le continent africain ne compte pas un nombre exceptionnellement élevé de bases militaires étrangères. On en trouve dans le monde entier ; des bases américaines au Japon aux bases britanniques en Australie. Aucun pays n’a une plus grande empreinte militaire dans le monde que les États-Unis. Selon le Plan d’opérations commerciales de la défense nationale des États-Unis (2018-2022), l’armée américaine gère un « portefeuille mondial composé de plus de 568 000 actifs (bâtiments et structures), répartis sur près de 4 800 sites dans le monde entier ».

En 2019, l’AFRICOM a dressé une liste de certaines de ses bases militaires connues sur le continent africain, en distinguant celles qui ont une « empreinte durable » (une base permanente) et celles qui ont une « empreinte non durable » ou des « nénuphars » (une base semi-permanente) :

Bases à empreinte durableBases à empreinte non durable
1. Chebelley, Djibouti1. Chebelley, Djibouti
2. Camp Lemonnier, Djibouti2. Camp Lemonnier, Djibouti
3. Entebbe, Ouganda3. Entebbe, Ouganda
4. Mombasa, Kenya4. Mombasa, Kenya
5. Baie de Manda, Kenya5. Baie de Manda, Kenya
6. Libreville, Gabon6. Libreville, Gabon
7. St. Helene, Ile de l’Ascension7. St. Helene, Ile de l’Ascension
8. Accra, Ghana8. Accra, Ghana
9. Ouagadougou, Burkina Faso9. Ouagadougou, Burkina Faso
10. Dakar, Sénégal10. Dakar, Sénégal
11. Agadez, Niger11. Agadez, Niger
12. Niamey, Niger12. Niamey, Niger
13. N’Djamena, Tchad13. N’Djamena, Tchad
14. Kismayo, Somalia
15. Mogadishu, Somalia
16. Wajir, Kenya
17. Kotoka, Ghana

La liste ne contient pas les bases où les États-Unis utilisent des « installations du pays hôte », comme à Singo, en Ouganda, et à Thiès, au Sénégal.

La présence importante des forces armées américaines sur le continent africain n’est pas une surprise. Les États-Unis disposent de la plus grande force militaire de la planète, tant en termes de ressources que les États-Unis consacrent à leur armée qu’en termes de portée de l’armée grâce à sa structure de base et à sa capacité navale et aérienne. Aucune autre force militaire au monde n’égale celle des États-Unis, qui dépensent plus pour leur budget militaire que les onze pays suivants réunis. La Chine, qui suit les États-Unis en matière de dépenses militaires, ne dépense qu’un tiers de ce que les États-Unis dépensent par an.

L’empreinte de l’armée américaine sur le continent africain n’est pas seulement quantitativement plus importante que celle des bases de tout autre pays non africain sur le continent, mais l’ampleur même de la présence et des activités militaires lui confère un caractère qualitativement différent ; ce caractère inclut la capacité des États-Unis à défendre leurs intérêts sur le continent et à tenter d’empêcher toute concurrence sérieuse à leur contrôle des ressources et des marchés. L’armée américaine remplit deux missions sur le continent:

  1. Fonctions de gendarme. L’armée américaine n’opère pas seulement pour procurer un avantage aux États-Unis et à ses élites dirigeantes, mais elle fonctionne – avec les armées des autres pays de l’OTAN, y compris la France – comme le garant des intérêts des entreprises occidentales et des principes du capitalisme. Nkrumah est arrivé à la même conclusion en 1965, en déclarant que « les matières premières de l’Afrique sont un élément important dans le renforcement militaire des pays de l’OTAN… Leurs industries, en particulier les usines stratégiques et nucléaires, dépendent largement des matières premières qui proviennent des pays les moins développés ». Les rapports de l’armée américaine décrivent régulièrement la responsabilité de ses forces armées pour assurer un flux constant de matières premières pour les entreprises – en particulier l’énergie – et pour maintenir une circulation sans entrave des marchandises par les voies maritimes. Parmi ces rapports, citons « la politique énergétique nationale » (National Energy Policy), datant de mai 2001, du groupe de développement de la politique énergétique nationale, dirigé par l’ancien vice-président Dick Cheney, et « évaluation et renforcement de la base industrielle de fabrication et de défense et de la résilience de la chaîne d’approvisionnement des États-Unis » (Assessing and Strengthening the Manufacturing and Defense Industrial Base and Supply Chain Resiliency of the United States), datant de septembre 2018 et publié par le groupe de travail interagences, en application du décret 13806. En ce sens, l’armée américaine – aux côtés de ses partenaires de l’OTAN – opère en tant que gendarme non pas pour la communauté mondiale, mais pour les bénéficiaires du capitalisme. Aux côtés des États-Unis se trouve la France, dont la présence militaire au Niger est étroitement liée aux impératifs du secteur énergétique français, qui a besoin de l’uranium extrait à Arlit (Niger). Une ampoule française sur trois est alimentée par l’uranium de cette ville nigérienne, où des troupes françaises sont en garnison.
  2. La nouvelle guerre froide. Tandis que les intérêts commerciaux privés et publics de la Chine se sont accrus sur le continent africain et que les entreprises chinoises ont régulièrement supplanté les entreprises occidentales [dans le cadre d’appels d’offres], la pression exercée par les États-Unis pour contenir la Chine sur le continent s’est accentuée. La Nouvelle stratégie pour l’Afrique du gouvernement états-unien (2019) caractérise la situation en termes de concurrence : « Les grandes puissances concurrentes, à savoir la Chine et la Russie, étendent rapidement leur influence financière et politique à travers l’Afrique. Ils ciblent délibérément et agressivement leurs investissements dans la région pour obtenir un avantage concurrentiel sur les États-Unis ». L’Union européenne lui a emboité le pas avec un rapport intitulé vers une stratégie globale avec l’Afrique (2020), qui, sans mentionner directement la Chine, s’inquiète de la « concurrence pour les ressources naturelles ».

Ces deux points – la fonction de gendarme et la nouvelle guerre froide – méritent d’être développés.

Agadez, Niger 16.950278 | 8.013889; Source: Google Maps

L’exploitation des ressources

L’Afrique est la deuxième plus grande masse continentale du monde avec la deuxième population continentale la plus importante (1,34 milliard de personnes en 2020) – plus que les populations d’Amérique du Nord et d’Europe réunies (1,1 milliard de personnes). L’Asie est le continent le plus vaste et le plus peuplé (4,64 milliards d’habitants).

Le sous-sol africain recèle d’importantes ressources naturelles : 98 % du chrome, 90 % du cobalt, 90 % du platine, 70 % du coltan, 70 % du tantalite, 64 % du manganèse, 50 % de l’or et 33 % de l’uranium, ainsi qu’une part importante des réserves mondiales d’autres minéraux tels que la bauxite, les diamants, le tantale, le tungstène et l’étain. Le continent détient 30 % de toutes les réserves minérales, 12 % des réserves connues de pétrole, 8 % des réserves connues de gaz naturel et 65 % des terres arables du monde. Le Programme des Nations unies pour l’environnement estime que le capital naturel de l’Afrique représente entre 30 et 50 % de la richesse totale des pays africains. En 2012, les Nations unies ont estimé que les ressources naturelles représentaient 77 % du total des exportations et 42 % du total des recettes publiques.

La dépendance des États africains à l’égard des exports de matières premières de toutes sortes – en raison du pouvoir des multinationales et du manque d’industrialisation dans un certain nombre de pays africains – les a placés dans une position de dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers. Cette situation de dépendance a été structurée par les politiques des dirigeants coloniaux, qui ont maintenu une activité économique en Afrique basée sur l’extraction et la croissance de la production de matières premières qui ont ensuite été vendues par le biais de concessions coloniales aux pays de leurs dirigeants. Cette dépendance a été héritée par des générations d’élites postcoloniales, qui en ont tiré des rentes et n’ont rien fait pour modifier la structure. Les États africains dépendent donc des recettes extérieures provenant des exportations de matières premières, des programmes d’aide des gouvernements occidentaux et de l’aide institutionnelle.

Entebbe CSL, Uganda 0.046175 | 32.45588; Source: Google Maps

Cette dépendance ouvre la voie à des manipulations abusives de la part des gouvernements étrangers qui ont des intérêts permanents en Afrique. Les gouvernements en place utilisent les ressources naturelles dont ils sont dotés pour obtenir l’aide de partenaires étrangers sans prêter une attention particulière aux exigences et aux conditions de l’aide. Ces conditions d’aide privent les pays africains des revenus dont ils ont besoin. Par exemple, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique signale qu’au cours des cinquante dernières années, les flux financiers illicites ont entraîné la perte d’au moins 1 000 milliards de dollars, « une somme presque équivalente à toute l’aide publique au développement que le continent a reçue au cours de la même période ». Ce sont des fonds précieux qui pourraient être utilisés pour diversifier les économies africaines, construire les infrastructures manquantes et améliorer les salaires sur le continent. La dépendance économique réduit les options des gouvernements africains, qui deviennent de plus en plus subordonnés aux intérêts et aux puissances étrangères. Parmi les gouvernements économiquement subordonnés, la volonté politique de résister aux interventions militaires – qu’il s’agisse d’établir de nouvelles bases étrangères ou de permettre aux armées étrangères d’opérer d’une myriade d’autres manières – est négligeable.

Plusieurs plateformes panafricaines ont vu le jour au cours de la dernière décennie pour remédier à cette dépendance, notamment le Cadre alternatif africain pour les programmes d’ajustement structurel en vue du redressement et de la transformation socio-économiques (1989), la Vision minière de l’Afrique (2008), la Déclaration de Gaborone pour le développement durable en Afrique (2012), la déclaration d’Arusha sur la stratégie africaine pour le développement durable après Rio+20 (2012), le communiqué du Forum africain de développement lors du huitième sommet (2014), et enfin l’adoption par l’Union africaine du premier plan décennal de mise en œuvre (2014-2023), présenté dans le troisième document de l’Agenda 2063 : L’Afrique que nous voulons (2015). Chacun de ces documents – avec des niveaux d’insistance différents – souligne la nécessité de rompre la dépendance à l’égard des exportations de matières premières, de mieux gérer les contrats signés avec les entreprises multinationales et d’utiliser les ressources tirées des exportations pour améliorer les conditions de la vie sociale, comme le prévoient les accords de l’ONU sur les objectifs de développement durable.

L’incapacité à exploiter correctement les ressources et à mettre en œuvre un programme de développement axé sur les populations crée un contexte social propice aux conflits politiques et militaires, y compris aux insurrections qui se cristallisent souvent sur des lignes ethniques et religieuses, ainsi qu’à l’expansion des migrations sur le continent et vers l’Europe. Ces deux résultats de la crise économique profonde des États africains – les conflits et les migrations – constituent l’excuse superficielle que des pays comme les États-Unis et la France utilisent pour établir des bases militaires sur le continent.

  • Conflit. Le gouvernement états-unien a établi des relations militaires régulières – y compris des bases nénuphars [à empreinte non durable] – à São Tomé et Príncipe, dans le Golfe de Guinée. D’une part, les explications de la présence états-unienne dans cette région n’hésitent pas à dire directement qu’il s’agit de l’acheminement du pétrole nigérian et du pétrole du golfe de Guinée vers les États-Unis ; le Nigeria, membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, est le onzième producteur de pétrole au monde. D’autre part, le gouvernement des Etats-Unis affirme qu’il a une présence militaire dans le golfe de Guinée pour endiguer la croissance du militantisme islamique, en particulier de Daech et d’Al-Qaïda, même si les représentants du gouvernement conviennent que ces groupes n’ont pas une présence menaçante dans cette région.
    En Afrique centrale, l’AFRICOM est engagé depuis plus d’une décennie dans la formation de l’armée de la République démocratique du Congo (RDC), en particulier à Camp Base, une base militaire située aux abords immédiats de Kisangani. Selon un communiqué de l’AFRICOM en 2010, la formation militaire ferait « partie d’un partenariat multilatéral à long terme entre les Etats-Unis et la RDC pour promouvoir la réforme du secteur de la sécurité dans le pays, [qui] assistera le gouvernement de la RDC dans ses efforts continus pour transformer les forces armées de la RDC ». Ces relations entre la RDC et l’AFRICOM se sont approfondies depuis.
    En 2007, une importante découverte de pétrole (estimée à 1,7 milliard de barils) a été faite à la frontière entre le Congo et l’Ouganda, dans la région du lac Albert. Il n’est donc pas surprenant que cette région soit devenue fortement militarisée. Cela est particulièrement évident dans la ville de Beni, au Nord-Kivu. Beni est l’épicentre de nombreux meurtres horribles souvent attribués au groupe rebelle ougandais appelé Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces- ADF), qui opère au Congo depuis le début des années 1990. Le 27 janvier 2021, une délégation d’officiers de l’AFRICOM est arrivée en RDC pour discuter avec les militaires congolais de la nécessité d’une « coopération et d’engagements, d’efforts de sécurité et de stabilité, et de travailler ensemble pour professionnaliser davantage l’armée de la RDC et renforcer les liens ».
    Le 10 mars 2021, le département d’État américain a désigné les ADF comme « organisation terroriste étrangère » et « terroristes mondiaux spécialement ciblés », bien que les organisations locales et le groupe d’experts des Nations unies sur la RDC affirment qu’il n’existe aucune preuve permettant de relier les ADF à Daech [l’Etat Islamique]. Le département d’État états-unien a adopté cette position sur la base d’une déclaration de la Foundation Bridgeway, la branche caritative de la société d’investissement Bridgeway Capital Management, basée au Texas. Cette désignation permet d’accroître la présence militaire états-unienne au Congo. La zone principale de cette présence sera adjacente aux réserves de pétrole. L’armée états-unienne continuera également à assurer la stabilité des hommes forts africains, qui en sont venus à compter sur le soutien des États-Unis pour assurer leur longévité.
  • Migration. Les programmes d’austérité menés par le FMI et l’incapacité des États africains à gérer les ventes de ressources de manière à assurer une vie décente à la population ont entraîné des migrations à grande échelle sur le continent. Un quart des quelque 41,3 millions de migrants déplacés en raison de la violence et des conflits ont tenté d’émigrer vers l’Europe, tandis que le reste s’est déplacé à l’intérieur du continent. Les migrants qui souhaitent se rendre en Europe traversent le désert du Sahara jusqu’en Libye, ravagée par la guerre de l’OTAN, puis traversent la mer Méditerranée. Le voyage est dangereux, mais lorsque les Nations unies ont interrogé ceux qui ont réussi à traverser les sables et les eaux, plus de 90 % des migrants ont déclaré qu’ils recommenceraient.
    Les tentatives de l’Europe pour endiguer le flux de migrants à travers la mer Méditerranée ont été vaines. Les armées étrangères ont été utilisées au Sahel pour limiter les migrations et maintenir les migrants aussi loin que possible de la frontière européenne. C’est en partie pour cette raison que la France a mis sur pied l’initiative du G5 Sahel et que les États-Unis ont construit la grande base de drones d’Agadez, qui assure une surveillance aérienne importante des migrations dans la région. Ce que les pays européens ont fait, c’est exporter leurs frontières loin de leur propre territoire et s’assurer que l’interdiction sévère des réfugiés et des migrants se fasse hors de portée de leurs propres médias. Il s’agit d’une sorte d’externalisation de la crise des réfugiés : l’Occident peut mener ses terribles politiques anti-migratoires tout en donnant l’impression d’être innocent pendant que ses sous-traitants font le sale boulot. L’Europe a déplacé sa frontière méridionale de la bordure nord de la mer Méditerranée à la lisière sud du désert du Sahara, aujourd’hui parsemé de bases militaires de la Mauritanie au Tchad.

Les arguments superficiels concernant la prévention des conflits et la gestion des flux migratoires sont monnaie courante. Mais, de temps à autre, des motivations plus profondes sont explicitées par certains responsables américains. Comme l’a déclaré en 2008 le commodore [rang militaire] John Nowell, qui dirige la station de partenariat avec l’Afrique de l’AFRICOM, « nous ne serions pas ici si ce n’était pas dans l’intérêt [des États-Unis] ». Par « ici », le commodore Nowell voulait dire le continent africain.

La nouvelle guerre froide

En 2006, les auteurs de la revue quadriennale de défense du gouvernement états-unien, ont écrit que « parmi les grandes puissances et les puissances émergentes, la Chine est celle qui a le plus grand potentiel de rivaliser militairement avec les États-Unis et de mettre en œuvre des technologies militaires perturbatrices qui pourraient, avec le temps, contrebalancer les avantages traditionnels des États-Unis ». En fait, la capacité militaire de la Chine est essentiellement défensive, puisque la Chine a développé ses capacités militaires afin de défendre son littoral et son territoire. Le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, a souligné que son pays était attaché au multilatéralisme : « La Chine ne cherche jamais l’hégémonie mondiale », a-t-il déclaré le 24 avril 2021. Ce que les planificateurs américains indiquent plus précisément, c’est qu’ils n’aimeraient pas voir la puissance commerciale et politique chinoise remettre en cause l’hégémonie globale des États-Unis. Comme l’a dit le commodore Nowell, les intérêts états-uniens sont la raison de la présence du pays dans la région ; toute menace à ces intérêts doit être sapée par tous les moyens nécessaires.

Camp Lemonnier, Djibouti 11.544409 | 43.14707; Source: Google Maps

En 2013, le gouvernement chinois a inauguré l’initiative des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt and Road Initiative-BRI). Avant la formalisation de la BRI, le Forum sur la coopération sino-africaine a été mis en place en 2000 entre Pékin et, initialement, quarante-quatre pays africains (cinquante-trois des cinquante-cinq pays du continent ont depuis établi des relations avec la Chine dans le cadre du Forum). Depuis 2013, la Chine a investi dans la quasi-totalité des pays africains, qui ont tous – à l’exception de l’Eswatini (ex-Swaziland) – rompu leurs liens avec Taïwan et reconnu la République populaire de Chine.

Au fil des ans, la Chine a signé plusieurs protocoles d’accord avec l’Union africaine, dont un en 2015 dans le cadre de l’Agenda 2063 pour soutenir la construction d’infrastructures. La Chine a investi d’importantes sommes d’argent dans des infrastructures clés telles que le projet ferroviaire Mali-Guinée et la ligne de chemin de fer Soudan-Sénégal ; dans des infrastructures énergétiques, telles que le projet hydroélectrique Mambilla de 2 600 MW au Nigeria et le barrage Bui de 400 MW au Ghana ; et dans des télécommunications, tels que des équipements de télécommunications pour l’Éthiopie, le Ghana, le Kenya et le Soudan. En décembre 2020, la construction du nouveau siège des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, financé par la Chine à hauteur de 80 millions de dollars, a débuté au sud d’Addis-Abeba, en Éthiopie. À l’heure actuelle, environ 600 projets  ont été menés à bien à travers le monde, dans le cadre des nouvelles routes de la soie.

L’aide chinoise – contrairement à l’aide du FMI, aux investissements commerciaux occidentaux et à l’aide internationale au développement – n’est pas assortie de conditionnalités débilitantes. Les divers accords signés par la Chine témoignent de conditions plus favorables, mais surtout de la théorie chinoise du capital patient, qui a jusqu’à présent été adoptée à l’intérieur des frontières de la Chine, mais qui s’est lentement imposée – par l’intermédiaire des banques d’État chinoises – comme un investisseur majeur en dehors de son territoire. La Chine est aujourd’hui le deuxième pays investisseur au monde, avec la Banque d’exportation et d’importation de Chine et la Banque de développement de Chine comme principaux investisseurs. Les prêts accordés par ces agences d’État sont des investissements à long terme et ne sont pas assortis de calendriers de remboursement à court terme. La Chine comprend parfaitement que ses prêts sont accordés pour éliminer les goulets d’étranglement au niveau des infrastructures et pour soutenir le développement social. Les pays emprunteurs bénéficient d’une certaine flexibilité car les bénéfices sont prévus à long terme. Par exemple, 30 % de l’investissement en Asie centrale et 80 % de l’investissement au Pakistan ne seront pas récupérés.

Plutôt que de développer une politique commerciale et d’aide au développement humaine qui bénéficierait aux populations africaines, les États-Unis ont ouvert une « nouvelle guerre froide » contre la Chine sur le continent africain. Le développement de l’AFRICOM en 2007 ainsi que l’escalade des bases militaires américaines et alliées au Sahel, dans la Corne de l’Afrique et ailleurs font partie de cette nouvelle guerre froide. Fondamentalement, la nouvelle guerre froide a été structurée par une guerre de la « désinformation », qui se compose de deux éléments principaux :

  1. Le nouveau ‘colonialisme’ chinois. Il est étonnant de constater que les anciennes puissances coloniales, qui poursuivent une politique néocoloniale à l’égard de l’Afrique – comme l’avait souligné Nkrumah ; une politique néocoloniale évidente dans sa structure de base – tournent maintenant leur regard vers la Chine et l’accusent d’être une puissance coloniale. La principale rhétorique utilisée dans cette guerre de désinformation est que la Chine utiliserait ses ressources financières pour faire tomber des États dans le piège de la dette, ce qui les obligerait à céder leurs ressources à bas prix. L’expression « diplomatie du piège de la dette » est utilisée contre la Chine, alors que ce n’est pas elle qui a mis en œuvre les prêts d’ajustement structurel qui ont entraîné la plupart des pays africains dans un piège cataclysmique de la dette qui n’a fait que s’aggraver au cours de la pandémie. Ce n’est pas la Chine, mais le FMI, qui a mis en place un cadre politique dicté par le département du Trésor des États-Unis. Alors que les États-Unis accusent la Chine de « refuser de renégocier les conditions [des prêts], puis de prendre le contrôle de l’infrastructure elle-même », la réalité est que les prêteurs chinois ont annulé, reporté et restructuré les conditions des prêts existants (avant et pendant la pandémie) et n’ont jamais saisi les actifs souverains d’un pays. Deux professeurs états-uniens de haut niveau ont publié un article dans The Atlantic en février 2021 sous le titre révélateur « le piège de la dette chinoise est un mythe » (The Chinese “Debt Trap” is a Myth »). L’accusation de colonialisme à l’encontre de la Chine est portée par des pays qui ont une histoire bien documentée de colonialisme et de néocolonialisme en Afrique.
  2. La puissance militaire chinoise. Les anciennes puissances coloniales accusent la Chine de renforcer sa présence militaire en Afrique. Ravivant une idée fausse et dépassée, le commandant de l’AFRICOM, le général Townsend, a récemment affirmé sans preuves que la Chine cherchait à construire une base navale sur la côte de l’Afrique de l’Ouest. En fait, la présence militaire de la Chine est négligeable par rapport à celle de l’Occident. En 2008, la Chine a participé aux manœuvres de lutte contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique et le golfe d’Aden ; ces opérations étaient basées sur la résolution 1816 (2008) du Conseil de sécurité des Nations unies, qui demandait aux États membres de l’ONU de fournir au gouvernement de transition en Somalie « tous les moyens nécessaires pour réprimer les actes de piraterie et les vols à main armée ». Dix ans après le début de ces opérations, la Chine a développé sa première base militaire à l’étranger, à Djibouti. L’objectif de cette base était double : d’une part, fournir un soutien logistique aux navires d’escorte des pétroliers chinois dans le golfe d’Aden et, d’autre part, soutenir les campagnes multinationales de lutte contre la piraterie. Parallèlement, dans la région hautement militarisée de la Corne de l’Afrique, le gouvernement chinois a financé la construction du chemin de fer électrique éthiopien-djiboutien dans le cadre d’un projet de 4 milliards de dollars, tandis que la Banque d’exportation et d’importation de Chine a financé à hauteur de plus de 300 millions de dollars un aqueduc destiné à acheminer de l’eau potable d’Éthiopie à Djibouti. En matière de paix, l’approche de la Chine est qualitativement différente de celle des activités militaires étrangères occidentales qui se concentrent sur leur rôle de gendarme et de fournisseur d’armes, choisissant plutôt de se concentrer sur un développement économique basé sur la construction d’infrastructures et la réduction de la pauvreté.

L’Union Africaine

En 2016, l’Union africaine (UA) a soulevé la question des bases militaires étrangères sur le continent africain. La discussion n’a pas été approfondie depuis lors. La dépendance de l’Union africaine aux financements et ressources externes pour ses opérations, y compris le maintien de la paix, a limité sa liberté de prendre des décisions indépendantes, stratégiques et tactiques dans le cadre de ses opérations. Pour le maintien de la paix, par exemple, les États africains ne financent que 2 % du coût des opérations de paix et de sécurité de l’UA, tandis que les bailleurs de fonds étrangers – tels que l’Union européenne – fournissent 98 % des fonds. Cette situation a limité la capacité du Conseil de paix et de sécurité à mener son propre agenda et explique pourquoi l’UA n’a pas été en mesure de poursuivre efficacement le débat sur les bases militaires étrangères.

Le 15 octobre 2003, Nile Gardiner et James Carafano de la Fondation Heritage aux États-Unis ont publié un livre blanc intitulé Aide militaire des Etats-Unis pour l’Afrique : une meilleure solution (US Military Assistance for Africa : A Better Solution). Selon ces auteurs, le gouvernement américain devrait créer un commandement américain pour l’Afrique qui interviendrait en Afrique « lorsque les intérêts nationaux vitaux [des États-Unis] sont menacés », à l’instar de ce qui a été fait en Amérique latine et dans les Caraïbes avec la création du commandement américain pour le Sud [US Southern Command] en 1963. Ce projet est devenu réalité en 2007. Deux pays africains, le Botswana et le Liberia, ont indiqué qu’ils seraient heureux d’accueillir le siège de l’AFRICOM. À l’époque, l’Afrique du Sud s’était opposée à l’installation de l’AFRICOM sur le continent. Grâce à l’intervention de l’UA, le Botswana et le Liberia ont fait marche arrière.

La volonté d’empêcher le siège de l’AFRICOM d’être basé sur le continent est toujours aussi forte au sein de la population africaine. Cela n’a pas suffi à dissuader les États-Unis et certains chefs d’État africains. Le 27 avril 2021, lors d’une réunion avec Anthony Blinken, le secrétaire d’État des États-Unis, le président nigérian Muhammadu Buhari a demandé aux États-Unis de transférer le siège de l’AFRICOM de Stuttgart, en Allemagne, sur le continent africain afin de contribuer à la lutte contre les insurrections. La pression croissante exercée par les dissidents, dont les dissidents islamiques, ainsi que l’instabilité accrue au Nigeria, ont peut-être contribué à l’appel du président Buhari, bien qu’il n’ait pas proposé le Nigeria comme pays d’accueil de l’AFRICOM. La position du Nigeria constitue un changement majeur par rapport à sa position initiale qui, il y a dix ans, s’opposait à la présence de l’AFRICOM en Afrique. Néanmoins, les bases militaires américaines ont proliféré après cette date. L’UA a fait référence au danger de cette prolifération en 2016 mais, même à ce moment-là, tout ce que l’UA a pu rassembler, ce sont les mots tièdes suivants : « préoccupation » et « circonspection ».

Malgré ces mots, l’AFRICOM s’est insinué dans l’UA avec un attaché au Conseil de paix et de sécurité et du personnel dans la Division de la prévention des conflits et de l’alerte précoce de l’UA, ainsi que dans la Division des opérations de soutien à la paix. Avec l’entrée de l’AFRICOM dans l’UA au nom de l’«interopérabilité» pour relier les forces militaires américaines aux forces de maintien de la paix de l’UA, les États-Unis ont commencé à façonner plus directement le cadre de sécurité de l’UA.

Dans son livre sur le néocolonialisme en Afrique, Nkrumah écrit :

Le danger pour la paix mondiale ne vient pas de l’action de ceux qui cherchent à mettre fin au néocolonialisme, mais de l’inaction de ceux qui le laissent perdurer. … Si l’on veut éviter une guerre mondiale, il faut l’empêcher par une action positive. Cette action positive est à la portée des peuples des régions du monde qui souffrent actuellement du néo-colonialisme, mais elle n’est à leur portée que s’ils agissent immédiatement, avec résolution et dans l’unité.

Ces mots de 1965 sont toujours d’actualité.

Camp Simba, Kenya -2.171847 | 40.897016; Source: Google Maps

Bibliographie:

Campbell, Horace G. ‘The Quagmire of US Militarism in Africa’, Africa Development 45, no. 1 (2020): 73-116.

Charbonneau, Bruno. ‘De Serval à Barkhane: les problèmes de la guerre contre le terrorisme au Sahel’, Les Temps Modernes 2 (2017): 322-340.

de Montclos, Marc-Antoine Pérouse. ‘La politique de la France au Sahel: une vision militaire’, Hérodote 172, no.1 (2019): 137-152.

Enloe, Cynthia. Bananas, Beaches and Bases: Making Feminist Sense of International Politics. Berkeley: University of California Press, 1990.

Evrard, Camille. ‘Policier le désert. Ordre colonial, <<guerriers nomades>> et État postcolonial (Niger et Mauritanie, 1946-1963)’, Vingtiéme Siècle. Revue d’Histoire 4, no. 140, (2018): 15-28.

Gwatiwa, Tshepo, and Justin van der Merwe, eds. Expanding US Military Command in Africa: Elites, Network, and Grand Strategy. New York: Routledge, 2020.

Klin, Tomasz. ‘The Significance of Foreign Military Bases as Instruments of Spheres of Influence’, Croatian International Relations Review 26, no. 87 (2020): 120-144.

Lutz, Catherine, and Cynthia Enloe, eds. The Bases of Empire: The Global Struggle against U.S. Military Posts. New York: New York University Press, 2009.

Luzzani, Telma. Territorios vigilados: Como opera la red de bases militares norteamericanas en Sudamérica. Buenos Aires: Debate, 2012.

Nkrumah, Kwame. Neo-colonialism: The Last Stage of Imperialism. New York: International Publishers, 1965.

Sun, Degan, and Yahia Zoubir. ‘Sentry Box in the Backyard: Analysis of French Military Bases in Africa’, Journal of Middle Eastern and Islamic Studies (in Asia) 5, no. 3 (2011): 82-104.

Turse, Nick. ‘Pentagon’s Own Map of US Bases in Africa Contradictions Its Claim of “Light” Footprint’, The Intercept, 27 February 2020.

United States Government Accountability Office. DOD Needs to Reassess Options for Permanent Location of US Africa Command: Report to Congressional Committee. Washington, DC: GAO 13/646, 2013.

United States Africa Command Public Affairs Office. Fact Sheet: United States Africa Command. 15 April 2013.

Wang, Lei. ‘China and the United States in Africa. Competition or Cooperation?’, China Quarterly of International Strategic Studies 6, no. 1 (2020): 1–19.

Vine, David. ‘No Bases? Assessing the Impact of Social Movements Challenging US Foreign Military Bases’, Current Anthropology 60, no. S19 (February 2019): S158-S172.

Vine, David. Base Nation: How U.S. Military Bases Abroad Harm America and the World. New York: Metropolitan Books, 2015.

Yeo, Andrew. ‘The Politics of Overseas Military Bases.’ Perspectives on Politics 15, no. 1 (March 2017): 129-136.

Yeo, Andrew. Activists, Alliances, and Anti-U.S. Base Protests. New York: Cambridge University Press, 2011.

Traduit par la Ligue-Panafricaine-Umoja (LP-U).

Face à la pandémie, la vie doit passer avant le capital

Italiano, Melayu, Elliniká

 

International Assembly of the Peoples and Tricontinental: Institute for Social Research.


Introduction

La pandémie mondiale causée par le virus SARS-CoV-2 et la maladie covid-19 a paralysé une grande partie du monde. Dans ce contexte, le 21 mars, nous avons lancé une Déclaration dans laquelle nous avons exhorté tous les peuples du monde à mettre la vie avant le capital et proposé d’ouvrir le débat sur une plateforme politique internationale avec 16 propositions d’actions concrètes pour faire face à la pandémie.

La Déclaration a été lancée conjointement par l’Assemblée Internationale des Peuples (AIP) -une articulation internationale de mouvements et d’organisations anti-impérialistes de 87 pays- et l’Institut Tricontinental de Recherche Sociale. Depuis lors, nous avons invité des organisations et des particuliers à le signer.

À ce jour, nous avons reçu un total de 479 adhésions de 70 pays de tous les continents: 8 articulations internationales, 233 organisations et 238 personnes, principalement des intellectuels.

La réaction des gens à la Déclaration a été très positive et indique qu’il existe une grande volonté populaire de donner des réponses concrètes à la crise produite par cette pandémie. Les mouvements populaires, mais aussi ceux qui n’en font pas partie, veulent apporter des changements profonds au système capitaliste, néolibéral et patriarcal actuel dans lequel nous vivons. Ce système est à l’origine de la crise économique ; c’est sa destruction des systèmes publics de protection sociale et de santé qui a généré la crise sanitaire. Tous ces éléments précèdent la pandémie et aggravent la situation des travailleurs/euses face à la forte contagion et à la létalité de cette nouvelle maladie.

En même temps, nous avons reçu de précieuses contributions et questions dans le cadre du dialogue avec les 16 points de la Déclaration. Nous avons systématisé certains ci-dessous, car nous considérons que ces aspects sont essentiels pour toute discussion future.

  1. L’impact de genre du coronashock. Il est certain que les questions de genre doivent être au centre de notre évaluation du choc du virus et de tout cadre politique pour la gauche qui en découle.
    1. Dans le domaine de la santé lui-même, les trois quarts des travailleurs de première ligne sont des femmes, dont beaucoup travaillent sans protection syndicale, sans équipement de protection et sans aucun rôle de direction dans leur domaine. Nous mettons sur la table l’importance de construire le pouvoir des travailleuses.
    2. Dans le confinement au monde entier, en raison de l’évidence accablante que le travail de soins repose sur les épaules des femmes, les rôles patriarcaux de genre se sont imposés. Nous pensons que la conception patriarcale du “travail des hommes” et du “travail des femmes” doit être radicalement remise en cause et que des structures -telles que la garde universelle des enfants et la lutte pour l’équité au sein des ménages- doivent être mises en place pour saper ces distinctions.
    3. On constate déjà une augmentation de la violence domestique pendant la quarantaine et ses principales victimes sont les femmes, en particulier les femmes travailleuses, pauvres et noires. Nous exhortons tous les peuples du monde à dénoncer et à combattre la violence en exigeant de l’État qu’il offre une protection juridique, sociale, psychologique et économique à toutes les femmes victimes de violence
  2. La question du complexe du Dollar-Wall Street. Nous avions appelé les Nations Unies à repenser la question du dollar comme monnaie fiduciaire mondiale essentielle. Ce que nous voulons développer, c’est que les institutions de financement du commerce et du développement sont totalement dominées par les États-Unis et par les États européens -qu’il s’agisse des réseaux bancaires, des réseaux de transfert d’argent, des agences de notation, de la monnaie utilisée pour concilier le commerce international. Nous voulons faire valoir que ce système institutionnel biaisé doit être démocratisé, avec l’émergence de systèmes financiers véritablement internationaux, tant pour le développement que pour le commerce.
  3. Colonialisme et néocolonialisme. Malgré la décolonisation, les nouveaux États indépendants luttent contre le manque de capitaux et d’investissements. Ils ont dû emprunter aux anciennes puissances coloniales, et se sont souvent endettés. Lorsqu’ils ont essayé de financer leur dette, on leur a dit d'”ajuster structurellement” leur politique gouvernementale pour favoriser le capital international plutôt que les besoins sociaux de leur peuple. Ce qui doit être mis sur la table, ce sont des réparations pour le colonialisme -la vaste quantité de ressources volées aux anciens États colonisés- et de nouvelles propositions pour traiter la dette toxique et pour augmenter le financement.

Enfin, nous ne pouvons pas laisser sans mentionner que la pandémie a mis en évidence les ordres sociaux dans lesquels nous vivons : d’une part, les États d’orientation socialiste (Chine, Cuba, Venezuela) ont mobilisé toutes les ressources à leur disposition, indépendamment des pertes économiques, pour contenir la pandémie ; les États de l’ordre bourgeois n’ont pas du tout utilisé leurs ressources considérables et n’ont pas préparé un plan rationnel pour ces ressources (les taux de mortalité en Italie ou aux États-Unis ont été catastrophiques, un crime politique contre l’humanité).

Les exemples du peuple vénézuélien, du peuple cubain et du peuple chinois nous remplissent le cœur d’espoir qu’un autre monde est possible, où les relations entre les peuples sont basées sur la solidarité, l’intégration, la coopération et la complémentarité, comme l’ont rêvé Che Guevara, Fidel Castro, Hugo Chávez, Berta Cáceres et d’autres internationalistes qui nous ont précédé.


Déclaration

Le SRAS-CoV-2 ou COVID19, désormais déclaré pandémie mondiale par l’Organisation mondiale de la santé, a commencé à faire des ravages dans de nombreuses régions du monde, tandis que d’autres anticipent son arrivée. Nous sommes dans une véritable guerre qui exige la mobilisation de tous les efforts, et surtout de privilégier la vie et non le profit. Nous ne gagnerons cette guerre – comme l’ai déjà fait la Chine – que si nous faisons preuve d’unité populaire et de discipline, si les gouvernements gagnent notre respect par leurs actions et si nous agissons en solidarité dans le monde entier.

La dette mondiale s’élève à 250 milliards de dollars, dont une partie est constituée par l’énorme dette des multinationales. D’autre part, des milliards de dollars sont utilisés à des fins spéculatives sur les marchés boursiers et dans les paradis fiscaux. Au fur et à mesure que l’activité économique se contracte, les entreprises feront la queue pour être renflouées. Ce n’est pas la meilleure façon d’utiliser les précieuses ressources de l’humanité dans le contexte actuel. Au milieu de cette situation, le fait que les marchés financiers restent ouverts est un manquement à l’imagination. La chute des marchés boursiers, de Hang Seng à Wall Street, n’est qu’un moyen d’intensifier l’anxiété de la société mondiale, car la santé de la bourse est considérée à tort comme un indicateur de la santé économique dans son ensemble.

Des quarantaines et des suspensions d’activités à long terme sont en place dans une grande partie du monde, en particulier en Europe et en Amérique du Nord, mais aussi de plus en plus en Afrique, en Asie et en Amérique latine. L’activité économique a déjà commencé à s’arrêter. Il est impossible de faire des estimations des pertes nettes, et même les grandes institutions internationales ajustent leurs estimations à ce sujet chaque jour. Une étude de la CNUCED du 4 mars, par exemple, prévoyait que le ralentissement de l’industrie chinoise allait lui-même perturber la chaîne d’approvisionnement mondiale et réduire les exportations de 50 milliards de dollars. Ce n’est qu’une fraction des pertes totales, qui sont pour l’instant incalculables.

Le FMI s’est engagé à utiliser mille milliards de dollars pour aider les pays à éviter un désastre économique. Une vingtaine de pays sont déjà venus lui demander de l’aide. L’Iran, qui s’était tenu à l’écart du FMI pendant les trois dernières décennies, a maintenant demandé son aide. Ce serait un revirement de politique de l’agence, sans précédent dans l’histoire, si ce n’était le refus honteux d’aider le peuple du Venezuela sous prétexte de ne pas reconnaître le gouvernement. Le FMI ne peut exiger d’ajustements ou de conditions pour accorder ces prêts-relais. Le rejet d’un prêt au Venezuela est le signe d’un grand échec politique du FMI.

La solidarité internationale de la Chine et de Cuba est exemplaire. Des médecins chinois et cubains se sont rendus en Iran, en Italie et au Venezuela, et ont offert leurs services et leur expertise dans le monde entier. Ils ont développé des médicaments et des traitements médicaux qui réduisent le taux de mortalité des personnes touchées par la COVID19 et veulent les distribuer aux populations du monde entier sans aucun brevet ni avantage. L’exemple des Chinois et des Cubains dans un tel moment doit être pris au sérieux ; grâce à cet exemple, au milieu de cette pandémie de coronavirus, il est plus facile d’imaginer le socialisme que de vivre sous le régime cruel du capitalisme.

Les pays européens, qui sont actuellement au cœur de la pandémie, voient leurs systèmes de santé affaiblis s’effondrer après des décennies de sous-financement et d’austérité néo-libérale. Les gouvernements européens, ainsi que la Banque centrale européenne et l’UE, concentrent l’essentiel de leurs ressources à essayer de sauver le secteur financier et des entreprises d’une débâcle économique certaine. L’adoption d’actions timides pour tenter de renforcer les capacités des États face à la crise – renationalisations ciblées, contrôle public temporaire des prestataires de services de santé – ou de mesures palliatives – exemptions limitées du paiement des loyers et des hypothèques sur les logements – ne représentent pas un engagement décisif en faveur des garanties fondamentales du travail et de la santé de la classe ouvrière la plus exposée aux effets dévastateurs de la pandémie : travailleurs de la santé, femmes chargées des soins, personnel des entreprises de distribution de nourriture, services de base, etc.

Il s’agit d’une répudiation partielle des recettes néolibérales qui ont été appliquées dans de nombreux pays et qui ont dominé le monde pendant les cinquante dernières années. Le FMI doit en tenir compte, car il a participé activement à la déprédation des ressources en Afrique, en Asie et en Amérique latine et à la création de déserts institutionnels dans les pays les uns après les autres. Le renforcement d’États présents redistribuant les richesses en faveur de larges majorités est une ligne de conduite qui doit être construite à l’échelle mondiale.

Les scientifiques affirment que la bataille décisive contre le virus pourrait perdurer sur les 30 ou 40 prochains jours. C’est pourquoi il est essentiel que chaque pays et chaque gouvernement prenne des mesures pour éviter la mort de milliers de personnes.

Les mouvements populaires, les syndicats et les partis qui composent l’Assemblée internationale des Peuples se proposent de formuler et de débattre d’un programme de changement structurel qui nous permettra de gagner cette bataille et de reconfigurer le monde.

  1. Suspension immédiate de tous les emplois, à l’exception du personnel médical et logistique essentiel et de ceux qui sont nécessaires à la production et à la distribution de nourriture et d’articles essentiels, sans perte de salaire. L’État doit assumer le coût des salaires pendant la période de quarantaine.
  2. Les services de santé, l’approvisionnement alimentaire et la sécurité publique doivent continuer à fonctionner de manière organisée. Les stocks de céréales d’urgence doivent être livrés immédiatement pour être distribués aux pauvres.
  3. Toutes les écoles doivent suspendre les cours.
  4. La socialisation immédiate des hôpitaux et des centres médicaux afin de leur éviter d’avoir à se soucier de leurs propres profits au fur et à mesure que la crise se développe. Ces centres médicaux devraient être sous le contrôle de la coordination centralisée de la campagne de santé du gouvernement.
  5. Nationalisation immédiate des entreprises pharmaceutiques et coopération internationale immédiate entre elles pour trouver un vaccin et des dispositifs permettant de simplifier les essais. Suppression de la propriété intellectuelle dans le domaine de la médecine.
  6. Faire immédiatement tester tout le monde pour le coronavirus. Mobilisation immédiate de kits de test, de ressources et de soutien pour le personnel médical en première ligne de cette pandémie.
  7. Accélération immédiate de la production des équipements nécessaires pour faire face à la crise (kits de test, masques, respirateurs).
  8. Fermeture immédiate des marchés financiers mondiaux.
  9. Collecte immédiate de fonds pour éviter la faillite des gouvernements.
  10. Annulation immédiate de toutes les dettes sauf celles des grandes entreprises.
  11. La fin immédiate de tous les paiements de loyer et d’hypothèque, ainsi que la fin des expulsions. Un logement décent doit être un droit pour tous les citoyens garanti par les différents États.
  12. L’accès de toute la population aux services de base tels que l’eau, l’électricité et les communications, car ce sont des droits fondamentaux. Prise en charge immédiate par l’État de tous les paiements des services publics : l’eau, l’électricité et l’internet sont considérés comme des droits humains.
  13. La fin immédiate des régimes criminels de sanctions unilatérales qui touchent des pays tels que Cuba, l’Iran et le Venezuela et les empêchent d’importer les équipements médicaux nécessaires.
  14. Soutien urgent aux paysans et paysannes pour augmenter la production de nourriture saine et la remettre aux gouvernements pour une distribution ciblée.
  15. Suspension du dollar en tant que monnaie internationale et appel aux Nations unies pour la convocation urgente d’une nouvelle conférence internationale afin de proposer une monnaie internationale commune.
  16. Assurer un revenu de base universel dans tous les pays. Cela permet de garantir le soutien de l’État à des millions de familles qui sont sans emploi, travaillent dans des conditions extrêmement précaires ou exerçant une activité indépendante. Le système capitaliste actuel exclut des millions de personnes des emplois formels. L’État doit fournir un emploi et une vie digne à la population. Le coût du revenu de base universel peut être couvert par les budgets de la défense, en particulier les dépenses d’armes et de munitions.

ADHÉSIONS:

PLATES-FORMES INTERNATIONALES

  1. Assemblée Internationale des Peuples
  2. Institut Tricontinental de Recherche Sociale
  3. ALBA Movimientos – Articulación Continental de Movimientos Sociales y Populares hacia el ALBA
  4. Central Governing Council of the Red Nation
  5. Delphi Initiative for Defending Democracy
  6. La Vía Campesina
  7. Marche Mondiale des Femmes
  8. Red de Intelectuales y Artistas en Defensa de la Humanidad

AFRIQUE

  • Organisations
  1. Afrique du Sud – Abahlali BaseMjondolo
  2. Afrique du Sud – Economic Research on Innovation – Tshwane University of Technology
  3. Afrique du Sud – NUMSA – National Union of Metalworkers of South Africa
  4. Afrique du Sud – SRWP – Socialist Revolutionary Workers Party
  5. Ghana – SFG – Socialist Forum of Ghana
  6. Kenya – Revolutionary Socialist League
  7. Ouganda – Ruth Fund – Rural Women and Youth Fund Uganda
  8. Tanzanie – TASOFO – The Tanzania Socialist Forum
  9. Zambie – Socialist Party of Zambia
  10. Zambie – Young Cheetahs Movement
  11. Zimbabwe – SPZ – Socialist Platform of Zimbabwe
  12. Zimbabwe – UFAWUZ – The United Food and Allied Workers Union of Zimbabwe
  • Personnes
  1. Afrique du Sud – Antonater Tafadzwa Choto
  2. Afrique du Sud – Ebrahim Ghoor
  3. Afrique du Sud – Rasigan Maharajh
  4. Nigéria – Minna Salami, writer
  5. Zambie – Macleod Lunkoto
  6. Zimbabwe – Ady Mutero

AMÉRIQUES

  • Organisations
  1. Argentine – Colectivo Teología de la Liberación Pichi Meisegeier
  2. Argentine – Federación de Inquilinos Nacional
  3. Argentine – Frente Patria Grande
  4. Argentine – Frente Popular Dario Santillán
  5. Argentine – GEAL – Grupo de Estudios sobre América Latina y el Caribe – UBA
  6. Argentine – IEALC – Instituto de Estudios de América Latina y el Caribe – UBA
  7. Argentine – Movimiento Popular la Dignidad
  8. Argentine – OLP – Resistir y Luchar
  9. Argentine – Red de Intelectuales y Artistas en Defensa de la Humanidad – Capítulo Argentina
  10. Argentine – Vamos
  11. Brésil – Articulação Por uma Educação do Campo, Indígena e Quilombola no Semiárido Mineiro
  12. Brésil – CEBRAPAZ – Centro Brasileiro de Solidariedade aos Povos e Luta pela Paz
  13. Brésil – CMP – Central de Movimentos Populares do Brasil
  14. Brésil – CNM/CUT – Confederação Nacional dos Metalúrgicos da CUT
  15. Brésil – Comitê Carioca de Solidariedade a Cuba
  16. Brésil – CTB – Central dos Trabalhadores e Trabalhadoras do Brasil
  17. Brésil – CUT – Central Única dos Trabalhadores
  18. Brésil – Frente de Evangélicos pelo Estado de Direito do Brasil
  19. Brésil – FUP – Federação Única dos Petroleiros
  20. Brésil – IPDMS – Instituto de Pesquisa Direito e Movimentos Sociais
  21. Brésil – Levante Popular da Juventude
  22. Brésil – MAB – Movimento dos Atingidos por Barragens
  23. Brésil – MAM – Movimento pela Soberania Popular na MIneração
  24. Brésil – Marcia Sanches Venturi
  25. Brésil – MCP – Movimento Camponês Popular
  26. Brésil – MPA – Movimento dos Pequenos Agricultores
  27. Brésil – MST – Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra
  28. Brésil – MTD – Movimento de Trabalhadoras e Trabalhadores por Direitos
  29. Brésil – NESAF – Núcleo de Estudos em Agricultura Familiar da UFSM
  30. Brésil – Via Campesina Brasil
  31. Canada – People’s Health Movement
  32. Chili – Fundación Constituyente XXI de Chile
  33. Colombie – CEISAFROCOL – Centro de Estudios e Investigaciones Sociales Afrocolombianas
  34. Colombie – CIPAZ – Fundacion Ciudadanía Integral para la Paz
  35. Colombie – Congreso de los Pueblos
  36. Colombie – Coordinadora Política y Social Marcha Patriótica
  37. Cuba – Centro Martin Luther King
  38. Équateur – ABPTAI – Asociación Bolivariana de Productores Textiles y Afines
  39. Équateur – ACCUMHB – Asociación Civil de Comerciantes Unidos del Mercado Bolivariano la Hoyada
  40. Équateur – ALBA Movimientos- Capítulo Ecuador
  41. Équateur – FEDAEPS – Fundación de Estudios, Acción y Participación Social
  42. Équateur – MEAB – Movimiento Ecuatoriano Alfarista Bolivariano
  43. Équateur – MIREDES Internacional
  44. Équateur – Movimiento Jubileo 2000 Red Ecuador
  45. Équateur – Red de Intelectuales y Artistas en Defensa de la Humanidad – Capítulo Ecuador
  46. Équateur – Red de Mujeres Transformando la Economía – Ecuador
  47. États-Unis – (Fem)Power
  48. États-Unis – AFROAMERICAS Network
  49. États-Unis – ANSWER Coalition – Act Now to Stop War and End Racism
  50. États-Unis – Anti-Racist Action Los Angeles
  51. États-Unis – Asian Communities Together
  52. États-Unis – Border Agricultural Workers
  53. États-Unis – Code Pink
  54. États-Unis – Committees of Correspondence for Democracy and Socialism (CCDS)
  55. États-Unis – Community Movement Builders
  56. États-Unis – Dream Defenders
  57. États-Unis – Earth Evolution
  58. États-Unis – Facilitating Thriving
  59. États-Unis – Four Winds American Indian Council Denver
  60. États-Unis – Global Justice Ecology Project
  61. États-Unis – Massachusetts Committees of Correspondence for Democracy and Socialism
  62. États-Unis – Mississippi Immigrants’ Rights Alliance
  63. États-Unis – PEP – Popular Education Project
  64. États-Unis – Put People First – Pennsylvania
  65. États-Unis – PWF – The Perennial Wisdom Foundation
  66. États-Unis – Southern Anti-Racism Network
  67. États-Unis – Unión de Vecinos
  68. États-Unis – University of the Poor
  69. États-Unis – Vermont Worker’s Center
  70. Guatemala – APSM – Alianza Política Sector de Mujeres
  71. Guatemala – Asamblea Social y Popular
  72. Guatemala – CUC – Comité de Unidad Campesina
  73. Guatemala – Fundación Guillermo Toriello
  74. Guatemala – FUNDEBASE – Fundación para el Desarrollo y Fortalecimiento de las Organizaciones de Base
  75. Guyane – Red Thread
  76. Haïti – Association Tèt Kole
  77. Mexique – Comité 68 Pro Libertades Democráticas
  78. Mexique – Comité de Solidaridad Mons. Romero
  79. Mexique – Coordinadora de Pueblos en Defensa del Río Atoyac – Veracruz
  80. Mexique – Frente Popular Francisco Villa
  81. Mexique – Jóvenes ante la Emergencia Nacional
  82. Mexique – MLN – Movimiento de Liberación Nacional
  83. Mexique – Movimiento de Solidaridad Nuestra América
  84. Mexique – Mujeres para el Diálogo
  85. Mexique – Nueva Constituyente Ciudadana Popular
  86. Mexique – Nuevo País
  87. Mexique – SICSAL – Servicio Internacional Cristiano de Solidaridad con los Pueblos de América Latina
  88. Nicaragua – UCANS – Unión de Cooperativas Agropecuarias del Norte de Las Segovias R.L.
  89. Panama – Confederación Nacional de Unidad Sindical Independiente
  90. Panama – Frente Amplio por la Democracia
  91. Panama – Frente Estudiantil FER 29
  92. Panama – Frente Nacional por la Defensa de los Derechos Económicos y Sociales
  93. Panama – Movimiento Comunal Nacional Federico Britton
  94. Panama – Sindicato Único Nacional de Trabajadores de la Industria de la Construcción y Similares
  95. Panama – Union Campesina Panameña
  96. Pérou – Acción Política Socialista
  97. Pérou – Juventud Comunista Patria Roja
  98. Pérou – La Junta
  99. Pérou – Movimiento Comunitario Alfa y Omega
  100. Pérou – Mundo Verde
  101. Pérou – Norte Progresista
  102. Pérou – Todas Somos Micaelas
  103. Porto Rico – COMUNA Caribe de Puerto Rico
  104. Uruguay – Izquierda en Marcha – Frente Amplio
  105. Venezuela – Colectivo Diversidad UBV
  106. Venezuela – Comuna Cacique Guaracarima
  107. Venezuela – Consejo comunal “Acacias IV”
  108. Venezuela – Consejo Presidencial de Gobierno Popular de Comunas
  109. Venezuela – Corriente Revolucionaria Bolivar y Zamora
  110. Venezuela – CTC – Coalición de Tendencias Clasistas
  111. Venezuela – Equipo Coordinador del FPC-UNASUR VENEZUELA
  112. Venezuela – Equipo de Terra TV
  113. Venezuela – Escuela Popular y Latinoamericana de Cine, Televisión y Teatro
  114. Venezuela – Frente Bicentenario de Mujeres 200
  115. Venezuela – Frente Francisco de Miranda
  116. Venezuela – Fundación O’Leary
  117. Venezuela – Izquierda Unida Venezuela
  118. Venezuela – Movimiento de Mujeres por la Vida
  119. Venezuela – Movimiento de Pobladoras y Pobladores
  120. Venezuela – Organización Social Sures
  121. Venezuela – Plataforma de Lucha Campesina
  122. Venezuela – Semanario por Ahora, medio alternativo venezolano
  123. Venezuela – Surgentes – Colectivo de DDHH
  • Personnes
  1. Argentine – Alberto Rabilotta, periodista internacional
  2. Argentine – Atilio Boron, Escritor
  3. Argentine – Claudio Katz, Académico
  4. Argentine – Cristina Mancini
  5. Argentine – Damian Loreti
  6. Argentine – José Javier Capera Figueroa, director de la Revista FAIA
  7. Argentine – Marcos Teruggi,periodista
  8. Argentine – Mario Hernandez, periodista y escritor
  9. Argentine – Norberto Alayón, profesor de la UBA
  10. Argentine – Patricio Germán Lo Prete
  11. Argentine – Paula Klachko, socióloga
  12. Argentine – Rafael Villegas
  13. Argentine – Stella Calloni, periodista
  14. Bolivie – Hugo Moldiz, periodista
  15. Brésil – Alonso Bezerra de Carvay, UNESP
  16. Brésil – Ana Raquel
  17. Brésil – Andrea Foresti Lanzoni
  18. Brésil – Andréa Pinto Lucas de Oliveira, teacher
  19. Brésil – Aniura Milanés Barrientos, académica
  20. Brésil – Bluette Fortes Santa Clara
  21. Brésil – Breno Bringel, profesor de la UERJ
  22. Brésil – Carlos Alberto (Beto) Almeida, periodista
  23. Brésil – Carmen Lúcia Diniz dos Santos
  24. Brésil – Daniel Lima Costa Muniz
  25. Brésil – Daniele Melo da Costa
  26. Brésil – Edmerson dos Santos Reis, professor da UNEB
  27. Brésil – Jamil Murad
  28. Brésil – Leonardo Nogueira, professor
  29. Brésil – Luís Costa, periodista
  30. Brésil – Lumie de Oliveira Zanazi
  31. Brésil – Marcia Sanches Venturi
  32. Brésil – Marco Alexandre de Souza Serra
  33. Brésil – Maria Alice Motta
  34. Brésil – Mariana Lacerda Gonçalves, cineasta
  35. Brésil – Marilia Guimaraes, escritora
  36. Brésil – Nadia Bambirra, Directora audiovisual
  37. Brésil – Olivia Gonçalves Janequine
  38. Brésil – Palloma Dreher Farias
  39. Brésil – Paula Marcelino, socióloga
  40. Brésil – Raissa Almeida Corbagi
  41. Brésil – Sirio López Velasco, filósofo y docente universitario
  42. Brésil – Tamara Siemann Lopes, economista
  43. Brésil – Thiago Barison de Oliveira
  44. Brésil – Vanessa Witcel Homerding
  45. Brésil – Vicente Aurelio Laner
  46. Brésil – Wálmaro Paz, periodista
  47. Canada – Arnold August, Escritor
  48. Canada – Claudia Chaufan
  49. Canada – Errol Sharpe
  50. Canada – Peter Gose
  51. Chili – Andrés Figueroa Cornejo, periodista
  52. Chili – Esteban Silva
  53. Chili – Florencia Lagos, promotora cultural
  54. Chili – Javiera Olivares, periodista
  55. Chili – Pablo Sepúlveda Allende, médico y activista social
  56. Colombie – Aura Molano
  57. Colombie – Jorge Eliecer Carrillo Espinosa
  58. Colombie – Juan Alberto, periodista
  59. Costa Rica – Carlos Madrigal Tellini
  60. Costa Rica – Etienne Somogyi
  61. Cuba – Ángel Guerra, escritor
  62. Cuba – Ariana López, filósofa
  63. Cuba – Enrique Ubieta, ensayista e investigador
  64. Cuba – Fernando León Jacomino, poeta y crítico teatral
  65. Cuba – Omar González, escritor
  66. Équateur – Ana María Larrea, socióloga
  67. Équateur – Andrés Arauz, economista
  68. Équateur – Argentina Chiriboga
  69. Équateur – Cachito Vera, gestor cultural
  70. Équateur – Carlos Viteri, político
  71. Équateur – Cristian Orosco, economista
  72. Équateur – David Chávez, sociólogo
  73. Équateur – Erika Silva, socióloga
  74. Équateur – Fidel Narváez, diplomático
  75. Équateur – Gabriela Córdova Brito
  76. Équateur – Gabriela Rivadeneira, política
  77. Équateur – Galo Chiriboga, abogado
  78. Équateur – Galo Mora, escritor y político
  79. Équateur – Ilonka Vargas, artista
  80. Équateur – Irene Léon, socióloga
  81. Équateur – Jenny Londoño, escritora
  82. Équateur – Jorge Nuñez, historiador
  83. Équateur – José Agualsaca, legislador
  84. Équateur – José Regato, escritor
  85. Équateur – Juan Paz y Miño, historiador
  86. Équateur – Julio Peña y Lillo, sociólogo
  87. Équateur – Kintto Lucas, periodista
  88. Équateur – Luis Nawel, gestor cultural
  89. Équateur – Marco Antonio Pintado López
  90. Équateur – Mario Ramos, sociólogo
  91. Équateur – Melania Mora, economista
  92. Équateur – Miguel Ruiz, economista
  93. Équateur – Omar Ospina, periodista
  94. Équateur – Orlando Pérez, periodista
  95. Équateur – Oscar Bonilla, político
  96. Équateur – Osvaldo León, periodista
  97. Équateur – Pablo Guayasamin, gestor cultural
  98. Équateur – Pavel Eguez, pintor y muralista
  99. Équateur – Pedro Páez, economista
  100. Équateur – Pedro Sassone, sociólogo
  101. Équateur – Pilar Bustos, artista
  102. Équateur – Rafael Quintero, sociólogo
  103. Équateur – Ricardo Patiño, economista
  104. Équateur – Ricardo Sánchez, economista
  105. Équateur – Ricardo Ulcuango, dirigente indígena y diplomático
  106. Équateur – Sally Burch, periodista
  107. Équateur – Tania Hermida, cineasta
  108. Équateur – Xavier Lasso, periodista
  109. États-Unis – Adán García
  110. États-Unis – Alicia Jrapko, activista social
  111. États-Unis – Catherine Liu, professor
  112. États-Unis – Dakotah Lilly, member of Students and Youth for a new America
  113. États-Unis – Don Mee Choi
  114. États-Unis – Eric Patel, artist and organizer living
  115. États-Unis – Gloria Osborne Springwater
  116. États-Unis – Marie-Josée Lavallée
  117. États-Unis – Patricia Rodney
  118. États-Unis – Paul Edwards
  119. États-Unis – Phil Nichols
  120. États-Unis – Rose M. Brewer, professor
  121. États-Unis – Steven Sugarman
  122. États-Unis – Vickiana Valdez
  123. Guatemala – Héctor Alfredo Nuila Ericastilla, médico
  124. Haïti – Camille Chalmers, economista
  125. Honduras – Anarella Vélez, escritora
  126. Honduras – Gilberto Ríos, dirigente social
  127. Honduras – José Antonio Carballo
  128. Mexique – Alfonso Anaya
  129. Mexique – Angeles González
  130. Mexique – Bertha Vallejo
  131. Mexique – Carmen Mendoza
  132. Mexique – Claudia Sandoval
  133. Mexique – Cristina Steffen
  134. Mexique – Elizabeth Alejandre
  135. Mexique – Felipe Echenique March, historiador
  136. Mexique – Fernando Buen Abad, filósofo
  137. Mexique – Gabriela Hernández
  138. Mexique – Gilberto López y Rivas, profesor investigador
  139. Mexique – Graciela Tapia
  140. Mexique – Héctor Díaz Polanco, antropólogo
  141. Mexique – Hildelisa Preciado
  142. Mexique – Julieta Paula Mellano
  143. Mexique – Leonor Aída Concha
  144. Mexique – Leticia Gutiérrez
  145. Mexique – Lourdes del Villar
  146. Mexique – Luis Hernández Navarro, periodista
  147. Mexique – Lylia Palacios
  148. Mexique – María Elena López
  149. Mexique – Mariana Gómez
  150. Mexique – Maricarmen Montes
  151. Mexique – Marisa Rodríguez
  152. Mexique – Martín Hernández
  153. Mexique – Nayar López, académico
  154. Mexique – Norberto Pérez
  155. Mexique – Roberto Benavides
  156. Mexique – Rosa Barranco
  157. Mexique – Teresa Olvera
  158. Mexique – Walter Martínez
  159. Paraguay – Ricardo Flecha, cantautor
  160. Pérou – Andrés Luna Vargas
  161. Pérou – Hildebrando Pérez Grande, poeta
  162. Pérou – Juan Panay
  163. Pérou – Leonel Falcón Guerra, vocero político
  164. Uruguay – Antonio Elías, economista
  165. Uruguay – Gabriela Cultelli, economista
  166. Uruguay – Luna Zurdo Ríos
  167. Venezuela – Arthur Rondón
  168. Venezuela – Carmen Bohórquez, historiadora
  169. Venezuela – Cecilia Todd
  170. Venezuela – Geraldina Colotti, periodista y escritora
  171. Venezuela – Gisela Gomez
  172. Venezuela – Glenys Nahomi Palomares Mendoza
  173. Venezuela – Gustavo Rafael Sanoja Flores, diputado regional
  174. Venezuela – Ismael Morales, diputado de la ANC
  175. Venezuela – Iván Torcat
  176. Venezuela – José Alejandro Delgado Paiva
  177. Venezuela – José Félix Rivas Alvarado, economista, ex-director Banco Central
  178. Venezuela – José Rafael Núñez
  179. Venezuela – Luis Britto García, Escritor
  180. Venezuela – Luisana Millé Muñoz Martínez
  181. Venezuela – Molina Peñaloza
  182. Venezuela – Pasqualina Curcio, economista
  183. Venezuela – Pedro Calzadilla, historiador
  184. Venezuela – Rafael Febles Fajardo
  185. Venezuela – Sergio Arria, productor audiovisual
  186. Venezuela – Thierry Deronne

ARAB MAGHREB

  • Organisations
  1. Algérie – National Committee to Defend the Rights of the Unemployed
  2. Egypte – SPA – Socialist People’s Alliance Party
  3. Irak – General Federation of Syndicates
  4. Irak – Information Center for Reshearch and Development
  5. Irak – Iraq Social Forum
  6. Irak – Workers-Communist Party of Iraq
  7. Jordanie – JCP – Jordanian Communist Party
  8. Jordanie – Jordanian Democratic Youth League
  9. Jordanie – Jordanian Democratic Youth Union UJDY
  10. Jordanie – Jordanian People’s Party
  11. Liban – Lebanese Communist Party
  12. Maroc – All for The Right to Health
  13. Maroc – DW – Democratic Way
  14. Maroc – Moroccan Association for Human Rights
  15. Maroc – Moroccan Association of Progressive Women
  16. Maroc – National Federation of The Agricultural Sector
  17. Maroc – National University of Education Democratic Orientation
  18. Maroc – Progressive Left Students
  19. Maroc – The Women’s Sector of the Democratic Way
  20. Maroc – Youth of the Democratic Way
  21. Mauritanie – CLTM – Free Confederation of Mauritanian Workers
  22. Mauritanie – Movement We Can
  23. Mauritanie – The Future Party
  24. Mauritanie – The Liberation and Emancipation of the Haratin Movement
  25. Palestine – DFLP – Democratic Front for the Liberation of Palestine
  26. Palestine – NADA – Palestinian Democratic Women Organization
  27. Palestine – Palestinian Democratic Youth Union
  28. Palestine – Palestinian Working Women Committees Union
  29. Palestine – PPP – Palestinian People’s Party
  30. Palestine – UAWC – Union of Agricultural Work Committees
  31. Palestine – UPWC – Union of Palestinian Women Committees
  32. Palestine – Youth of the Palestinian People’s Party
  33. Sahara Occidental – CODESA – Collective of Sahrawi Human Rights Defenders
  34. Soudan – SCP – Sudanese Communist Party
  35. Syrie – Alliance Syrian Women to activate Security Council Resolution 1325 in Syria
  36. Syrie – CDF – Committees for the Defense of Democracy Freedoms and Human Rights in Syria
  37. Syrie – ICWOSY – Syrian Institution for Care of Widows and Orphans Rights
  38. Syrie – Syrian youth alliance to activate security council resolution 2250
  39. Tunisie – Democratic Patriots Unified Party
  40. Tunisie – Democratic Women’s Association
  41. Tunisie – Musawah Organization
  42. Tunisie – Nomad 08 Association
  43. Tunisie – Parti des Travailleurs/Tunisie
  44. Tunisie – The Democrat Patriots Youth Union
  45. Tunisie – The Socialist Democratic National Party – Tunisia
  46. Tunisie – Tunisian Human Rights League
  47. Tunisie – Union Communist Youth of Tunisia
  • Personnes
  1. Tunisie – Khraifi Cherif

ASIE

  • Organisations
  1. Bangladesh – Jatio Krishak Samity (National Peasant Organisation)
  2. Bangladesh – Jatio Sramik Federation (National Labour Federation)
  3. Bangladesh – Krishi Farm Sramik Federation
  4. Bangladesh – Nari Mukti Sangsad
  5. Bangladesh – Students Unity of Bangladesh
  6. Bangladesh – Workers Party of Bangladesh
  7. Bangladesh – Youth Unity of Bangladesh
  8. Inde – All India Kisan Mahasabha
  9. Inde – Communist Party of India, Marxist-Leninist (Liberation)
  10. Inde – Food Sovereignty Alliance
  11. Inde – LeftWord Books
  12. Inde – PSF – Progressive Students’ Forum
  13. Indonésie – PRP – Partai Rakyat Pekerja (Working People’s Party)
  14. Malaise – PSM – Parti Sosialis Malaysia
  15. Népal – Nepal Communist Party
  16. Pakistan – Crofter Foundation,
  17. Pakistan – Labour Education Foundation
  18. Pakistan – Lahore Left Front
  19. Pakistan – Mazdoor Kisan Party
  20. Pakistan – Pakistan Kissan Rabta Committee
  21. Papouasie Occidentale – AMP – Aliansi Mahasiswa Papua (The West Papua Student Alliance in One Comunity)
  22. Philippines – Bukluran ng Manggagawang Pilipino
  23. Philippines – Laban ng Masa
  24. Philippines – SANLAKAS 
  25. Sri Lanka – Left Voice
  26. Sri Lanka – MOLAR – Movement for Land and Agricultural Reform
  27. Thaïlande – Chulalongkorn University
  28. Timor Oriental – CNRM – Conselho Nacional da Revolucao Maubere
  • Personnes
  1. Australie – Madeleine Lawler
  2. Australie – Tim Anderson, Académico
  3. Inde – Hiren Gohain
  4. Inde – Karen Gabriel, professor in Delhi University
  5. Inde – Pratip Kumar Datta
  6. Inde – Ram Chandran
  7. Inde – Sangita Tanaji Ghodake, professor
  8. Inde – Sankar Krishnan
  9. Inde – Saumya Chakrabarti, professor of Economics
  10. Inde – Sudhanva Deshpande
  11. Inde – Tabish Khair, professor
  12. Japon – Shinako Oyakawa
  13. Malaisie – Jeevindran
  14. Népal – Balaram Banskota, CCM, NCP and deputy chief of central department of Consumer Rights protection
  15. Népal – Pramesh Pokharel, ICC member (youth) South Asia of La Via Campesina
  16. Sri Lanka – Anuka vimukthi de Silva-Amali Wedagedara
  17. Sri Lanka – Molnar
  18. Thaïlande – Patchanee Kumnak – Labour activist – Socialist Workers Thailand

EUROPE

  • Organisations
  1. Autriche – BOEM* Association for Art, Culture, Science and Communication
  2. Democratic Front for the Liberation of Palestine/Europe
  3. Espagne – Asamblea Provincial Marchas de la Dignidad Ciudad Real
  4. Espagne – Asociación GOGARA
  5. Espagne – CUT – Colectivo Unitario de Trabajadores
  6. Espagne – Foro Pacifista de Ciudad Real
  7. Espagne – Intersindical de Aragon – CO.BAS
  8. Espagne – Intersindical Valenciana
  9. Espagne – Izquierda Unida
  10. Espagne – MDM – Movimiento Democrático de Mujeres
  11. Espagne – PCE – Partido Comunista de España
  12. Espagne – Plataforma de Usuarios y Pacientes em Defensa de la Sanidad Publica y del Hospital Universitario de Diego de León 62 en Madrid
  13. Espagne – REAS – Red de Economía Alternativa y Solidaria de Murcia
  14. Espagne – Red Roja
  15. France – News Net
  16. Italie – Potere al Popolo
  17. Norvège – LAG – Latin-amerikancan Group Norge
  18. Pays Basque – Centro de Estudios Francisco Bilbao
  19. Serbie – Social Democratic Union
  20. Slovénie – raum AU
  21. Suisse – Bureau de Crise
  22. Chypre – Union of Cypriots
  • Personnes
  1. Espagne – Ángeles Maestro
  2. Espagne – Arantxa Tirado, Politóloga
  3. Espagne – Cesar Ruiz Plaza
  4. Espagne – Gonzalo Vázquez Solana
  5. Espagne – Javier Couso, Militante político
  6. Espagne – Joan Manuel Cabezas, doctor in social anthropology
  7. Espagne – José Luis Centella, président du PCE
  8. Estonie – Jekaterina Saveljeva
  9. France – Hernando Calvo Ospina, periodista
  10. Grèce – Aliki Bonia
  11. Grèce – Aris Tolios
  12. Grèce – Martina Kaika
  13. Grèce – Panagiotis Morakis
  14. Îles Canaries – José (Pepe) Villalba Pérez
  15. Italie – Elena Hileg Iannuzzi
  16. Italie – Gianfranco Santoro
  17. Italie – Guido Schiozzi
  18. Italie – Laura Corradi, académica
  19. Italie – Leonardo Bargigli, Assistant Professor of Economics
  20. Italie – Mario Eustachio De Bellis
  21. Pays Basque – Katu Arkonada, Politólogo
  22. Pays Basque – Roberto Muñoz Albuerno
  23. Royaume-Uni – Efstathia Filippaki
  24. Royaume-Uni – Joanna Hughes
  25. Royaume-Uni – Miroslav Spasov
  26. Royaume-Uni – Neil Singh, Senior Clinical Teaching
  27. Royaume-Uni – Rajmil Fischman, Emeritus professor in Keele University
  28. Russie – Marcus Guest

 

Iran

Pourquoi les États-Unis méprisent-ils si farouchement l’Iran ?

Aucune haine de ce type n’a marqué les relations des Etats-Unis avec l’Iran sous le règne du Shah (1941-1979). Ce n’est que lorsqu’un nationaliste économique – Mohammed Mosaddeq – est arrivé au pouvoir entre 1951 et 1953 et qu’il a menacé de nationaliser l’industrie pétrolière iranienne, que la CIA, le Shah et la droite de l’armée iranienne – dirigée par le général Fazlollah Zahedi – ont pris des mesures contre lui. Mais même alors, ils ont vu les communistes comme une menace et non le peuple iranien. Pendant cette période, les rois saoudiens et le Shah iranien ont fait cause commune contre les mouvements populaires et les communistes ; aucune division chiite et sunnite ne les a dérangés.

Les États-Unis, les Saoudiens et les Arabes du Golfe ont connu un essor dans la région à la fin des années 1970, avec notamment une révolution en Afghanistan (1978) et une révolution en Iran (1979), ainsi que la prise de l’ambassade américaine à Islamabad, au Pakistan (1979) et la prise de la principale mosquée d’Arabie saoudite (1979). C’est l’émergence de courants anti-monarchiques – souvent communistes – qui ont gêné les Etats-Unis et les Saoudiens. Ces courants ont dû être détruits.

C’est pourquoi l’Occident et les Arabes du Golfe ont payé Saddam Hussein pour lancer une attaque contre l’Iran en septembre 1980. Cette guerre, qui a profondément touché l’Iran, a duré jusqu’en 1988. Pendant la guerre, les prières du vendredi à Téhéran étaient souvent dirigées par le guide suprême de l’Iran, Ali Khamenei. Lors de la prière du vendredi 17 janvier, Khamenei a évoqué cette guerre avec une grande amertume. Il a demandé à ses compatriotes iraniens comment ils pouvaient faire confiance à l’Occident alors que ce sont ces pays (Allemagne, France, Royaume-Uni et États-Unis) qui avaient fourni à Saddam Hussein les fonds et les fournitures nécessaires à ses armes de destruction massive.

Pendant la guerre, le supérieur de Khamenei, l’ayatollah Khomeini, a déclaré à son ministre Mohsen Rafighdoost qu’il était interdit à l’Iran de produire du gaz moutarde et même de parler d’armes nucléaires. Si nous produisons des armes chimiques”, a demandé Khomeini à Rafighdoost, “quelle est la différence entre moi et Saddam ? En octobre 2003, Ali Khamenei a répété les paroles de Khomeini comme une fatwa (injonction) contre les armes de destruction massive. Ali Khamenei a déclaré à plusieurs reprises que ce n’était pas l’Occident qui avait empêché l’Iran de développer des armes nucléaires, mais que c’était l’Iran lui-même qui avait refusé de les développer pour des raisons religieuses.

La question de l’agenda nucléaire de l’Iran n’était pas le point principal ; le point principal était de subordonner l’Iran, de le défigurer et de le rendre insignifiant en Asie occidentale.

Comment l’Iran s’est-il défendu contre la guerre hybride ?

Entre 2001 et 2003, les États-Unis ont mené deux guerres contre les adversaires de l’Iran – les talibans et Saddam Hussein. Leur défaite a permis à l’Iran de déployer ses ailes dans la région. Reconnaissant l’erreur stratégique de ces guerres, les Etats-Unis ont alors procédé à un retour brutal de l’Iran à ses frontières. Ils ont tenté d’affaiblir le lien entre l’Iran et la Syrie par le biais de la loi sur la responsabilité de la Syrie de 2005 (et la guerre contre la Syrie à partir de 2011), et ils ont essayé de détruire la force politique libanaise Hezbollah par l’attaque israélienne de 2006 sur le Liban. Ni l’une ni l’autre n’a fonctionné. En 2006, les États-Unis ont inventé une crise à propos du programme nucléaire iranien ; ils ont élaboré des sanctions contre l’économie iranienne par les Nations unies, l’Union européenne et les États-Unis. Cela n’a pas non plus fonctionné, et les États-Unis ont donc accepté en 2015 un accord nucléaire (que Trump a maintenant rejeté). C’est la fin de l’hiver, ils ont chanté en Iran ? Mais ce n’est pas le cas. La guerre des hybrides a continué.

En 1980, les Iraniens avaient créé la Force Quds – Quds étant le nom arabe de Jérusalem. Le but de cette force était de développer des liens régionaux pour un Iran assiégé. Dans ses premières années, la Force Quds a participé à des opérations à la fois contre les intérêts occidentaux et contre la gauche régionale (y compris des attaques contre le gouvernement communiste afghan de Mohammad Najibullah). Mais au cours de la dernière décennie, sous la direction du général de division Qassem Soleimani et d’autres vétérans de la guerre Irak-Iran, la Force Quds a élaboré un programme plus précis.

Les dirigeants iraniens savent qu’ils ne peuvent pas résister à une attaque complète des États-Unis et de leurs alliés ; le barrage de missiles de croisière et de bombes américains constitue une menace existentielle pour l’Iran. Ce type de guerre doit être évité. Contrairement à la Corée du Nord, l’Iran n’a pas de bouclier nucléaire, ni le potentiel ou le désir d’en construire un ; cependant, les exemples de l’Irak et de la Libye, qui ont renoncé à leur bouclier d’armes de destruction massive, montrent ce qui peut être fait aux pays qui n’ont pas de dissuasion nucléaire. Ni l’Irak ni la Libye n’ont menacé l’Occident, et pourtant les deux pays ont été détruits. C’est la Force Quds qui a développé une dissuasion partielle contre une attaque occidentale sur l’Iran. La Quds Force de Soleimani est allée du Liban à l’Afghanistan pour établir des relations avec des groupes pro-iraniens et pour les encourager et les soutenir dans la constitution de milices. La guerre contre la Syrie a été un terrain d’essai pour ces groupes. Ces groupes sont prêts à frapper des cibles américaines si l’Iran est attaqué de quelque manière que ce soit. Après l’assassinat de Soleimani, les Iraniens ont déclaré que s’ils étaient attaqués davantage, ils détruiraient Dubaï (Émirats arabes unis) et Haïfa (Israël). Les missiles iraniens à courte portée peuvent frapper Dubaï, mais c’est le Hezbollah qui frappera Haïfa. Cela signifie que les États-Unis et leurs alliés seront confrontés à une guérilla régionale de grande envergure si des bombardements sont effectués sur l’Iran. Ces milices sont la force de dissuasion pour l’Iran. C’est pourquoi Trump a hésité ; mais il n’hésitera peut-être pas longtemps.

La politique de l’Iran se définit par l’immense pression exercée sur le pays par les Etats-Unis et ses alliés régionaux (Israël et Arabie Saoudite). L’ampleur de la révolution iranienne de 1979 portait en elle une gauche iranienne, qui n’existe plus aujourd’hui (Saeed Soltanpour, comme tant de ses générations de gauche, a été exécuté en 1981). En Irak, les communistes sont réapparus de manière hésitante et ont participé aux révoltes depuis 2011 contre un gouvernement dont les politiques sont totalement dictées par un programme du FMI. Nous voulons une patrie”, crient les Irakiens lors de leurs récentes manifestations. Comme le font les gens du Liban à l’Afghanistan. Pendant la révolution iranienne, un groupe de gauche a écrit sur les murs du ministère de la justice : A l’aube de la liberté, la place de la liberté est vide (dar tulu-e azadi, ja-ye azadi khali). La révolte a eu lieu, mais la pleine promesse de la révolution a été suspendue.